Le Rassemblement national a officialisé le 18 mai 2026 sa tête de liste pour les élections sénatoriales de septembre dans les Bouches-du-Rhône. Contre toute attente, ce n'est pas Stéphane Ravier, sénateur sortant et figure historique du parti dans le département, qui mènera la bataille, mais Marie-Pierre Callet, une ancienne élue Les Républicains. Ce choix stratégique, annoncé lors d'une conférence de presse par Franck Allisio, chef de file départemental du RN, marque un tournant dans la stratégie d'ancrage du parti à l'approche de la présidentielle de 2027. Il révèle aussi les tensions internes entre la volonté de normalisation portée par Marine Le Pen et les figures plus clivantes de l'extrême droite locale.

Pourquoi le RN a écarté son propre sénateur sortant
Stéphane Ravier, 56 ans, est une figure incontournable de l'extrême droite marseillaise. Membre du Front national depuis l'âge de 16 ans, il a gravi tous les échelons : conseiller municipal, maire du 7e secteur de Marseille, sénateur élu en 2014 et réélu en 2020. Son nom est associé à la percée historique du FN dans la deuxième ville de France. Pourtant, la direction nationale du RN a choisi de ne pas le reconduire.
Un parcours marqué par les dissidences
Le premier facteur qui explique cette mise à l'écart, c'est la défection de Ravier en 2022. Cette année-là, après plus de trente ans de loyauté au parti, il rejoint Éric Zemmour et son mouvement Reconquête ! pour la présidentielle. Un départ fracassant qui laisse des traces. Il revient certes soutenir le RN aux municipales de mars 2026 à Marseille, mais la confiance n'est plus vraiment là. Un cadre local du parti résume la situation sobrement : « Quand on part, on part. »
En février 2026, Ravier est condamné à deux reprises à un an d'inéligibilité dans des affaires de prise illégale d'intérêts et de favoritisme. Bien qu'il ait annoncé un pourvoi en cassation, ces condamnations, même sans exécution provisoire, pèsent lourd pour le RN. Le parti, qui cherche à soigner son image à l'approche de la présidentielle, ne peut pas se permettre d'aligner un candidat entaché par la justice.

Une stratégie de notabilisation assumée
Le RN vise désormais une stratégie de notabilisation. L'objectif est de rassurer les près de 4 000 grands électeurs du département — maires, conseillers départementaux, députés — qui voteront le 27 septembre 2026. Dans les Bouches-du-Rhône, la majorité de ces élus locaux viennent de la droite traditionnelle ou du centre. Une personnalité clivante comme Ravier, perçue comme trop radicale, risquerait de les braquer. Marie-Pierre Callet, elle, incarne une droite plus consensuelle et modérée.
Ce calcul électoral repose sur une analyse fine du corps électoral sénatorial. Contrairement aux législatives ou aux municipales, seuls les élus votent. Leur profil est généralement plus âgé, plus ancré dans les réseaux locaux, moins sensible aux discours de rupture. Pour les convaincre, le RN doit montrer patte blanche.

Marie-Pierre Callet : le profil de la recrue respectable
Marie-Pierre Callet, 68 ans, n'a rien d'une novice en politique. Élue locale depuis des années, elle occupe le poste de cinquième vice-présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, déléguée aux Routes. Son parcours, pourtant, ne la destinait pas à l'extrême droite.
De LR au RN : une conversion récente
Ancienne aide-soignante, Marie-Pierre Callet est devenue éleveuse de bovins et productrice de foin de Crau à Maussane-les-Alpilles. Issue d'une famille connue dans le massif des Alpilles, elle a d'abord milité à l'UMP, puis chez Les Républicains. Elle explique avoir quitté LR au moment de la dissolution, en juin 2024, estimant que le parti ne correspondait plus à ses valeurs. « J'y retrouve ma colonne vertébrale de droite, en accord avec mes convictions », justifie-t-elle aujourd'hui pour expliquer son adhésion au RN, officialisée ces dernières semaines.
Son profil séduit Franck Allisio, le patron du RN dans les Bouches-du-Rhône. Pour lui, Callet est un profil idéal : une élue hors de Marseille, qui connaît parfaitement le territoire départemental, ses agriculteurs, ses maires ruraux. Elle a mené une liste aux municipales de mars 2026 à Maussane-les-Alpilles, arrivée en deuxième position. Pas une victoire, mais un score honorable qui montre son ancrage local.

Une candidate pour séduire les grands électeurs ruraux
Le calcul du RN est simple : capter les voix des grands électeurs des communes rurales et périurbaines, souvent moins politisés que ceux de Marseille. Marie-Pierre Callet veut faire reconnaître les Bouches-du-Rhône comme un département agricole. Un message qui parle aux maires des villages, préoccupés par les questions d'aménagement, de routes, de foncier. Elle incarne une droite gestionnaire, loin des outrances verbales de Ravier.
Son ralliement a été officialisé avec le soutien de l'Union des droites républicaines (UDR) d'Éric Ciotti, l'allié du RN dans cette alliance. Une manière de montrer que la liste RN-UDR est unie, crédible, et tournée vers l'avenir.
Les réactions de Stéphane Ravier : entre amertume et dissidence
Stéphane Ravier n'a pas accepté son éviction sans réagir. Dès l'annonce de la candidature de Callet, il a fait savoir qu'il mènerait sa propre liste aux sénatoriales. Une dissidence qui fragilise le RN dans ce scrutin où l'unité est cruciale.
Une campagne en solitaire
Ravier dispose encore d'un réseau solide dans le département, notamment parmi les militants historiques du FN. Il peut compter sur une base fidèle, attachée à son style direct et à son image de pionnier de l'extrême droite locale. Sa nièce, Sandrine D'Angio, qui lui a succédé comme maire du 7e secteur de Marseille, reste une figure influente. Mais sans l'investiture officielle, Ravier part avec un handicap de taille.

Sur les réseaux sociaux, il multiplie les messages pour dénoncer un « coup d'État interne » et une trahison de la direction nationale. Il ne cache pas son amertume, estimant que trente-cinq ans de loyauté ne valent plus rien. Sa campagne séparée risque de diviser l'électorat d'extrême droite et de faire perdre des voix précieuses au RN.
Un risque de dispersion des voix
Le mode de scrutin pour les sénatoriales dans les Bouches-du-Rhône est proportionnel plurinominal. Cela signifie que les sièges sont répartis entre les listes en fonction de leur score, selon la règle de la plus forte moyenne. Si Ravier mène sa propre liste, il peut capter une partie des suffrages qui iraient autrement à Callet. Résultat : le RN pourrait perdre des chances de décrocher un deuxième siège, objectif affiché par Franck Allisio.
Actuellement, le département compte huit sénateurs. En 2020, la droite (LR-UDI) en avait obtenu trois, la gauche trois, un divers gauche, et un seul pour le RN (Ravier). Pour 2026, le RN espère doubler la mise. Mais avec une dissidence, le pari devient plus risqué.
Les enjeux des sénatoriales 2026 pour le RN
Au-delà du cas local, ces sénatoriales représentent un test national pour le Rassemblement national. Le parti cherche à constituer un groupe parlementaire au Sénat, ce qui nécessite au moins dix élus. Actuellement, le RN ne compte que trois sénateurs (Christopher Szczurek, Aymeric Durox, Joshua Hochart), auxquels s'ajoute Ravier, qui a siégé comme apparenté après son départ.
L'objectif : un groupe au Sénat
Avoir un groupe au Sénat, c'est obtenir des moyens financiers, des droits de parole, des postes dans les commissions. C'est aussi un symbole fort pour un parti longtemps marginalisé. Comme le souligne Benjamin Morel, spécialiste du Sénat : « Dix sénateurs sur 348 ne constituent pas un raz-de-marée, mais c'est quelque chose de marquant, car quand on acquiert un groupe, cela donne des instruments et un poids symbolique. » Le RN espère capitaliser sur ses victoires aux municipales de mars 2026, où il a remporté quatorze communautés de communes ou d'agglomération. Ces nouveaux maires et conseillers locaux sont autant de grands électeurs potentiels.
Les Bouches-du-Rhône, un département clé
Le département est stratégique pour plusieurs raisons. D'abord, c'est l'un des plus peuplés de France, avec huit sénateurs à élire. Ensuite, le RN y est historiquement implanté, avec des bastions à Marseille, Vitrolles, Marignane. Enfin, la configuration politique locale est favorable : la droite traditionnelle est affaiblie, la gauche divisée. Le RN peut espérer ravir un ou deux sièges à LR ou à l'UDI.

Mais le pari est risqué. En écartant Ravier, le RN mise sur la crédibilité de Callet pour séduire les grands électeurs modérés. Si la dissidence de Ravier fait perdre des voix, la stratégie pourrait se retourner contre le parti.
Que pensent les jeunes électeurs de ce choix
Pour les jeunes des Bouches-du-Rhône, cette décision du RN peut sembler lointaine, voire incompréhensible. Pourtant, elle révèle des enjeux qui les concernent directement.
Une stratégie de dédiabolisation qui interroge
Le choix de Marie-Pierre Callet s'inscrit dans la stratégie de normalisation menée par Marine Le Pen depuis des années. L'idée est de rendre le parti fréquentable pour un électorat plus large, y compris les jeunes diplômés ou les urbains. Mais cette stratégie a un revers : elle éloigne le RN de son image anti-système, qui séduit une partie de la jeunesse.
Sur les forums locaux et les réseaux sociaux, les avis divergent. Certains militants historiques estiment que Ravier était « le vrai, le pur et dur », et que Callet n'est qu'une transfuge de la droite. D'autres, au contraire, y voient un signe de maturité politique : « Il faut grandir, arrêter de faire peur aux gens, et Callet peut apporter des voix nouvelles. »
Un enjeu générationnel
La question des sénatoriales peut sembler technique, mais elle touche à des sujets qui intéressent les jeunes : le logement, le climat, l'emploi, l'éducation. Les sénateurs votent les lois, contrôlent le gouvernement, influencent les politiques publiques. Avoir un groupe RN au Sénat, c'est donner plus de poids à des idées que beaucoup de jeunes rejettent : restriction de l'immigration, priorité nationale, durcissement pénal.
Marie-Pierre Callet, de son côté, n'a pas de positions très marquées sur les sujets jeunes. Son discours porte surtout sur l'agriculture, les routes, l'aménagement rural. Pas de quoi enthousiasmer un étudiant marseillais préoccupé par le prix du loyer ou la précarité. Mais c'est précisément ce profil gestionnaire que le RN cherche à mettre en avant : rassurer, plutôt que mobiliser.
Conclusion
L'éviction de Stéphane Ravier au profit de Marie-Pierre Callet pour les sénatoriales de 2026 dans les Bouches-du-Rhône illustre les mutations profondes du Rassemblement national. Le parti choisit la respectabilité et l'ancrage local plutôt que la fidélité à ses figures historiques. Un pari audacieux, mais risqué : la dissidence de Ravier pourrait faire perdre des voix, tandis que le profil de Callet reste à tester auprès des grands électeurs.
Pour les jeunes, cette décision est un révélateur des contradictions du RN. D'un côté, le parti cherche à incarner le renouveau et la rupture avec le système. De l'autre, il recrute des élus de la droite traditionnelle, aux parcours lisses, pour conquérir des mandats. Une schizophrénie qui pourrait dérouter les électeurs les plus radicaux, mais aussi en attirer de nouveaux, plus modérés.
Reste à savoir si la stratégie paiera le 27 septembre 2026. Une chose est sûre : les Bouches-du-Rhône seront un laboratoire politique à suivre de près, tant pour le RN que pour l'ensemble de la vie politique française.