Jean-Marc Laurent a 61 ans. Il a longtemps pris de la Dépakine et veut que "la culpabilité change de camp". Sa fille Margot, 17 ans, souffre de troubles neurodéveloppementaux "très handicapants". Le 13 février 2026, cet ancien journaliste a déposé plainte contre X devant le tribunal judiciaire de Paris, a-t-on appris le 18 mars auprès de son avocat, Me Charles Joseph-Oudin, confirmant une information du Monde. Dans le quotidien, le père résume sa situation d'une phrase : "Ma fille est malade à cause de moi."

Présenté comme le premier "papa Dépakine" à saisir la justice, il ne demande pas seulement réparation pour Margot. Sa plainte pose une question que le dispositif français d'indemnisation a tranchée d'avance, en excluant par définition les enfants exposés par leur père. C'est là, plus que dans les qualifications retenues, que se joue ce que ce dossier peut changer.
Cinq qualifications, aucune innovation
La plainte vise "administration de substance nuisible", "atteinte à l'intégrité de la personne, blessures involontaires", "mise en danger d'autrui", "tromperie aggravée" et "non-signalement d'effet indésirable". Elle est déposée contre X, et non nominativement contre Sanofi : le parquet est saisi et décidera d'ouvrir ou non une enquête. Au stade du dépôt, le laboratoire n'est donc pas formellement le mis en cause, même si tout le monde sait de quel laboratoire il s'agit.
Cette batterie de qualifications n'a rien de nouveau. En 2010, les premières plaintes du dossier Mediator, déjà déposées contre X, reprenaient la tromperie aggravée, la mise en danger de la vie d'autrui, l'administration de substance nuisible et l'homicide involontaire. Le répertoire pénal du scandale sanitaire est rodé : il permet de viser non pas un accident de prescription isolé, mais une politique de commercialisation et d'information. Ce qui change ici, ce n'est pas le droit applicable, c'est la population des plaignants.
L'ONIAM est écrit pour les mères
Le droit français offre aux victimes du valproate une voie non contentieuse, présentée comme le modèle de la réparation à la française. Elle est gérée par l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, qui décrit précisément le périmètre du dispositif : la victime directe est "la personne physique née d'une mère ayant été soignée par du valproate de sodium ou de l'un de ses dérivés pendant sa grossesse", majeure et sans mesure de protection au jour de la demande. La prescription doit en outre être antérieure au 31 décembre 2015.
Un père traité avant la conception de son enfant n'entre dans aucune de ces cases. Ce n'est pas une lacune budgétaire ni un retard de traitement des dossiers : c'est une définition. Aucune plainte pénale ne peut la modifier ; il faudrait une loi. La différence pratique est considérable. La procédure ONIAM est gratuite, l'avocat n'y est pas obligatoire, elle suspend les délais de prescription et de recours, et un collège d'experts se prononce sur l'imputabilité. Pour les familles de "papas Dépakine", il ne reste que le juge, avec ses frais, ses délais et sa charge de preuve.
Un détail mesure l'étanchéité du dispositif : Margot a 17 ans. Même si l'indemnisation était demain étendue à l'exposition paternelle, elle ne pourrait pas encore le saisir. Le civil est aujourd'hui sa seule voie.
La causalité, nerf de la guerre
L'argument des plaignants repose sur une étude française publiée fin 2025, selon laquelle le valproate de sodium peut perturber le développement d'un enfant s'il est pris par le père dans les mois précédant la conception. La Croix rapporte aussitôt la réserve qui compte : des experts ont estimé que cette étude n'apportait pas forcément assez d'éléments pour déconseiller la Dépakine aux futurs pères.
Me Joseph-Oudin affirme pour sa part qu'"il est désormais acquis que les enfants nés de pères sous Dépakine peuvent présenter les mêmes troubles que les enfants exposés in utero". C'est une thèse d'avocat, pas un consensus scientifique ni une position réglementaire. Et c'est précisément pour cela que la stratégie ne se limite pas au pénal : l'avocat annonce un référé au civil pour obtenir une expertise judiciaire sur le lien de causalité entre l'exposition du père et les troubles de l'enfant. Une expertise ordonnée par un juge vaut mieux, pour une famille, qu'un débat d'experts dans la presse.

Sanofi répond qu'il ne peut "se prononcer sur des situations individuelles". Le laboratoire ajoute que, concernant "un risque potentiel" chez les enfants nés de pères traités, "une mise à jour du résumé des caractéristiques du produit (RCP) et de la notice patient, ainsi que des mesures additionnelles de réduction des risques, ont déjà été mises en place en France depuis 2024". Cette phrase est une défense autant qu'une information : si le risque paternel n'entre dans la notice qu'en 2024, alors à la conception de Margot, vers 2008, aucun document officiel n'en portait la trace. Le débat pénal portera donc moins sur le contenu de la notice que sur ce que le laboratoire savait, ou aurait dû savoir, des effets du valproate sur la fertilité masculine. Une alerte sur les effets du traitement sur le sperme de l'homme épileptique a été diffusée en mai 2023, soit quinze ans après les faits en cause.
Le précédent Mediator ne prouve pas ce qu'on lui fait dire
La comparaison avec le Mediator est devenue un réflexe, et elle est en partie justifiée. Le 20 décembre 2023, la cour d'appel de Paris a reconnu les laboratoires Servier coupables de tous les délits reprochés, y compris l'escroquerie et l'obtention indue de mise sur le marché, pour lesquels ils avaient été relaxés en première instance, et a confirmé la culpabilité pour tromperie aggravée et homicides et blessures involontaires. La condamnation à rembourser plus de 415 millions d'euros aux organismes sociaux, pour environ 9 millions d'euros d'amendes, montre que la voie pénale peut produire autre chose qu'un symbole.
Mais le Mediator offrait au juge deux éléments qui manquent ici : des dommages cardiovasculaires établis de longue date, et une tromperie documentée sur la nature même du produit, vendu comme antidiabétique alors qu'il était essentiellement un anorexigène. Le dossier a malgré tout mis treize ans, après l'éclatement de l'affaire en 2010, à aboutir en appel.
Sur le valproate paternel, la causalité est disputée et l'information du public est récente. Transposer le répertoire du Mediator ne garantit pas d'en obtenir le résultat. Une condamnation pénale, si elle survient, dirait quelque chose sur la manière dont un laboratoire a informé - pas sur la biologie.
Qui supporte le coût de la preuve
Il faut regarder la mécanique financière. Le fonds valproate ne couvre pas seulement la Dépakine : il inclut les génériques de plusieurs fabricants. Le principe d'une responsabilité mutualisée entre laboratoires y est donc déjà admis, ce qui relativise l'idée qu'une condamnation de Sanofi "ferait", à elle seule, la responsabilité du secteur. Le laboratoire qui ne fait pas d'offre suffisante s'expose à ce que l'ONIAM se substitue à lui, indemnise la victime, puis se retourne contre lui : la charge revient au fabricant, mais l'avance est publique.
Étendre le dispositif à l'exposition paternelle déplacerait ce périmètre, avec un coût à la clé et une question non tranchée sur le nombre d'enfants concernés. En attendant, le coût est ailleurs : il pèse sur les familles, sous forme de frais d'avocat, d'expertise et d'années de procédure, pour établir un lien que l'administration sanitaire n'a pas inscrit dans ses critères. C'est une répartition discutable - ceux qui supportent le dommage financent la démonstration du dommage.

Le paradoxe est net : depuis 2024, la notice reconnaît un risque potentiel chez les enfants de pères traités ; la loi d'indemnisation, elle, ne connaît toujours que la grossesse de la mère. Le risque est administrativement admis avant d'être juridiquement réparable.
Ce que la plainte déplace vraiment
Elle ne prouve pas la causalité, elle ne modifie pas le droit, et elle ne dit rien des suites que le parquet donnera à ce dossier. Elle crée une scène. Une vingtaine d'autres dossiers de pères seraient en constitution au cabinet de Me Joseph-Oudin, ce qui, si cela se confirme, transformerait une affaire individuelle en série - la configuration qui avait fait basculer le Mediator.
Reste l'essentiel, qui n'appartient ni aux avocats ni au laboratoire : une expertise judiciaire devra dire si l'exposition paternelle au valproate peut être tenue pour responsable des troubles d'un enfant. Tant que cette réponse n'existe pas, la plainte de Jean-Marc Laurent ouvre un espace de débat, pas un droit à réparation. Et tant que la loi n'aura pas bougé, les pères devront, pour obtenir la reconnaissance qu'ils réclament, passer par le seul endroit que le dispositif public leur laisse : le prétoire - comme dans les autres grands dossiers sanitaires français, du Mediator au chlordécone.