Une personne tenant une boîte d'Ozempic (sémaglutide) dans une pharmacie à Provo, dans l'Utah, aux États-Unis, le 27 novembre 2023.
Santé

Ozempic : neuf mois après, la "plainte collective" contre Novo Nordisk reste une annonce

Neuf mois après l'annonce de Me Pierre Debuisson, aucune trace publique n'atteste le dépôt d'une plainte contre Novo Nordisk. Cela ne prouve pas qu'elle n'a pas eu lieu : une plainte simple adressée au parquet de Paris ne laisse aucune trace publique et n'oblige pas le procureur à enquêter. En France, la "plainte collective" n'est pas une catégorie juridique.

As-tu aimé cet article ?

"J'ai reçu une demi-douzaine de plaintes jusqu'à présent." C'était le 9 février 2026, dans les colonnes du Dauphiné Libéré. Me Pierre Debuisson, pénaliste toulousain déjà passé par le dossier Buitoni, annonçait préparer une plainte collective contre Novo Nordisk, le fabricant danois de l'Ozempic et du Wegovy. Le journal, qui appartient au groupe EBRA, présentait l'initiative comme "une première en France".

Une personne tenant une boîte d'Ozempic (sémaglutide) dans une pharmacie à Provo, dans l'Utah, aux États-Unis, le 27 novembre 2023.
Une personne tenant une boîte d'Ozempic (sémaglutide) dans une pharmacie à Provo, dans l'Utah, aux États-Unis, le 27 novembre 2023. - (source)

Neuf mois plus tard, où en est-on ? Deux constats, à peu près également solides. Le dossier existe : un avocat identifié, des victimes qui se sont manifestées, un collectif né sur Facebook, des chefs d'accusation précis, une juridiction visée. Le dépôt, en revanche, n'est attesté nulle part dans les éléments publics disponibles. Rien n'indique qu'une plainte ait été remise au parquet de Paris, où elle devait l'être "au courant de l'année 2026".

Cela ne prouve pas qu'elle ne l'a pas été : une plainte simple adressée à un procureur ne laisse aucune trace publique. Mais cela signifie qu'à ce jour, la "plainte collective" contre Novo Nordisk est une annonce, pas une procédure vérifiable. Et cette incertitude n'est pas un détail : elle dit beaucoup de la manière dont ce type de dossier se construit en France.

D'une demi-douzaine de plaintes à "une trentaine de personnes"

Les faits reprochés au laboratoire, tels que l'avocat les expose, sont graves et documentés par ses propres clients. Dans Le Dauphiné Libéré, il décrit des douleurs abdominales, des vomissements, une gastroparésie, mais aussi des insuffisances rénales, des pancréatites et un AVC ayant coûté la vue à l'une de ses clientes. Quelques semaines plus tard, dans un entretien à La Dépêche du Midi, il évoque "une trentaine de personnes" qui l'ont saisi, des cas de neuropathie optique ischémique antérieure (NOIA), des atteintes pancréatiques et des décès de patients "autour de la cinquantaine".

Les deux chiffres ne se contredisent pas nécessairement - contacts d'un côté, plaintes formelles de l'autre - mais ils ne mesurent pas la même chose, et aucun n'est vérifiable publiquement. C'est un point à garder en tête : dans ce dossier, le nombre de victimes est une donnée de communication autant qu'une donnée judiciaire.

Sur le fond, l'argumentaire est double. Au civil, Me Debuisson invoque un défaut d'information et une absence de consentement éclairé. Au pénal, il annonce une plainte pour tromperie aggravée, blessures involontaires et homicides involontaires. Il reproche à Novo Nordisk d'avoir sous-estimé les risques, de ne pas en dire assez, et de profiter d'un détournement d'usage à des fins esthétiques qu'il juge connu de longue date - la comparaison avec Servier et le Mediator est explicite dans ses interviews. Il envisage aussi de saisir l'Ordre des médecins contre les prescripteurs qui alimenteraient ce mésusage.

Le laboratoire, contacté par Le Dauphiné Libéré, répond que "la sécurité des patients est une priorité", qu'il "prend au sérieux tous les signalements d'effets indésirables" et que, "à ce jour", le profil bénéfice-risque du sémaglutide "demeure inchangé".

En France, "plainte collective" n'est pas une catégorie juridique

C'est le point que l'annonce de février a le plus brouillé. Il n'existe pas en France d'équivalent de l'action de classe américaine, où des milliers de plaignants se regroupent dans une procédure unique et contraignante pour le défendeur. La France connaît bien, depuis les années 2010, une "action de groupe", mais celle-ci ne poursuit que la réparation des préjudices, reste réservée à des associations agréées et très peu utilisée.

Ce qu'un avocat peut faire, en pratique, relève d'autre chose. Soit une plainte simple, adressée au procureur de la République : elle informe le parquet, qui reste libre d'ouvrir une enquête ou de classer sans suite. Soit une plainte avec constitution de partie civile, déposée devant le juge d'instruction - mais celle-ci n'est recevable qu'après une première plainte restée sans réponse du parquet pendant trois mois, ou classée, et elle suppose le versement d'une consignation. C'est cette seconde voie qui contraint réellement la procédure.

L'intérêt de la manoeuvre n'est pas le nombre de plaignants. C'est l'instruction : elle ouvre droit à des expertises judiciaires, à l'accès aux documents internes du laboratoire, à un procès éventuel. Une plainte collective à la française, c'est un regroupement de victimes derrière un même conseil pour rendre cette instruction possible et pour en partager le coût. Le nombre sert à peser médiatiquement et politiquement, pas juridiquement.

D'où la question qui reste ouverte : la démarche annoncée en février visait le procureur de la République du pôle de santé publique du parquet de Paris, c'est-à-dire la voie de la plainte simple. Celle qui n'oblige à rien.

Le précédent Mediator, modèle et piège

La référence au Mediator est compréhensible. Un avocat, quelques dizaines de victimes au départ, une instruction, et au bout du compte une condamnation pénale du laboratoire Servier. Le parallèle s'arrête toutefois assez vite.

Dans l'affaire du Mediator, c'est la molécule elle-même qui était en cause : le benfluorex a été retiré du marché en 2009, et le débat portait sur la dangerosité d'un principe actif maintenu en vente trop longtemps. Ici, l'Ozempic et le Wegovy restent autorisés, et les agences sanitaires française et européenne maintiennent une balance bénéfice-risque favorable lorsque les indications sont respectées. L'ANSM l'a redit après enquête, et la Fédération française des diabétiques souligne qu'un arrêt brutal du traitement expose les patients diabétiques à un risque accru d'infarctus et d'AVC.

Le reproche adressé à Novo Nordisk n'est donc pas "votre produit est toxique", mais "vous avez minimisé, vous n'avez pas assez informé, et vous avez profité d'un détournement". C'est une faute beaucoup plus difficile à établir, parce que les notices mentionnent déjà les troubles digestifs et les pancréatites.

Reste un point de friction concret : la NOIA. L'avocat affirme avoir récupéré une notice en pharmacie fin mars où cet effet secondaire n'était pas mentionné, malgré les interventions de l'Agence européenne du médicament. Or le rapport de l'ANSM d'octobre indique que des évaluations sont en cours sur de possibles atteintes ophtalmologiques - sans préciser lesquelles. Il y a là, peut-être, la seule controverse scientifique solide du dossier. Elle n'est pas tranchée.

Ce que les chiffres de l'ANSM disent, et ce qu'ils ne disent pas

Le rapport publié le 7 octobre 2026 constitue la référence la plus récente. Sur la période de février 2025 à janvier 2026, plus de 840 000 patients ont été traités par un analogue du GLP-1 en France. L'agence a reçu 2 801 signalements d'effets indésirables, dont 515 graves. Les signalements liés spécifiquement à un usage détourné sont minoritaires mais instructifs : 36 cas, dont 17 graves, parmi lesquels cinq pancréatites aiguës. Dans deux cas sur trois, le médicament avait été obtenu hors circuit officiel - par internet, par l'entourage, à l'étranger - et dans 90 % des cas les doses étaient trop élevées ou augmentées trop vite.

Deux pancréatites sont "possiblement responsables de décès", et deux autres morts "pourraient être liées" à une acidose lactique chez des patients diabétiques. L'agence appelle à une surveillance renforcée sans retirer aucun produit.

Ces chiffres circulent toutefois sous des formes hétérogènes. En février, Le Dauphiné Libéré citait, source ANSM, 1 600 cas graves notifiés depuis 2019, dont 65 décès. On ne peut pas comparer directement ce cumul et les 515 cas graves d'une seule année : les périodes, les périmètres et parfois les définitions diffèrent. Surtout, un signalement de pharmacovigilance n'est pas une preuve de causalité. C'est une suspicion déclarée, souvent par un soignant, parfois par un patient, et largement sous-déclarée. La démonstration du lien entre le médicament et l'AVC d'une patiente donnée appartient aux experts, pas aux bases de données.

La vraie bataille : qui prescrit, et pour quoi

Le professeur Boris Hansel, endocrinologue-nutritionniste à Bichât, résume le problème d'une formule citée par Le Dauphiné Libéré : "Le médicament n'est pas forcément trop prescrit, mais il est mal prescrit." Son indicateur : la majorité des patients arrêtent dans l'année ou les deux ans, non pas à cause d'effets secondaires, mais parce que le traitement a été présenté comme un régime qu'on suit puis qu'on arrête.

C'est là que se joue l'essentiel, et c'est moins spectaculaire qu'un procès. D'un côté, un médicament efficace contre le diabète de type 2 et l'obésité sévère, dont la privation a un coût sanitaire réel. De l'autre, une demande sociale alimentée par les réseaux sociaux, des prescriptions de confort pour des surpoids légers, un marché parallèle qui échappe à tout suivi, et des complications qui finissent à l'hôpital, payées par la collectivité. La saisine de l'Ordre des médecins, évoquée par l'avocat, est probablement le levier le plus rapidement opérationnel de tout le dossier - et le moins commenté.

Un stylo injecteur Wegovy (sémaglutide) posé sur un comptoir en marbre blanc, avec un feuillage vert flou en arrière-plan.
Un stylo injecteur Wegovy (sémaglutide) posé sur un comptoir en marbre blanc, avec un feuillage vert flou en arrière-plan. - (source)

Reste une asymétrie française : l'indemnisation par la solidarité nationale ne couvre pas les dommages imputables à un produit de santé. Pour une victime, la seule voie passe par le laboratoire, donc par une procédure longue et coûteuse. Aux États-Unis, plus de 4 400 patients se sont regroupés dans des contentieux coordonnés contre les fabricants, et Me Debuisson dit envisager une action conjointe avec un cabinet américain. En France, pour l'instant : un avocat, une trentaine de dossiers, et une annonce.

Trois choses peuvent faire bouger ce dossier avant la fin de l'année : une constitution de partie civile, qui laisserait cette fois une trace judiciaire ; une décision de l'ANSM ou de l'Agence européenne sur le risque ophtalmologique ; ou, plus probable, rien de public du tout.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

Une plainte collective contre Novo Nordisk a-t-elle été déposée ?

Aucune trace publique ne l'atteste neuf mois après l'annonce de Me Pierre Debuisson. Cela ne prouve pas qu'elle n'a pas été déposée : une plainte simple adressée au parquet de Paris ne laisse aucune trace publique. À ce jour, la "plainte collective" est donc une annonce, pas une procédure vérifiable.

Qu'est-ce qu'une "plainte collective" en droit français ?

Ce n'est pas une catégorie juridique autonome. La France connaît une action de groupe réservée à des associations agréées et limitée à la réparation des préjudices, mais pas l'action de classe américaine. Dans ce dossier, la "plainte collective" désigne en pratique un regroupement de victimes derrière un même conseil, via une plainte simple ou une plainte avec constitution de partie civile ; cette dernière n'est recevable qu'après une première plainte restée sans réponse trois mois ou classée, et suppose une consignation.

Que reproche Me Debuisson à Novo Nordisk ?

Il invoque au civil un défaut d'information et une absence de consentement éclairé. Au pénal, il annonce une plainte pour tromperie aggravée, blessures involontaires et homicides involontaires, reprochant au laboratoire d'avoir sous-estimé les risques, de ne pas en dire assez et de profiter d'un détournement d'usage à des fins esthétiques qu'il juge connu de longue date.

Que disent les chiffres de l'ANSM publiés en octobre 2026 ?

Sur la période de février 2025 à janvier 2026, l'ANSM recense plus de 840 000 patients traités par un analogue du GLP-1, 2 801 signalements d'effets indésirables dont 515 graves, et 36 signalements liés à un usage détourné dont 17 graves, avec cinq pancréatites aiguës. Deux pancréatites sont "possiblement responsables de décès" et deux autres morts "pourraient être liées" à une acidose lactique. L'agence appelle à une surveillance renforcée sans retirer de produit. Un signalement de pharmacovigilance est une suspicion, souvent sous-déclarée, pas une preuve de causalité.

Le lien entre l'Ozempic et la NOIA est-il établi ?

Il n'est pas tranché. Me Debuisson cite des cas de neuropathie optique ischémique antérieure (NOIA) et affirme avoir récupéré fin mars une notice en pharmacie où cet effet n'était pas mentionné, malgré les interventions de l'Agence européenne du médicament. Le rapport de l'ANSM d'octobre indique que des évaluations sont en cours sur de possibles atteintes ophtalmologiques, sans préciser lesquelles.

Sources

  1. Comité Analyse de l'usage des analogues GLP-1 - ANSM · ansm.sante.fr
  2. Analogues du GLP-1 et obésité : nous prenons des mesures pour sécuriser leur utilisation en France · ansm.sante.fr
  3. 17 cas graves signalés en France après une utilisation non-appropriée pour perdre du poids de médicaments contre l'obésité et le diabète · bfmtv.com
  4. ENTRETIEN. Scandale de l’Ozempic : "On atteint ici le paroxysme du capitalisme dégueulasse" Un avocat toulousain prépare une plainte collective après des effets secondaires graves · google.com
  5. "Homicides involontaires", première en France : on vous explique pourquoi Novo Nordisk est visé par une plainte collective · google.com
campus-echo
Inès Colbot @campus-echo

Étudiante en sociologie à Toulouse, je m'intéresse à tout ce qui agite ma génération : précarité étudiante, santé mentale, engagement, façons de vivre. J'anime un petit podcast sur la vie de campus le week-end.

147 articles 0 abonnés

Commentaires (0)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...