La startup nucléaire américaine Deep Fission annonce une nouvelle introduction en Bourse, mais c’est la deuxième fois qu’elle tente l’opération en moins d’un an. Entre promesses technologiques audacieuses et doutes sur sa viabilité financière, cette annonce mérite qu’on s’y attarde. Que s’est-il passé entre la première IPO ratée et cette nouvelle tentative ? Et surtout, est-ce que ces mini-réacteurs enterrés tiennent vraiment leurs promesses ?

Le concept technique : un réacteur à un kilomètre sous terre
Deep Fission propose une approche radicalement différente de la production d’énergie nucléaire. Au lieu de construire d’imposants bâtiments en surface, l’entreprise installe ses réacteurs dans des forages profonds, à environ 1,6 kilomètre sous terre.
Un design inspiré du pétrole et de la géothermie
Le réacteur de Deep Fission, appelé Gravity Reactor, est un réacteur à eau pressurisée (PWR) de seulement 9 mètres de haut et moins de 76 centimètres de diamètre. Il produit 15 mégawatts par unité, soit de quoi alimenter environ 15 000 foyers américains. La technologie emprunte aux industries pétrolière, gazière et géothermique pour le forage et l’installation.
Le principe repose sur la pression naturelle à 1,6 kilomètre de profondeur, qui atteint environ 160 bars. Cette pression maintient l’eau sous forme liquide à haute température et crée une étanchéité naturelle autour du réacteur. Plus besoin de cuve sous pression en acier de plusieurs centimètres d’épaisseur : la roche elle-même fait office de confinement. L’entreprise a été fondée en 2023 par le duo père-fille Elizabeth « Liz » Muller (directrice générale) et Richard Muller, physicien renommé de l’université de Berkeley. Ils avaient déjà co-fondé Deep Isolation en 2016, une société spécialisée dans le stockage de déchets nucléaires en forages profonds. Deep Fission propose cette fois de produire de l’électricité dans ces mêmes forages.
Des économies annoncées de 80 %
L’argument principal de Deep Fission est économique. En enterrant le réacteur, l’entreprise élimine le besoin de mégastructures coûteuses en surface. Elle utilise de l’uranium faiblement enrichi (LEU), le combustible standard du marché, et des pièces fabriquées en série. Résultat annoncé : un coût actualisé de l’électricité (LCOE) entre 5 et 7 cents par kilowattheure pour le premier projet commercial.
C’est deux à trois fois moins cher que les estimations des réacteurs nucléaires classiques, et compétitif face au gaz naturel. Liz Muller affirme que cette approche permet de réduire les coûts jusqu’à 80 % par rapport aux centrales traditionnelles. Selon le communiqué officiel de l’entreprise, disponible sur le site de Deep Fission, la conception combine des méthodes éprouvées des industries nucléaire, pétrolière, gazière et géothermique, tout en utilisant des pièces standard et de l’uranium faiblement enrichi facilement accessible.
La chronologie d’une IPO mouvementée
Pour comprendre les doutes qui entourent cette nouvelle introduction en Bourse, il faut revenir sur les événements des derniers mois.
Première tentative : un SPAC de sauvetage en septembre 2025
En septembre 2025, Deep Fission annonce son entrée en Bourse via une fusion inversée avec Surfside Acquisition Inc., une société d’acquisition à vocation spécifique (SPAC). L’opération lève 30 millions de dollars à 3 dollars par action. C’est un montant très faible pour une startup nucléaire, et les analystes y voient davantage une opération de sauvetage financier qu’une introduction en Bourse classique.
À ce moment-là, l’entreprise n’a pas encore de réacteur opérationnel. Elle repose uniquement sur des brevets et des promesses. Le titre commence à être négocié sur le marché OTCQB, un marché de gré à gré réservé aux petites capitalisations, loin des exigences du Nasdaq. TechCrunch a qualifié cette opération de « curieuse », soulignant que 30 millions de dollars représentent une somme dérisoire pour une startup nucléaire.
Rebondissements : sélection par le DOE et travaux au Kansas
Entre septembre 2025 et mai 2026, plusieurs événements changent la donne. En août 2025, le département américain de l’Énergie (DOE) sélectionne Deep Fission pour son programme pilote de réacteurs nucléaires, lancé sous l’administration Trump. L’objectif est d’atteindre la criticité d’ici le 4 juillet 2026, puis de passer à une commercialisation rapide.
En décembre 2025, l’entreprise annonce le lancement des travaux sur un site pilote au Kansas. Elle obtient également plusieurs lettres d’intention de la part de clients potentiels, notamment des exploitants de centres de données pour l’intelligence artificielle. Ces hyperscale data centres représentent une cible commerciale explicite pour Deep Fission, qui mise sur la demande énergétique massive générée par l’IA.
Deuxième tentative : une valorisation 8 fois plus élevée
En mai 2026, Deep Fission lance un roadshow pour une nouvelle introduction en Bourse sur le Nasdaq. Cette fois, l’entreprise vise 156 millions de dollars à un prix compris entre 24 et 26 dollars par action. Soit une valorisation huit fois supérieure à celle de septembre 2025, pour une capitalisation totale d’environ 1,66 milliard de dollars.
La question qui se pose est simple : qu’est-ce qui a vraiment changé entre les deux opérations ? La sélection par le DOE et les lettres d’intention justifient-elles une telle augmentation de valorisation, ou s’agit-il d’un coup de communication pour attirer les investisseurs avant que la technologie ne soit réellement testée ? Le timing coïncide aussi avec un regain d’intérêt général pour le nucléaire, porté par la crise climatique et les besoins des data centers.

Les promesses face aux critiques des experts
Deep Fission avance des arguments séduisants, mais les critiques sont nombreuses et viennent de spécialistes reconnus du secteur nucléaire.
Un problème qui n’existe pas ?
Seth Grae, directeur général de Lightbridge, une entreprise de combustible nucléaire, est catégorique : Deep Fission « résout un problème qui n’existe pas ». Il rappelle qu’aucun décès confirmé par radiation n’a été enregistré dans l’histoire du nucléaire civil américain. Enterrer les réacteurs pour des raisons de sécurité serait donc une solution coûteuse à un problème politique, pas technique. « Vous essayez de résoudre un problème politique qui n’a jamais blessé personne, déclare Grae. Vous rendez aussi vos réacteurs plus chers. »
Nick Touran, ingénieur nucléaire et consultant pour le site What Is Nuclear, partage ce scepticisme. Il doute que l’installation et l’exploitation de réacteurs à 1,6 kilomètre de profondeur soient aussi simples et bon marché que le prétend Deep Fission. Les opérations de maintenance, par exemple, deviennent extrêmement complexes quand le réacteur est inaccessible. L’hypothèse selon laquelle il sera facile et bon marché d’implanter et d’exploiter ces réacteurs souterrains lui paraît fragile.
Les leçons de NuScale et Oklo
Le secteur des startups nucléaires a déjà connu des échecs retentissants. NuScale Power, le leader des petits réacteurs modulaires (SMR), est entré en Bourse via SPAC en mai 2022 et a levé 380 millions de dollars. Son projet phare dans l’Idaho a été annulé en novembre 2023 après que le coût estimé soit passé de 3,6 à 9,3 milliards de dollars. L’action NuScale a chuté d’environ 76 % depuis son sommet, et l’entreprise a licencié 28 % de ses effectifs.
Oklo, une autre startup prometteuse, a réussi son introduction en Bourse mais peine à concrétiser ses promesses technologiques. Ces précédents montrent que même avec une approbation réglementaire, la viabilité économique des SMR reste incertaine. Le premier réacteur certifié par la Nuclear Regulatory Commission américaine n’a pas suffi à garantir le succès commercial de NuScale.
La question des brevets et de la propriété intellectuelle
Deep Fission revendique 24 demandes de brevet en instance, dont une acceptée aux États-Unis, et plus de 40 innovations. C’est un argument important pour rassurer les investisseurs, mais cela ne garantit pas la faisabilité technique. Beaucoup de startups technologiques accumulent les brevets sans jamais parvenir à industrialiser leurs produits. La propriété intellectuelle protège une idée, pas sa réalisation concrète.
Le contexte français : méfiance et opportunités
En France, l’arrivée de Deep Fission sur les marchés financiers suscite un intérêt mesuré, teinté de scepticisme historique.
Le programme France 2030 et les SMR français
La France a investi massivement dans les réacteurs nucléaires innovants via le plan France 2030, avec 1 milliard d’euros dédié. Onze projets ont été retenus en phase 1, dont quatre essaimages du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) : Otrera, Hexana, Stellaria et Blue Capsule. Des startups comme Calogena, Jimmy, Naarea, Newcleo et Hexana sont également sur les rangs.
Mais le secteur traverse une crise de crédibilité. Naarea est en redressement judiciaire. Jimmy a dû revoir son design. Newcleo a cessé son développement au Royaume-Uni. Emmanuel Macron a annoncé en mars 2025 de nouveaux financements publics de 180 millions d’euros pour Calogena et Jimmy, signe que l’État tente de maintenir la filière à flot. L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) suit ces développements avec attention, mais n’a pas encore pris position officiellement sur la technologie de Deep Fission.
Pourquoi Deep Fission pourrait intéresser la France
Malgré ce contexte difficile, la technologie de Deep Fission présente des avantages potentiels pour la France. Les réacteurs enterrés pourraient être installés sur d’anciens sites miniers ou dans des zones géologiquement stables, sans nécessiter de grandes surfaces en surface. Leur petite taille (15 MW) les rend adaptés à des usages locaux ou industriels.
Mais l’acceptabilité sociale est un obstacle majeur. La France a une longue tradition de méfiance envers le nucléaire, et l’idée d’enterrer des réacteurs à 1,6 kilomètre de profondeur pourrait susciter des craintes légitimes. Le débat sur les petits réacteurs modulaires est polarisé : les partisans y voient une solution pour décarboner l’industrie, tandis que les opposants dénoncent un écran de fumée pour éviter la transition vers les énergies renouvelables.
Le débat sur les SMR : solution miracle ou écran de fumée ?
Deep Fission s’inscrit dans ce débat avec une promesse encore plus audacieuse : des réacteurs moins chers, plus sûrs et plus rapides à déployer. Mais comme le montre l’exemple de NuScale, les promesses ne suffisent pas. Il faut des démonstrations concrètes. La question de la souveraineté énergétique et de la crise climatique alimente l’intérêt pour ces technologies, mais la méfiance historique des Français envers les startups technologiques dans le nucléaire reste forte.
Les risques pour un jeune investisseur
Si vous êtes un jeune investisseur tenté par l’aventure Deep Fission, voici ce qu’il faut avoir en tête.
La volatilité des startups nucléaires
Les actions des startups nucléaires sont extrêmement volatiles. NuScale a perdu 76 % de sa valeur. Oklo a connu des variations de 50 % en quelques semaines. Deep Fission, avec sa double tentative d’IPO et sa valorisation multipliée par huit, présente un profil de risque encore plus élevé. Le marché OTCQB où son titre est négocié est moins régulé que le Nasdaq, ce qui expose les investisseurs à des risques supplémentaires.
Le manque de transparence
Entre la première IPO à 3 dollars par action et la seconde à 24-26 dollars, les investisseurs ont du mal à comprendre la logique de valorisation. Deep Fission n’a pas encore produit un seul kilowattheure d’électricité. Ses revenus sont nuls. Ses brevets ne sont pas encore tous accordés. Et son réacteur pilote n’existe que sur le papier. La sélection par le DOE et les lettres d’intention sont des signaux positifs, mais ils ne remplacent pas un démonstrateur en fonctionnement.
La concurrence des géants
Deep Fission n’est pas seule sur ce marché. Des entreprises comme X-energy ont levé des centaines de millions de dollars et bénéficient du soutien de grands groupes. D’autres, comme Zap Energy, explorent des voies technologiques différentes mais tout aussi prometteuses. La concurrence est féroce, et seules quelques startups survivront. Le secteur nucléaire exige des investissements massifs et des cycles de développement longs, ce qui favorise les acteurs les mieux capitalisés.
Les conseils pratiques
Si vous voulez investir dans la climate tech, mieux vaut diversifier vos placements et ne pas miser tout votre argent sur une seule startup. Renseignez-vous sur les fondamentaux de l’entreprise, son équipe dirigeante, ses brevets, et surtout, attendez de voir un réacteur en fonctionnement avant d’investir. Les plateformes comme SignalConso ne couvrent pas les produits financiers, mais des services comme l’Autorité des marchés financiers (AMF) proposent des guides pour les jeunes investisseurs.
Conclusion
Deep Fission est une startup fascinante qui propose une idée audacieuse : enterrer des réacteurs nucléaires à 1,6 kilomètre de profondeur pour produire de l’électricité moins chère et plus sûre. Mais sa double tentative d’IPO en moins d’un an soulève des questions légitimes sur sa crédibilité financière et sa viabilité technique.
La première opération de septembre 2025 ressemblait à un sauvetage. La seconde, en mai 2026, vise une valorisation huit fois supérieure. Entre les deux, Deep Fission a obtenu le soutien du DOE et des lettres d’intention, mais aucun réacteur opérationnel. Les critiques d’experts comme Seth Grae et Nick Touran rappellent que la technologie n’est pas encore prouvée.
Pour les jeunes investisseurs français, le pari est risqué. Le secteur des SMR en France est lui-même en crise, et la méfiance historique envers le nucléaire complique l’acceptation de nouvelles technologies. Deep Fission a peut-être une bonne idée, mais elle doit encore prouver qu’elle peut la concrétiser. En attendant, mieux vaut observer de loin et ne pas se laisser aveugler par les promesses.