L'administration américaine a franchi une étape décisive vers le déploiement de réacteurs nucléaires en mer. Le 22 juillet 2026, la toute nouvelle Marine Minerals Administration (MMA) et la Nuclear Regulatory Commission (NRC) ont signé un protocole d'accord pour encadrer l'installation de centrales nucléaires flottantes sur le plateau continental américain. Ce virage réglementaire, rendu possible par la frénésie énergétique des data centers d'intelligence artificielle, ouvre la voie à une industrie que ses promoteurs estiment à 2 600 milliards de dollars. Mais entre le précédent russe de l'Akademik Lomonosov, dont le kilowatt installé a coûté 12 300 dollars, et les promesses des petits réacteurs modulaires de nouvelle génération, le chemin est semé d'incertitudes techniques, économiques et environnementales.

De l'IA à l'océan : pourquoi Washington se tourne vers les réacteurs flottants
L'annonce du 22 juillet 2026 n'est pas sortie de nulle part. Elle couronne une transformation silencieuse mais radicale du paysage énergétique américain, portée par une force économique implacable : l'appétit des géants de la technologie pour l'électricité. Sans la pression exercée par l'intelligence artificielle et ses data centers toujours plus gourmands, le projet de nucléaire offshore n'aurait jamais reçu de feu vert politique.
La Marine Minerals Administration, créée le 10 juillet 2026, et la NRC ont officialisé leur collaboration dans le cadre de l'initiative « Unleash American Energy » voulue par l'exécutif américain. Le MOU (memorandum of understanding) pose les bases réglementaires pour l'installation de réacteurs sur des plateformes flottantes ou des barges, ancrées sur le plateau continental extérieur des États-Unis. Aucun projet commercial n'est encore approuvé, mais ce cadre est un accélérateur politique décisif.

L'appétit vorace des data centers relance le nucléaire américain
Le signal le plus fort est venu de Microsoft. En septembre 2024, le géant de Redmond a annoncé la relance de l'unité 1 de la centrale de Three Mile Island, en Pennsylvanie, fermée depuis 2019. Le symbole est lourd : c'est sur une unité voisine de ce même site qu'avait eu lieu en 1979 le plus grave accident nucléaire américain, gelant pour des décennies le développement de la filière. Le contrat signé avec Constellation court sur vingt ans : à partir de 2028, Microsoft achètera 837 mégawatts de capacité électrique, soit l'équivalent de la consommation de 800 000 foyers. L'investissement est estimé à 1,6 milliard de dollars.
Quelques jours plus tôt, le fondateur d'Oracle, Larry Ellison, avait fait une annonce qui en dit long sur l'état d'esprit du secteur. « Nous sommes en train de concevoir un centre de données qui aura plus d'un gigawatt de puissance électrique, et il y a les autorisations pour y construire trois réacteurs nucléaires », a-t-il expliqué aux analystes financiers. Ces petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR) sont destinés à alimenter directement le site. Ellison a justifié ce projet par le coût « astronomique » de l'entraînement des modèles d'IA, toujours plus gourmands en calcul.
Cette pression énergétique oblige l'administration américaine à explorer des pistes radicales. Les réacteurs flottants entrent dans cette catégorie. Ils permettraient d'implanter des sources d'électricité massives à proximité des côtes, là où se concentrent les infrastructures de la tech. Le lien avec le nucléaire transportable n'est pas anecdotique : les États-Unis testent déjà des concepts de réacteurs mobiles dans le cadre d'opérations militaires, comme le montre notre article sur l'opération Windlord. La logique est la même : amener l'atome là où se trouve la demande.
Un cadre réglementaire signé en juillet 2026 : le MOU entre la MMA et la NRC
Le protocole d'accord du 22 juillet 2026 est le fruit d'un travail inter-agences qui a duré plusieurs mois. La MMA, agence fédérale créée spécifiquement pour gérer les ressources minérales marines, et la NRC, qui régule l'industrie nucléaire civile, ont défini ensemble les premiers jalons d'un cadre réglementaire pour les réacteurs offshore. Le document, cité par Offshore Magazine, précise que les projets devront répondre à des exigences en matière d'ingénierie maritime, de sécurité environnementale et de logistique opérationnelle.
Matt Giacona, un responsable cité dans l'article, a rappelé que « les systèmes de réacteurs submersibles fonctionnent en toute sécurité depuis des décennies dans des applications navales ». L'argument est central : la marine américaine exploite des réacteurs nucléaires embarqués depuis les années 1950, avec un bilan de sécurité jugé excellent. Transposer cette expérience à des barges civiles serait, selon les promoteurs du projet, une extension naturelle.

Mais le MOU ne résout pas tout. Il fixe un cap, pas une feuille de route opérationnelle. Les défis techniques et réglementaires restent immenses. La NRC devra adapter ses normes de sûreté, conçues pour des centrales terrestres en béton armé, à des structures flottantes soumises aux mouvements de la mer, à la corrosion saline et aux risques de collision. Le chemin vers une approbation commerciale est encore long.
Akademik Lomonosov : le précédent russe à 740 millions de dollars
Avant de rêver de flottes de réacteurs flottants made in USA, il faut regarder du côté de la Russie. L'Akademik Lomonosov, construit par Rosatom, est à ce jour le seul prototype de centrale nucléaire flottante en service dans le monde. Mis en service commercial en mai 2020, il incarne à la fois la preuve que la technologie fonctionne et un avertissement sur les dérives de coûts et de délais. Pour les Américains qui veulent industrialiser le concept, ce précédent est une leçon brutale.
La construction de l'Akademik Lomonosov a débuté en 2006. Treize ans plus tard, en décembre 2019, la barge a été connectée au réseau de la ville de Pevek, en Sibérie orientale. Le chantier a duré neuf ans de plus que les quatre initialement prévus. Le coût final, selon les données compilées par la Gazette Nucléaire, a atteint 37 milliards de roubles, soit environ 740 millions de dollars. Un gouffre par rapport aux premières estimations.
Le fiasco des coûts : 12 300 dollars le kilowatt du prototype russe
Les chiffres donnent le vertige. En 2004, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) estimait le coût de l'Akademik Lomonosov à 165 millions de dollars, soit 2 750 dollars par kilowatt électrique installé. En 2013, l'ARIS (Advanced Reactor Information System) révisait cette estimation à 3 500-4 000 dollars par kilowatt. En 2019, le rapport du WNISR (World Nuclear Industry Status Report) a dressé le bilan : 12 300 dollars par kilowatt, soit plus de quatre fois l'estimation initiale.
Ce dérapage pose un problème central pour le modèle économique américain. Les investisseurs privés, notamment ceux de la tech, regardent ces chiffres de près. Le nucléaire est une industrie à très haut risque : les coûts fixes sont colossaux, les délais de construction s'allongent, et les dépassements budgétaires sont la norme plutôt que l'exception. Si le prototype russe, pourtant construit par un acteur étatique disposant de moyens illimités, a dérapé à ce point, comment garantir que les SMR américains produits en série tiendront leurs promesses ?

Les facteurs de capacité de l'Akademik Lomonosov sont également modestes : 34 % et 22,4 % pour ses deux réacteurs, avec une disponibilité d'environ 70 %. En cumulé depuis 2019, la centrale n'a produit que 0,45 térawattheure. Loin des standards des grandes centrales terrestres. Ce constat nourrit le scepticisme des analystes qui estiment que les avantages théoriques des SMR en matière de coûts peinent à se concrétiser dans la réalité industrielle.
70 MW et 70 marins : le bilan technique du prototype russe
Il faut pourtant reconnaître que la technologie fonctionne. L'Akademik Lomonosov est une barge de 144 mètres de long sur 30 mètres de large, équipée de deux réacteurs KLT-40S à eau pressurisée, chacun d'une puissance de 35 mégawatts. La puissance totale installée est de 70 MW, dont environ 60 MW nets livrés au réseau. La centrale peut alimenter une ville de 100 000 habitants. Elle évite le rejet de 50 000 tonnes de dioxyde de carbone par an par rapport à une centrale thermique équivalente.
L'équipage compte environ 70 personnes. La barge a parcouru 5 000 kilomètres depuis Mourmansk jusqu'à Pevek, traversant l'Arctique. Elle repose sur plus de 400 années-réacteurs d'expérience accumulée par les brise-glaces nucléaires russes, une filière qui a fait ses preuves. Greenpeace l'a surnommée « Tchernobyl flottant », mais aucun incident majeur n'a été signalé depuis sa mise en service.
Ce bilan technique est encourageant. Il prouve qu'un réacteur nucléaire peut fonctionner de manière fiable sur une plateforme flottante, dans des conditions climatiques extrêmes. Mais le fiasco économique qui l'accompagne rend le précédent d'autant plus frustrant et instructif pour les Américains. La technologie existe, mais son coût reste rédhibitoire sans subventions massives ou contrats garantis.
SMR, barges et sels fondus : la nouvelle technologie américaine
Fort de l'expérience russe, les États-Unis sont convaincus de pouvoir faire mieux. Leurs atouts technologiques — les SMR de nouvelle génération, la production en série dans des chantiers navals, les réacteurs à sels fondus — sont censés régler les problèmes de coût et de sécurité qui ont plombé l'Akademik Lomonosov. Le pari est audacieux : appliquer au nucléaire les principes du fordisme, comme on fabrique des avions ou des navires.
Le programme Liberty, porté par la société britannique Core Power, est le plus avancé. Annoncé en février 2025, il prévoit la production en série de centrales nucléaires flottantes (FNPP) sur des chaînes de montage en chantier naval. Les commandes seront ouvertes en 2028, avec une commercialisation visée pour le milieu des années 2030. Les réacteurs utiliseront des technologies avancées, notamment les réacteurs à sels fondus, qui offrent des propriétés de sécurité passive.
Sécurité passive et design naval : l'héritage des sous-marins nucléaires
Matt Giacona, cité par Offshore Magazine, l'a rappelé : les réacteurs submersibles fonctionnent en sécurité depuis des décennies dans les applications navales. L'US Navy exploite des réacteurs nucléaires à bord de ses sous-marins et porte-avions depuis les années 1950, avec un bilan de sécurité exemplaire. Transposer cette expérience à des barges civiles est techniquement réaliste.
Les SMR avancés, comme les réacteurs à sels fondus, intègrent des mécanismes de sécurité passive. En cas de problème, le réacteur s'arrête de lui-même, sans intervention humaine ni alimentation électrique externe. Le combustible est noyé dans un sel liquide qui refroidit naturellement le cœur. Cette conception réduit considérablement les risques de fusion, un argument de poids pour rassurer les autorités et le public.
La vision industrielle du programme Liberty est impressionnante. Core Power prévoit de produire les FNPP sur des chaînes de montage en chantier naval, à l'image de ce que fait le constructeur de réacteurs américain pour ses projets terrestres. La standardisation permettrait de réduire les coûts unitaires et les délais de construction. Le PDG Mikal Bøe estime que 65 % de l'activité économique mondiale se déroule près des côtes, justifiant un marché de 2 600 milliards de dollars pour les FNPP.
Une startup américaine, Bluecore Energy, explore également cette piste avec des réacteurs portables sur barges, comme nous l'avons détaillé dans notre article sur Bluecore Energy et ses réacteurs nucléaires portables. La concurrence est déjà lancée.
Le défi du démantèlement et de la sécurité en mer
Les promoteurs des FNPP mettent en avant leurs avantages, mais les angles morts sont nombreux. Le premier concerne la gestion des déchets radioactifs. Une barge flottante n'offre pas les mêmes possibilités de confinement qu'un site géologique profond. En cas de démantèlement, il faudra décontaminer la structure métallique, retirer le combustible usé et gérer les effluents. Le coût de ces opérations en milieu marin est encore mal évalué.
L'histoire des déchets nucléaires immergés n'incite pas à l'optimisme. Entre 1946 et 1993, les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France et la Belgique ont procédé à l'immersion de déchets radioactifs dans l'Atlantique, l'Arctique et le Pacifique, sur plus de 80 sites. La France a participé à deux campagnes en 1967 et 1969, rejetant 20 000 tonnes de déchets au large de la Galice et de la Bretagne. Un moratoire adopté en 1983 a interdit ces pratiques en 1993, mais les produits immergés n'ont jamais été récupérés. Ce précédent pèse sur la crédibilité des projets offshore.
La sécurité en mer est un autre défi majeur. Une barge nucléaire est une cible mobile, bien plus vulnérable qu'une centrale en béton armé enterrée. Le risque de piraterie, de terrorisme ou de collision avec un navire marchand est réel. Les tsunamis, la corrosion saline et les tempêtes ajoutent des contraintes environnementales que les SMR ne résolvent pas par leurs seuls brevets. Les procédures d'évacuation et d'intervention en mer sont également plus complexes qu'à terre.
Nucléaire flottant : pourquoi le kilowatt coûte 12 300 dollars
Au cœur de la discussion sur les FNPP se trouve une question économique fondamentale : qui paie, et combien ? L'analyse des coûts du nucléaire flottant révèle des fragilités structurelles que la promesse des SMR ne suffit pas à dissiper. Le précédent russe a montré que le kilowatt installé peut atteindre 12 300 dollars, un niveau qui rend le modèle économique très difficile à équilibrer sans subventions publiques massives.
Les coûts fixes du nucléaire sont colossaux. La construction d'un réacteur, même modulaire, nécessite des investissements initiaux de plusieurs centaines de millions de dollars. Les délais de mise en service, qui peuvent dépasser dix ans comme l'a montré l'Akademik Lomonosov, pèsent lourdement sur la rentabilité. Les promoteurs américains misent sur la production en série pour amortir ces coûts fixes, mais cela suppose un carnet de commandes suffisamment important pour justifier l'installation de chaînes de montage dédiées.
Les risques que les assureurs ne veulent pas couvrir
Le trou béant de l'assurance est l'un des obstacles les plus sérieux. À terre, le Price-Anderson Act américain plafonne la responsabilité des exploitants nucléaires et mutualise les risques entre l'industrie et l'État. Ce mécanisme, qui a permis le développement du nucléaire civil américain, ne s'applique pas en mer. Qui indemniserait un accident survenant dans les eaux internationales ? Que se passerait-il si un réacteur flottant américain dérivait vers les côtes d'un autre pays ?
Le coût politique et assurantiel d'une telle catastrophe serait potentiellement rédhibitoire pour le secteur privé. Les assureurs, déjà réticents à couvrir les risques nucléaires terrestres, exigeraient des primes exorbitantes pour des installations flottantes. Sans un cadre légal spécifique, comparable au Price-Anderson Act mais adapté au milieu marin, les investisseurs privés risquent de se retirer.
Le démantèlement pose un problème similaire. En fin de vie, une barge irradiée doit être décontaminée, démantelée et ses composants radioactifs stockés. Le coût de cette opération, qui peut atteindre plusieurs centaines de millions de dollars, n'est pas couvert par les modèles économiques actuels. Qui paiera le retrait d'une barge nucléaire abandonnée en mer ?
2 600 milliards de promesses : le business plan de Core Power face à la réalité
Core Power estime que le marché des FNPP représente 2 600 milliards de dollars. Ce chiffre, avancé par le PDG Mikal Bøe, repose sur l'idée que 65 % de l'activité économique mondiale se déroule près des côtes. Les data centers, les ports, les usines de dessalement, les plateformes pétrolières et les zones industrielles côtières seraient autant de clients potentiels.
Mais ce business plan se heurte à la réalité du nucléaire. Les coûts fixes sont énormes, les délais de construction longs, et le besoin d'un carnet de commandes massif pour amortir les chaînes de production est impératif. Le modèle économique tient-il sans subventions publiques massives ou contrats garantis par des fonds souverains ? L'exemple russe montre que même un État disposant de ressources quasi illimitées a vu ses coûts exploser.
Les investisseurs de la tech, pourtant avides d'électricité, regardent ces chiffres avec prudence. Un data center de 1 GW alimenté par trois SMR flottants, comme l'envisage Larry Ellison, représenterait un investissement de plusieurs milliards de dollars. Le retour sur investissement, sur une durée de vingt à trente ans, est incertain. Sans mécanismes de garantie publique ou de partage des risques, le pari est risqué.
EPR, SMR ou flotteurs : la France face au pari nucléaire américain
Le projet américain de réacteurs flottants n'est pas sans conséquences pour la France. Avec ses 56 réacteurs nucléaires, dont la moyenne d'âge atteint 36 ans, le parc français est l'un des plus vieux du monde. La relance annoncée par le président Macron en 2021 prévoit la construction de six EPR2, mais les délais et les coûts de ce programme sont déjà sujets à débat. Dans ce contexte, la piste des réacteurs flottants mérite d'être examinée.
La France dispose d'un avantage comparatif certain : elle maîtrise la construction navale nucléaire grâce à ses sous-marins et à son porte-avions. Les chantiers navals français pourraient, en théorie, produire des barges nucléaires en série. Mais la filière est actuellement absorbée par le chantier de Flamanville et le développement des SMR Nuward. La question est donc de savoir si la France doit s'intéresser à cette technologie, et à quelles conditions.
Sécheresse et canicule : pourquoi les côtes françaises sont une cible idéale
L'un des problèmes récurrents du parc nucléaire français est la dépendance des réacteurs aux cours d'eau pour leur refroidissement. Lors des canicules de l'été 2022, 2023 et 2024, EDF a été contrainte de réduire la puissance de plusieurs centrales fluviales, faute de pouvoir rejeter de l'eau trop chaude dans les rivières. Un réacteur flottant offshore n'a pas ce problème : il pompe en eau profonde, où la température est stable et le débit illimité.
Cet avantage stratégique est réel. Les côtes françaises, notamment en Méditerranée et en Atlantique, offrent des sites potentiels pour l'installation de barges nucléaires. Elles pourraient alimenter des zones côtières à forte densité de population ou des infrastructures critiques, comme les ports et les zones industrielles.
La France est également confrontée à la nécessité de remplacer son parc vieillissant. Les 56 réacteurs actuels, construits entre les années 1970 et 1990, devront être mis à l'arrêt d'ici à la moitié du siècle. Le pays devra produire 35 % de térawattheures d'électricité de plus qu'aujourd'hui d'ici à 2050, selon le scénario central de RTE. Les FNPP pourraient constituer une solution complémentaire aux EPR2 et aux SMR terrestres.
L'ASN et EdF : un intérêt prudent pour les réacteurs maritimes
L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et EDF n'ont pas encore pris position officiellement sur les réacteurs flottants. Le programme Nuward, qui vise à développer des SMR terrestres, est la priorité affichée de la filière française. Mais des discussions exploratoires ont eu lieu, notamment dans le cadre des travaux de l'AIEA sur le dessalement nucléaire et les applications marines.
La France pourrait devenir un client ou un concurrent de Core Power. Si la technologie américaine s'avère viable, les industriels français pourraient être tentés d'acquérir des licences ou de nouer des partenariats. À l'inverse, si la France développe ses propres SMR flottants, elle pourrait exporter cette technologie vers des pays côtiers dépourvus de filière nucléaire terrestre.
L'avantage français réside dans son expérience des réacteurs navals. Les sous-marins nucléaires français, propulsés par des réacteurs à eau pressurisée, ont accumulé des décennies de retour d'expérience. Les chantiers navals de Cherbourg, Brest ou Saint-Nazaire pourraient, en théorie, produire des barges nucléaires. Mais le coût de développement d'une filière dédiée, les délais de certification et les incertitudes réglementaires restent des obstacles majeurs.
Conclusion : pari à 2 600 milliards de dollars, miracle ou mirage industriel ?
Le projet américain de réacteurs nucléaires flottants est à la fois une réponse à une urgence énergétique et un pari industriel colossal. D'un côté, la demande des data centers d'IA est inextinguible : Microsoft, Oracle, Google et les autres géants de la tech ont besoin d'une électricité massive, fiable et décarbonée. Les FNPP, ancrées près des côtes, offrent une solution potentiellement idéale.
De l'autre côté, les leçons du passé sont brutales. L'Akademik Lomonosov, seul prototype jamais construit, a coûté 12 300 dollars par kilowatt installé, soit quatre fois l'estimation initiale. Sa construction a pris treize ans au lieu de quatre. Ses facteurs de capacité sont médiocres. Ce précédent montre que le nucléaire, même en version flottante, reste une industrie à haut risque, où les dérives de coûts et de délais sont la norme.
Le pari américain tient sur la capacité des SMR de nouvelle génération et de la production en série dans des chantiers navals à briser cette malédiction. Si Core Power et ses concurrents parviennent à industrialiser le concept, le marché des FNPP pourrait effectivement atteindre les 2 600 milliards de dollars promis. Les zones côtières du monde entier, des mégapoles asiatiques aux archipels du Pacifique, pourraient bénéficier d'une énergie décarbonée, flexible et souveraine.
Si le pari échoue, le réacteur flottant restera une niche coûteuse, réservée à quelques applications militaires ou à des sites isolés où l'alternative fossile est encore plus chère. Les investisseurs, échaudés par les dérapages, se tourneront vers d'autres solutions : l'éolien offshore, le solaire flottant, ou le stockage par batteries.
La réponse est dans la prochaine décennie. Les commandes du programme Liberty ouvriront en 2028. Les premières barges pourraient être livrées au milieu des années 2030. D'ici là, les États-Unis devront résoudre les problèmes d'assurance, de démantèlement et de sécurité qui freinent encore le développement des FNPP. La France, de son côté, observe et prépare l'avenir. Le nucléaire flottant n'est plus une utopie : c'est un chantier ouvert.