Le débat sur la salle de shoot à Marseille : entre volonté politique et veto préfectoral
Stéphanie Rist dit « oui » à la salle de shoot marseillaise : un virage politique inattendu
Jusqu'au 20 avril 2026, aucun ministre de la Santé n'avait osé prendre position publiquement sur le dossier marseillais. Stéphanie Rist a brisé le silence dans les colonnes du JDD, affirmant sa volonté de voir une Halte Soins Addictions (HSA) s'installer à Marseille, à condition qu'un « accord soit trouvé sur le lieu d'implantation ». Cette déclaration, rapportée par Sciences et Avenir, marque un tournant dans un débat qui semblait enterré depuis le veto préfectoral de septembre 2025.
La loi santé de 2016 avait pourtant ouvert la voie à l'expérimentation des salles de consommation à moindre risque, prolongée jusqu'en décembre 2025 avant d'être reconduite. Mais les gouvernements successifs étaient restés muets sur Marseille, laissant les associations se heurter à un mur administratif. ASUD et Médecins du Monde, qui militent depuis des années pour une structure de réduction des risques dans la cité phocéenne, ont accueilli la déclaration de Rist avec un mélange d'espoir et de prudence.
Pourquoi cette déclaration au JDD fait l'effet d'une bombe politique
Le contexte politique peut expliquer cette prise de parole soudaine. À quelques mois des municipales de 2026, la question des addictions à ciel ouvert est devenue un sujet électoral majeur à Marseille. Stéphanie Rist, en se positionnant, tente peut-être de reprendre la main sur un dossier que l'opposition d'extrême droite utilise déjà comme un argument de campagne. Mais sa condition – trouver un lieu d'implantation consensuel – montre que le chemin est encore long.

Les associations, elles, voient dans cette déclaration une reconnaissance tardive de leur combat. « C'est la première fois qu'un ministre de la Santé s'exprime aussi clairement sur Marseille », souligne un porte-parole d'ASUD. Reste à savoir si cette annonce sera suivie d'actes concrets ou si elle restera un simple effet d'annonce.
ASUD et Médecins du Monde : l'espoir après une décennie de lutte
Depuis 2016, les associations de réduction des risques tentent d'obtenir une HSA à Marseille. Chaque fois, le projet se heurte à l'opposition des préfets successifs, qui privilégient la répression à la prévention. En septembre 2025, Georges-François Leclerc a porté le coup de grâce en enterrant le projet de centre-ville. Les associations, qui avaient multiplié les études et les concertations, sont restées sur leur faim.
La déclaration de Rist redonne un souffle à leur combat. Mais elles savent que le plus dur reste à faire : convaincre un préfet qui a fait de la reprise en main sécuritaire du centre-ville sa priorité. « On ne lâche rien », assurent les militants, qui préparent déjà des propositions concrètes pour le futur lieu d'implantation.
Belsunce, l'épicentre de la crise : quand la drogue à ciel ouvert submerge le centre-ville
Pour comprendre pourquoi le débat explose maintenant, il faut se rendre dans le quartier Noailles-Belsunce, au cœur du 1er arrondissement. Là, la consommation de drogue dure se fait à visage découvert, sur les trottoirs, entre les voitures, sous les regards impuissants des riverains. Le phénomène n'est pas nouveau, mais il s'est aggravé de manière spectaculaire ces dernières années.

Les chiffres donnent le vertige. Selon l'association ASUD, le nombre de personnes dépendantes prises en charge dans le quartier a doublé entre 2023 et 2025. La progression du crack est particulièrement inquiétante : cette drogue bon marché et très addictive a transformé le paysage de la consommation urbaine. Les scènes d'injection en pleine rue, autrefois cantonnées à la nuit, sont devenues monnaie courante en plein jour.
1000 toxicomanes attendus en 2025 : le chiffre alarmant d'ASUD dans le 1er arrondissement
Les données d'ASUD sont implacables. En 2023, l'association accueillait 499 bénéficiaires dans le centre-ville. En 2024, ce nombre grimpait à 636. Pour 2025, les projections atteignent 1000 personnes. Cette explosion s'explique par plusieurs facteurs : la précarisation croissante des usagers, la crise du logement qui pousse les plus fragiles dans la rue, et l'arrivée massive du crack, une drogue qui rend la consommation quasi permanente.
L'accès au logement, justement, s'effondre. En 2023, 23,6 % des personnes accueillies par ASUD avaient un toit. En 2024, ce taux tombait à 17 %. Sans logement, les usagers n'ont d'autre choix que de consommer dans l'espace public. Les halls d'immeuble, les parkings, les recoins des places deviennent des salles de shoot à ciel ouvert. Le cercle vicieux est infernal : plus la consommation est visible, plus les riverains se plaignent, plus la répression s'intensifie, plus les usagers se cachent dans des endroits encore plus dangereux.
« Ils se piquent entre les voitures » : le ras-le-bol des habitants de Noailles
Les témoignages des habitants sont édifiants. Sur RMC, une habitante du 1er arrondissement a raconté son quotidien : des seringues au sol près des écoles, des personnes qui « se piquent entre les voitures », une insécurité diffuse qui pourrit la vie du quartier. Mais son témoignage est aussi celui d'une prise de conscience. « Quand j'ai compris ce qu'était une Halte Soins Addictions, même s'il y en a une en bas de chez moi, je prends. Il faut les aider pour nous aider », a-t-elle déclaré.
Ce paradoxe résume à lui seul le dilemme marseillais. D'un côté, la peur d'un dispositif qui concentrerait les nuisances. De l'autre, la lassitude d'un statu quo qui ne règle rien. Les associations le répètent : les HSA ne créent pas de nouvelles consommations, elles les déplacent à l'intérieur, dans un cadre sécurisé. Mais pour les riverains qui voient des seringues traîner devant leur porte, la promesse d'une amélioration reste abstraite.
Ce que dix ans de salle de shoot parisienne nous apprennent sur la réduction des risques
Pour trancher le débat, il existe des chiffres. Depuis l'ouverture de la salle de consommation à moindre risque (SCMR) de Paris, rue Ambroise-Paré, en 2016, les données scientifiques se sont accumulées. La Fédération Addiction, qui suit de près ces dispositifs, a publié une série de réponses aux idées reçues qui circulent encore.
Le constat est clair : les HSA fonctionnent. Elles réduisent les nuisances, améliorent la santé des usagers et ne créent pas de nouveaux problèmes de voisinage. À condition, bien sûr, d'être bien implantées et accompagnées d'un travail social de proximité.
Rue Ambroise-Paré : trois fois moins de seringues dans l'espace public
Le premier résultat, le plus visible pour les riverains, concerne la propreté de l'espace public. À Paris, le nombre de seringues abandonnées a été divisé par trois dans le quartier de la gare du Nord depuis l'ouverture de la SCMR. Les 12 postes d'injection accueillent environ 400 passages par jour, soit autant de personnes qui ne consomment plus dans la rue.
L'argument des opposants, selon lequel la salle concentrerait les nuisances, est contredit par les faits. L'implantation se fait toujours là où les consommateurs sont déjà présents, pas l'inverse. La SCMR parisienne a été installée au cœur de la plus importante zone de consommation de la capitale, dans un bâtiment de l'hôpital Lariboisière. Les seringues ne se sont pas déplacées ailleurs, elles ont simplement disparu des trottoirs.
L'étude Inserm de 2021 : moins d'overdoses et de délits, une validation scientifique
L'étude la plus complète sur le sujet a été menée par l'Inserm en 2021. Pendant un an, 665 usagers par injection ont été suivis à Paris, Strasbourg, Bordeaux et Marseille. Les résultats sont sans appel : les salles de Paris et Strasbourg diminuent les pratiques d'injection à risque, le nombre d'injections dans l'espace public, le risque d'overdoses et le nombre de passages aux urgences.
Mais le chiffre le plus frappant concerne la délinquance. Les usagers des HSA commettent 15 à 28 % de délits en moins. Moins de petits vols pour se procurer de l'argent, moins de trafics à la sauvette. La raison est simple : quand on consomme dans un cadre sécurisé, on passe moins de temps dans la rue à chercher de l'argent ou à se cacher. Marie Jauffret-Roustide, sociologue à l'Inserm, a également souligné « l'absence de détérioration de la tranquillité publique » dans les quartiers concernés, selon une évaluation incluant les retours de la police et des riverains, comme le rapporte Les Échos.
« Forcer le sevrage ne marche pas » : l'accompagnement social, oublié du débat public
Le terme « salle de shoot », utilisé par les opposants, est trompeur. La Fédération Addiction insiste : ces structures sont des « Haltes Soins Addictions », dont l'objectif premier est l'accès aux soins et à un accompagnement social. L'usager qui pousse la porte d'une HSA ne vient pas seulement pour consommer dans de bonnes conditions. Il rencontre des professionnels de santé, des travailleurs sociaux, des psychologues. Petit à petit, un lien se crée.
Forcer le sevrage, comme le prônent certains, n'est pas efficace. La Haute Autorité de Santé l'a reconnu dans ses recommandations : l'obligation de soin ne fonctionne pas pour les addictions les plus lourdes. La HSA est une porte d'entrée vers le soin, pas un « supermarché de la drogue ». C'est cette nuance que les associations tentent de faire passer depuis des années.
Le coup de massue du 25 septembre 2025 : le préfet Leclerc enterre le projet de centre-ville
Le 25 septembre 2025 restera une date noire pour les défenseurs de la réduction des risques à Marseille. Ce jour-là, le préfet des Bouches-du-Rhône, Georges-François Leclerc, a mis fin à des années de discussions en une phrase : « Je ne souhaite pas de HSA dans le centre-ville de Marseille. »

La déclaration, rapportée par Le Monde, a été faite en marge d'une conférence de presse consacrée à la lutte contre le trafic de stupéfiants. Le préfet, qui cumule les fonctions de préfet de police, a justifié son refus par une logique sécuritaire : « Si vous en créez une, cela vient à dire que vous n'interpellez pas de consommateurs dans la zone. »
25 septembre 2025 : le préfet Leclerc enterre la Halte Soins Addictions
La conférence de presse du 25 septembre était censée faire le point sur l'activité de la préfecture de police. Mais une question sur le projet de HSA a suffi à faire basculer l'ambiance. Le préfet Leclerc, sans ambages, a signifié que le dossier était clos. Pour lui, la fin de l'expérimentation nationale, prévue en décembre 2025, offrait une fenêtre de tir idéale pour bloquer définitivement le projet.
Les associations, qui avaient multiplié les réunions de concertation et les études d'impact, sont restées sous le choc. « On savait que le préfet n'était pas favorable, mais on ne s'attendait pas à une fin de non-recevoir aussi brutale », confie un membre d'ASUD. Le projet, qui prévoyait une implantation dans le quartier Belsunce, était pourtant soutenu par le maire Benoît Payan et par une partie du monde médical.
« Si vous en créez une, vous n'interpellez plus » : la doctrine d'un blocage sécuritaire
La phrase du préfet résume à elle seule le conflit qui oppose l'approche sanitaire à l'approche répressive. Pour Leclerc, une HSA empêcherait les interpellations des consommateurs, car elle créerait une zone où la consommation serait tolérée. C'est une logique de terrain : si on ne peut plus arrêter les usagers dans un périmètre donné, on perd un outil de pression sur le trafic.
Mais cette logique a ses limites. Les associations le rappellent : les HSA ne sont pas des zones de non-droit. La police peut toujours interpeller les trafiquants et les consommateurs en dehors du dispositif. Et surtout, les études montrent que les HSA réduisent les nuisances, ce qui améliore la tranquillité publique. Le paradoxe est saisissant : le préfet bloque un outil de santé publique au nom de l'ordre public, alors que les données prouvent que cet outil améliore l'ordre public.
Municipales 2026 : salle de shoot ou répression ? Le duel Payan-Allisio agite la campagne
La question de la HSA est devenue un objet politique majeur à l'approche des municipales de 2026. Comme le rapporte Le Figaro, le sujet cristallise le clivage entre la gauche, favorable au dispositif, et la droite/extrême droite, qui y voit une « banalisation de la drogue ».
Les sondages donnent un duel serré entre Benoît Payan (PS) et Franck Allisio (RN), avec 34 % des voix chacun. Dans ce contexte, la salle de shoot est devenue un symbole de la guerre culturelle entre les deux camps.
Benoît Payan (PS) : un maire favorable, mais un électorat partagé
Le maire sortant de Marseille, Benoît Payan, s'est déclaré favorable à l'installation d'une HSA. Mais il doit composer avec un électorat inquiet, notamment dans les quartiers populaires où la consommation à ciel ouvert est la plus visible. Sa position est prudente : il soutient le principe, mais insiste sur la nécessité de trouver un lieu d'implantation qui ne pénalise pas les riverains.
Un calcul politique délicat. D'un côté, les associations et une partie de la gauche militante le poussent à aller de l'avant. De l'autre, les habitants du centre-ville, traditionnellement plutôt à gauche, redoutent que la HSA n'aggrave les nuisances. Payan doit marcher sur une corde raide.
Franck Allisio (RN) et Martine Vassal (DVD) : le refus d'une « banalisation de la drogue »
Franck Allisio, candidat du Rassemblement national, a fait de la lutte contre les salles de shoot un axe central de sa campagne. Sa déclaration choc – « On ne va pas donner du poison aux gens en quasi-libre-service » – résume sa position. Pour lui, la HSA est une forme de renoncement de l'État face au trafic.
Martine Vassal, candidate de la droite et du centre, est plus nuancée. Elle refuse une implantation en centre-ville, évoquant un « effet aimant » qui attirerait les consommateurs et les trafiquants. Mais elle se dit ouverte à une discussion sur un site hospitalier, comme l'hôpital de la Timone. Une position qui montre que le sujet divise aussi la droite.
Municipales 2026 : un sujet qui peut faire basculer les voix du second tour
La question de l'insécurité urbaine, liée aux scènes de consommation, est un thème porteur pour l'extrême droite. Les images de seringues au sol et de personnes qui se piquent en pleine rue alimentent un sentiment d'abandon chez les habitants. Dans ce contexte, la salle de shoot devient un symbole : pour les uns, celui d'une politique de santé publique pragmatique ; pour les autres, celui d'un État qui baisse les bras.
Le duel Payan-Allisio pourrait se jouer sur ce terrain. Si le maire sortant parvient à convaincre que la HSA réduira les nuisances, il pourra peut-être capter une partie des voix des électeurs de droite modérée. Mais si le débat se polarise autour de la « banalisation de la drogue », Allisio en sortira renforcé.
De Vancouver à Strasbourg : pourquoi le modèle des HSA fait consensus… sauf à Marseille
Pour prendre du recul, il faut regarder ce qui se passe ailleurs. Les salles de consommation à moindre risque ne sont pas une invention française. Elles existent depuis les années 1990 en Suisse, puis au Canada, en Australie, en Allemagne. Partout, les bilans sont positifs.
La France, avec seulement deux HSA (Paris et Strasbourg), est en retard. Et Marseille, avec zéro, l'est encore plus. Pourtant, l'exemple strasbourgeois montre qu'une cohabitation est possible.
Genève, Vancouver, Sydney : trente ans de recul sur la réduction des risques
Les premières salles de consommation ont ouvert en Suisse dans les années 1990, à Genève et à Zurich. Le but était alors de lutter contre l'épidémie de sida et les overdoses. Trente ans plus tard, le consensus scientifique est international : ces structures réduisent les risques sanitaires sans augmenter les nuisances.
À Vancouver, la salle Insite, ouverte en 2003, a permis de réduire de 35 % le nombre d'overdoses dans le quartier. À Sydney, le Medically Supervised Injecting Centre a accueilli plus d'un million d'injections sans aucun décès. Les études se multiplient, et toutes concluent à l'efficacité du modèle.
Strasbourg, l'autre ville française où la cohabitation a prouvé son efficacité
En France, la HSA de Strasbourg, installée à l'hôpital civil, a réussi son implantation avec moins de friction qu'à Paris. La raison ? Un emplacement bien choisi, un dialogue en amont avec les riverains, et un accompagnement médical renforcé. Aujourd'hui, la salle strasbourgeoise est considérée comme un modèle.
Les leçons pour Marseille sont claires : le lieu d'implantation est crucial. Une HSA en milieu hospitalier, comme le propose Martine Vassal, pourrait apaiser les craintes des riverains. Mais encore faut-il que le préfet accepte de lâcher du lest.
Conclusion : soigner les addictions ou les cacher, le vrai choix de Marseille
Au terme de ce tour d'horizon, une question centrale se dégage : que veut vraiment Marseille ? Laisser les scènes de rue s'aggraver, au risque de voir le centre-ville devenir une zone de non-droit sanitaire ? Ou accepter un dispositif imparfait, mais qui a prouvé son efficacité ailleurs ?
Les chiffres d'ASUD sont implacables : 1000 bénéficiaires attendus en 2025, une progression du crack, un accès au logement qui s'effondre. Le statu quo n'est pas tenable. Les riverains, excédés, le disent eux-mêmes : « Il faut les aider pour nous aider. »
Le conflit entre la ministre de la Santé, favorable à la HSA, et le préfet, qui la bloque, illustre le dilemme français. D'un côté, l'État sanitaire, qui veut soigner. De l'autre, l'État sécuritaire, qui veut réprimer. À Marseille, ces deux logiques s'affrontent.
Le sort de la HSA marseillaise est suspendu aux résultats des municipales de 2026. Si Benoît Payan est réélu, il aura peut-être la légitimité nécessaire pour imposer un compromis au préfet. Si Franck Allisio l'emporte, le projet sera enterré pour de bon.
Mais au-delà du résultat électoral, c'est une question de fond qui se pose : Marseille est-elle prête à soigner ses addictions, ou préfère-t-elle les cacher, au risque de les voir pourrir dans l'espace public ? Le débat dépasse la technique. Il engage une vision de la ville et de la place qu'elle accorde aux plus fragiles.
La balle est dans le camp de l'État. Et le temps presse.