Peu après 6 heures du matin, des voitures s'arrêtent devant des immeubles encore éteints, à Saint-Étienne, dans le Vieux-Nice ou dans un village de la Nièvre. À l'intérieur, des patients attendent une injection d'insuline, un pansement, un traitement pris avant le petit-déjeuner.

La formule qui circule - "infirmier à domicile, une journée de 5 h 30 à 21 h" - dit quelque chose de vrai : l'amplitude et la disponibilité exigées par ce métier. Elle décrit mal, en revanche, les tournées réelles, qui se concentrent surtout entre 6 heures et 19 h 30, souvent coupées en deux par une longue interruption méridienne. Les horaires extrêmes renvoient moins aux visites qu'à tout ce qui les entoure : les week-ends travaillés, les ajustements de dernière minute, les soirées d'administratif.
La profession infirmière est la plus nombreuse du système de santé français : 565 553 professionnels inscrits au tableau de l'Ordre au 1er mars 2025, dont 87 % de femmes, avec un âge médian d'environ 40 ans. L'Ordre avance le chiffre d'environ 145 000 infirmiers en exercice libéral ; une autre de ses publications évoque près de 109 440 professionnels, un écart qui tient probablement aux modes de comptage, entre exercice libéral exclusif et exercice mixte. Ce sont ces dizaines de milliers de tournées qui permettent à des patients de plus en plus nombreux, souvent âgés et chroniques, de rester chez eux.
Le premier patient avant 7 heures
Jérémie Benazet, infirmier libéral à Saint-Étienne depuis une dizaine d'années, décrit une journée qui démarre tôt et se termine tard : "Je commence assez tôt, vers 6h du matin. Je passe 90% de la matinée sur la route à basculer entre tous mes patients jusqu'à midi pour attaquer ensuite très tôt en début d'après-midi pour finir vers 19h-19h30." Ces horaires varient : les besoins des patients, les embouteillages, la recherche d'une place de stationnement ou un imprévu peuvent décaler la tournée.
L'ordre des visites n'est jamais totalement libre. Certaines pathologies imposent une heure précise. Les personnes diabétiques, qui ont besoin d'une surveillance ou d'injections, se lèvent tôt et travaillent : l'infirmier s'arrange donc pour passer avant leur petit-déjeuner, afin qu'elles puissent profiter ensuite de leur journée. Sa tournée compte en moyenne 30 à 40 visites à domicile par jour.
Le 13 mars 2026, Éric Ciotti décrivait une scène identique dans le Vieux-Nice : "Ce matin à 6h dans le vieux-Nice, je rencontre Nathalie, infirmière libérale, qui débute sa tournée de 30 visites chez des patients niçois." Le député citait le stationnement et l'insécurité parmi les difficultés du quotidien.
Une journée coupée, rarement terminée
Beaucoup de cabinets fonctionnent en coupure. Marine, installée dans la Nièvre depuis janvier 2024 après plusieurs années à l'hôpital, décrit l'organisation de son cabinet, où elles sont trois : "à part les week-ends et jours fériés où je travaille seule, nous essayons toujours de tourner à deux. L'une travaille en coupure sur la journée, tandis que l'autre couvre le matin et assure aussi une permanence."
Cette interruption n'est pas un temps de repos. L'administratif s'ajoute au temps de soin, et c'est le premier point que Marine met en avant : "en libéral, il n'y a pas seulement le temps passé avec les patients ; il y a aussi toute la gestion administrative à prendre en charge". Elle reconnaît que les logiciels métier ont déplacé une partie de ce travail chez le patient : tout se scanne et se valide sur place, ce qui "offre une certaine liberté une fois à la maison". Elle juge pourtant que "ce système reste encore assez compliqué".
La journée ne s'arrête donc pas au dernier soin. Elle déborde sur les week-ends et les jours fériés, sur les imprévus qui décalent une tournée, et sur les soirées. C'est là que se logent les amplitudes extrêmes que résume le récit d'une journée "de 5 h 30 à 21 h", bien davantage que dans les visites elles-mêmes.
La route, premier poste de la tournée
Chez Jérémie Benazet, la matinée se passe surtout au volant, une contrainte que les patients ne voient pas. La voiture sert aussi de stock : il y transporte tout son matériel médical et ne peut pas s'en passer.
Le coût de ces kilomètres est devenu un sujet de tension. Le gazole a atteint un record d'environ 2,41 euros le litre vers le 20 septembre 2026. Or les tarifs conventionnels de déplacement n'ont pas suivi : l'indemnité forfaitaire de déplacement (IFD) reste à 2,75 euros, comme l'IFI, et l'indemnité kilométrique à 0,35 euro par kilomètre en plaine, 0,50 euro en montagne. Une partie des kilomètres réellement parcourus n'ouvre pas droit à ces indemnités. À 6 litres aux 100 kilomètres, une tournée de 100 kilomètres représente à elle seule environ 14,50 euros de carburant, sans compter l'entretien, l'assurance ni l'amortissement du véhicule.
"Nous, on n'a pas de ristourne à la pompe", résume Jérémie Benazet, qui rappelle la règle du secteur : "Je ne peux pas dire "vu que mes frais augmentent, ma tarification aussi". Je suis conventionné par la CNAM qui fixe les règles de rémunération."
Des tarifs gelés et des aides temporaires
L'avenant 11, publié au Journal officiel en mai 2026 et chiffré à 500 millions d'euros sur 2026-2029 par l'Assurance Maladie, revalorise les actes : les lettres-clés AMI et AMX augmentent de 20 centimes après le délai légal de six mois, puis de 10 centimes supplémentaires en novembre 2027. Il ne relève ni l'IFD, ni l'IFI, ni les indemnités kilométriques.
Le 22 septembre 2026, le gouvernement a annoncé un "bonus territoire ruralité" de 80 euros pour les infirmiers libéraux parcourant plus de 100 kilomètres par jour. La ministre Stéphanie Rist estime que plus de 25 000 professionnels sont concernés. En parallèle, l'aide générale aux "grands rouleurs" est maintenue à 100 euros, mais sur trois mois, d'octobre à décembre, au lieu de six mois auparavant. Le report sans pénalité des cotisations Urssaf est également ouvert aux professionnels en difficulté de trésorerie.
Les modalités restent floues : ni la période de référence, ni les justificatifs, ni la date de versement, ni la périodicité du bonus n'ont été précisées. Le cumul des 80 euros avec les 100 euros des grands rouleurs est évoqué, mais non confirmé par les textes officiels. À titre d'ordre de grandeur, 25 000 bénéficiaires touchant une fois 80 euros représentent environ 2 millions d'euros, sur un plan de 450 millions d'euros annoncé par le gouvernement.
Les syndicats jugent la réponse partielle. La Fédération nationale des infirmiers parle d'une "première réponse", tout en estimant que "le combat n'est pas terminé" ; elle maintient sa demande d'un mécanisme automatique de stabilisation du prix du carburant. Convergence Infirmière dénonce une "mascarade" et affirme que les infirmières attendaient une réponse, "pas une aumône" ; elle réclame une IFD portée à 4 euros et une indexation sur le prix des carburants. Sa formule selon laquelle "trois infirmières sur quatre n'auront rien" ne vaut que pour le bonus de 80 euros : celles qui n'y ont pas droit peuvent rester éligibles à l'aide générale aux grands rouleurs.
Relais du médecin, vigie des fragiles
Au-delà des actes, la tournée fait de l'infirmier libéral un point de contact quotidien. Lors des épisodes de canicule de l'été 2026, l'Ordre national des infirmiers rappelait qu'"à domicile, à l'hôpital ou en établissement, les infirmières et les infirmiers assurent la continuité des soins" et qu'ils repèrent les signes d'alerte - maux de tête, nausées, confusion, fatigue inhabituelle. Il saluait leur engagement "dans des conditions d'exercice rendues particulièrement éprouvantes".
Cette fonction de relais a désormais un cadre. Le décret n° 2026-396 du 22 mai 2026 a défini les missions de l'"infirmier référent", statut créé par la loi Valletoux du 27 décembre 2023. Il organise une coordination des soins avec le médecin traitant, et le cas échéant avec le pharmacien correspondant et la sage-femme référente, pour les patients de 16 ans et plus en affection de longue durée nécessitant des soins infirmiers. Le texte ne fixe aucun montant : la rémunération de ce rôle renvoie aux négociations conventionnelles entre syndicats et Assurance Maladie. Une première version du décret avait été annulée par le Conseil d'État en juillet 2025 pour un vice de procédure.
Cette proximité, Marine la décrit comme la principale différence avec l'hôpital : "nous venons généralement en civil et nous entrons chez les patients, dans leur intimité". Elle a aussi son revers : lors de son premier jour en remplacement, elle a dû faire face au décès d'un patient, seule, sans l'appui d'une équipe.
Ce que l'amplitude dit vraiment
Derrière ces journées se profile une tension démographique connue. La DREES projette une hausse des besoins en soins infirmiers de plus de 50 % d'ici 2040, sous l'effet du vieillissement et des maladies chroniques. Plus de 12 000 infirmiers en activité ont plus de 60 ans, et la répartition territoriale reste très inégale, alors que le zonage en vigueur date de 2020.
Les pouvoirs publics tentent d'y répondre par des incitations ciblées. Dans quatre bassins de vie de Haute-Savoie et de l'Ain, classés déficitaires depuis le 1er septembre 2026, l'Assurance Maladie majore les aides à l'installation, jusqu'à 45 000 euros sur cinq ans ; l'ARS estime qu'une quarantaine de professionnels pourraient en bénéficier. Ces dispositifs, comme le bonus carburant, traitent des symptômes : ils ne modifient pas le barème des déplacements ni le volume de visites qu'une tournée doit absorber.
La journée "de 5 h 30 à 21 h" n'existe sans doute telle quelle nulle part. Ce qu'elle décrit - une amplitude, une disponibilité de tous les instants, des horaires que l'on ne peut ni raccourcir ni décaler sans perdre un patient - correspond à ce que racontent les tournées réelles.