La campagne de vaccination contre la grippe et le Covid-19 démarre ce mardi 13 octobre en France, avec 15 millions de doses grippales et un peu moins de 10 millions de doses contre le Covid-19. Le rituel est connu : un rappel par an, parfois deux, contre des virus qui changent chaque saison. C'est exactement ce rituel qu'une équipe de Stanford prétend, un jour, pouvoir simplifier.

Le 19 février 2026, la revue Science publiait l'étude de Bali Pulendran et Haibo Zhang, "Mucosal vaccination in mice provides protection from diverse respiratory threats" : un spray nasal qui, chez la souris, protège pendant plusieurs mois contre une grande variété de menaces respiratoires - non pas en imitant un virus, mais en maintenant les défenses du poumon en état d'alerte. Le communiqué de Stanford Medicine a fait le tour du monde. Le Monde a choisi un titre plus prudent : "Un pas (de souris) vers un vaccin universel". Cette prudence est la bonne façon d'aborder le résultat, et de comprendre ce que le mot "universel" recouvre réellement.
Imiter les signaux, pas les virus
Depuis Edward Jenner, tous les vaccins reposent sur le même principe : présenter à l'organisme un fragment reconnaissable d'un pathogène - l'antigène - pour qu'il fabrique des anticorps et des lymphocytes T dédiés, capables de le reconnaître à nouveau. Bali Pulendran résume : "C'est le paradigme de la vaccinologie depuis 230 ans." Le revers est devenu familier : le virus mute, l'antigène change, le vaccin doit être reformulé. D'où le rappel annuel contre la grippe et les nouveaux rappels contre les variants du SARS-CoV-2.
L'équipe de Stanford a choisi une autre voie. Son vaccin, baptisé GLA-3M-052-LS+OVA, ne contient aucun élément d'un virus ou d'une bactérie. Il reproduit les signaux chimiques par lesquels les lymphocytes T entretiennent l'activité des cellules immunitaires innées du poumon : des cytokines qui activent les récepteurs de type Toll. Un antigène inoffensif - l'ovalbumine, une protéine de l'oeuf - est ajouté pour recruter ces lymphocytes T dans les poumons, là où ils entretiennent la veille.
L'origine de l'idée est un paradoxe ancien : le vaccin BCG contre la tuberculose, administré à quelque 100 millions de nouveau-nés par an, réduirait aussi la mortalité infantile par d'autres infections - un effet réel mais inconstant, dont l'équipe avait élucidé le mécanisme chez la souris en 2023. Les lymphocytes T du BCG, montraient alors les chercheurs, gardent les cellules innées activées plusieurs mois au lieu des quelques jours habituels. "Nous avons spéculé qu'il serait possible de fabriquer un vaccin synthétique, peut-être un spray nasal, avec la bonne combinaison de stimuli", explique Pulendran. "Deux ans et demi plus tard, nous avons montré que c'est faisable chez la souris."
Ce que l'expérience a montré
Chez la souris, trois doses administrées dans le nez ont protégé pendant au moins trois mois contre le SARS-CoV-2 et d'autres coronavirus, contre deux bactéries - le staphylocoque doré et Acinetobacter baumannii, un germe hospitalier - et atténué la réaction allergique à un allergène d'acarien de poussière, un déclencheur classique de l'asthme. La charge virale pulmonaire chutait d'un facteur 700, et la réponse adaptative se déclenchait en trois jours au lieu de deux semaines.
Chez les souris non vaccinées, les mêmes virus provoquaient une perte de poids marquée, voire la mort ; chez les vaccinées, les animaux survivaient et leurs poumons étaient presque débarrassés du virus.

Trois professeurs indépendants, interrogés par le Science Media Centre, s'accordent sur l'intérêt du résultat. Daniela Ferreira (Oxford) salue la qualité de l'explication mécanistique : des lymphocytes T qui "reprogramment" les macrophages alvéolaires dans un état de vigilance. Eric Vivier, immunologiste à Marseille, parle d'"une découverte impressionnante". Brendan Wren (London School of Hygiene & Tropical Medicine) nuance : le résultat "sonne trop beau pour être vrai", et il faudra comparer directement cette approche aux vaccins existants.
Ce que l'expérience ne montre pas
D'abord : tout se passe chez la souris. Le Monde le rappelle dès son préambule - "rien n'indique pour l'heure qu'il pourra être transféré chez l'humain". Le système immunitaire humain est façonné par des décennies d'infections ; la durée de la vigilance innée n'y est pas connue.
Ensuite, la forme. Un spray nasal atteint peut-être le nez de la souris, mais la BBC souligne qu'il faudra probablement un nébuliseur pour atteindre les profondeurs des poumons humains. Problème de dose, de distribution, de fabrication à l'échelle.
Enfin, le risque d'"effet collatéral". Jonathan Ball (Liverpool) met en garde : maintenir le corps en alerte permanente ne doit pas conduire à des "tirs amis" (friendly fire), un système immunitaire surexcité qui déclenche des effets indésirables. C'est l'inconnue de sécurité la plus sérieuse, et celle qui déterminera la faisabilité clinique.
Une précision s'impose sur les pathogènes. Les communiqués et titres parlent de "grippe, Covid et rhumes". La liste des essais de challenge publiée par Stanford mentionne explicitement le SARS-CoV-2 et d'autres coronavirus, deux bactéries et un allergène ; Le Monde écrit de son côté que le vaccin protège contre "la grippe et les coronavirus". Il faut donc distinguer ce qui est établi dans la publication de ce que la couverture médiatique a élargi - la protection grippale directe n'apparaît pas dans la liste des défis détaillés par l'équipe. C'est une nuance de détail sur le papier, mais c'est précisément le genre d'écart qui transforme un résultat préclinique en promesse de couverture universelle.
Ce que "universel" veut dire
Le mot travaille dur, et il recouvre au moins deux objectifs très différents dans la littérature.
Le premier est familial : couvrir toute une famille de virus - tous les virus de la grippe, tous les coronavirus - en ciblant des parties du pathogène qui mutent peu. C'est l'objectif de la plupart des candidats dits universels, notamment contre la grippe : le candidat FluMos-v2 du NIH, par exemple, vise six souches grippales et a commencé ses essais de phase 1 en 2023.
Le second est bien plus ambitieux : couvrir des pathogènes radicalement divergents - un virus, une bactérie, un allergène - en activant non pas la mémoire spécifique, mais la défense innée non spécifique. C'est la voie choisie par Stanford, et l'équipe assume le décalage : ses auteurs distinguent explicitement leur approche des "vaccins universels" classiques. Pulendran l'admet : l'idée "semblait un peu outrageuse".
La conséquence pratique, c'est que le même mot désigne deux maturités très inégales. Les candidats antigrippaux "universels" sont déjà en essais cliniques, dont les résultats se mesureront saison après saison ; l'approche intranasale de Stanford n'a jamais été testée chez l'homme. Les comparer directement aurait peu de sens.
Une autre piste, en parallèle
La plateforme à ARNm a changé la vitesse de réaction, pas le principe : elle reste antigénique. Les candidats combinés grippe-Covid - dont deux de Sanofi ont obtenu le fast track de la FDA en décembre 2024 - visent à fusionner deux rappels en une seule injection ; des candidats à ARNm contre la grippe ont atteint la phase 3. De son côté, l'Institut Pasteur prévoit un essai de phase I/III à partir de 2027. Aucun vaccin "universel" n'est aujourd'hui sur le marché.
Autrement dit, la simplification à laquelle aspire la recherche - une seule piqûre au lieu de deux, une seule pulvérisation au lieu d'une saison de rappels - passe par deux chemins distincts : fusionner les vaccins existants, ou changer de principe.
Combien de temps avant un spray ?
L'équipe de Stanford prévoit un essai de phase 1 d'innocuité, puis des essais avec exposition contrôlée à des infections respiratoires bénignes sous surveillance médicale - des human challenge studies que Daniela Ferreira juge particulièrement adaptés ici, car ils donneraient vite une réponse sur la durée de protection. Bali Pulendran évoque un scénario favorable de cinq à sept ans.

Deux usages sont envisagés par l'équipe : un "pont" au début d'une pandémie, quand un vaccin spécifique n'existe pas encore, et un spray de début d'hiver pour installer une protection large. Les chercheurs insistent sur un point : ce vaccin ne remplace pas les vaccins actuels, il les complète.
Il reste donc un fossé entre la promesse et l'usage. Ce n'est pas une raison pour ignorer le résultat : montrer qu'il est possible, en théorie, d'entretenir la vigilance du poumon pendant des mois sans jamais nommer le virus qui frappera est une rupture réelle avec deux siècles de vaccinologie. C'est une raison pour lire les prochains titres avec la même prudence que celle de Le Monde, huit mois plus tôt : un pas de souris, et non un pas de l'homme.