Le disque que l'on croit connaître ne porte pas le nom de son tube. Le premier album d'Alizée ne s'appelle pas Moi... Lolita mais Gourmandises, paru le 28 novembre 2000 chez Polydor, près de cinq mois après le single. Entre les deux, un écart que la mémoire collective a comblé d'elle-même : le single a mangé l'album, et l'album, lui, raconte autre chose que son hit - un objet de variété orchestrale fabriqué de main de maître, entièrement écrit par Mylène Farmer, composé et produit par Laurent Boutonnat, et chanté par une adolescente de seize ans qui n'y a signé aucune ligne.

Dix titres, quarante-quatre minutes, une seule signature
La tracklist est identique d'une édition à l'autre : Moi... Lolita, Lui ou toi, L'Alizé, J.B.G., Mon maquis, Parler tout bas, Veni vedi vici, Abracadabra, Gourmandises, À quoi rêve une jeune fille. Dix pistes, 44 minutes et 2 secondes selon les métadonnées de streaming, avec des durées comprises entre 3 min 57 (J.B.G.) et 5 min 42 (Mon maquis), la plupart autour de quatre minutes. La version "cristal" vendue en grande surface pour une quinzaine d'euros, selon les archives de fan-sites, contenait exactement ces dix titres, sans bonus.
Ce que contient le disque, au-delà du single, se laisse décrire. Lui ou toi est une ballade d'indécision amoureuse, triangle sentimental où la narratrice pèse le confort de l'un contre l'attrait de l'autre. J.B.G. - pour James Bond Girl - pousse la guitare et le clin d'oeil cinématographique. Mon maquis est le morceau le plus étrange du lot : un débit proche du rap posé sur une nappe ambient, exercice de style qui ne ressemble à rien d'autre dans le répertoire de variété de l'époque. Veni vedi vici mise sur la basse et l'insouciance, Abracadabra sur la métaphore du sortilège amoureux, À quoi rêve une jeune fille referme l'album sur une ballade de chambre. La chanson-titre, dance-pop à métaphores sucrées, résume la recette : des couplets chuchotés, un refrain qui s'ouvre en grand, des choeurs doublés.
Cette homogénéité n'est pas un hasard. La griffe Boutonnat est immédiatement reconnaissable pour qui a écouté Ainsi soit je... ou Anamorphosée : orchestration synthétique dense, programmations de dance-pop, voix doublées à l'octave, refrains qui montent en puissance. Un commentateur de Discogs décrit une "french pop" légère qui "ressemble étonnamment à celle de l'aînée Libertine". C'est une critique autant qu'un constat : Gourmandises est un album de Mylène Farmer sans Mylène Farmer, où la voix de seize ans sert de timbre dans l'orchestration.
L'album d'un duo, pas d'une interprète
Les crédits des pressages européens sont invariables : paroles de Mylène Farmer, musique de Laurent Boutonnat, ℗ et © 2000 Requiem Publishing, la structure du duo, avec Polydor/Universal à la distribution. Aucune ligne de texte, aucune composition, aucun arrangement signé Alizée Jacotey. C'est le premier projet que Farmer et Boutonnat conçoivent intégralement pour un autre interprète : jusqu'ici, le duo écrivait et composait pour les albums de Mylène Farmer.
Ce détail n'est pas une chicane de crédits. Il définit la nature de l'objet : un album de commande, conçu comme un véhicule, dans un modèle industriel où l'auteur et le producteur sont la marque, et l'interprète le visage. La question de la "voix d'auteur" d'Alizée ne se posera qu'avec ses propres textes, bien plus tard. En 2000, elle est une voix au sens littéral : un timbre, une présence, une capacité à porter des mots qui ne sont pas les siens.
La sortie du single cinq mois avant l'album relève de la même logique. Le morceau est envoyé aux radios françaises le 18 mai 2000, après que la presse a révélé le projet dans les premiers jours du mois ; il paraît le 3 juillet. Le clip de Boutonnat, tourné en deux jours aux Bains Douches à Paris et dans un champ d'orge près de Senlis, est diffusé pour la première fois le 26 juillet sur M6. L'album, lui, attend le 28 novembre - et une sortie mondiale le 13 mars 2001. Cinq mois de maturation commerciale, pendant lesquels le public apprend une chanson avant de découvrir un disque. La promotion est verrouillée : selon RFI, "l'Opération Lolita" imposait de limiter le nombre d'interviews et leur durée à une vingtaine de minutes par journaliste. Contrôle de l'exposition, rareté organisée, une seule histoire à raconter.
Les chiffres et leurs zones d'ombre
Le résultat est massif, et mérite d'être rapporté avec ses incertitudes. Moi... Lolita atteint la deuxième place du Top 50 français et y reste treize semaines derrière Les Rois du monde de Roméo et Juliette ; certaines reconstitutions de classements lui accordent même deux semaines en tête en décembre 2000. Il est numéro un en Italie et en Espagne, cinquième en Allemagne et en Autriche, neuvième au Royaume-Uni - performance rare pour un titre francophone - et reste vingt-quatre semaines dans le top cinq français.
Les ventes, elles, varient selon les sources : environ 1,28 million d'exemplaires du single en France pour la fiche la plus détaillée, qui en fait le 31e single le mieux vendu de l'histoire du pays ; 1,3 million selon d'autres décomptes ; plus de 2 millions dans le monde. Les certifications divergent de la même façon - diamant pour le single sur une fiche, platine sur une autre, or en Belgique et en Suisse. Ce n'est pas de la négligence : les données de l'ère pré-streaming circulent sans base unique, et les records hexagonaux des années 2000 reposent souvent sur des reconstitutions. Mieux vaut donner des ordres de grandeur attribués que d'empiler des superlatifs.
L'album tient, lui, sa propre comptabilité. Entré à la dixième place du classement français le 2 décembre 2000, il atteint la première place le 3 février 2001 et reste classé 84 semaines, avec un retour au 146e rang en 2002. Double disque de platine en France pour plus de 800 000 exemplaires, platine en Suisse, or en Belgique, platine IFPI Europe pour plus d'un million d'unités sur le continent. Il est nommé dans la catégorie "Album découverte" aux Victoires de la musique. Trois autres singles en sont extraits : L'Alizé, le jour même de la sortie de l'album, numéro un en France pendant deux semaines et certifié platine ; Parler tout bas en avril 2001, douzième ; Gourmandises en août 2001, quatorzième.
Le texte, le corps et la mauvaise conscience
Reste une question que l'époque n'a guère posée en ces termes, et qui revient à chaque anniversaire. Alizée a quinze ans quand Moi... Lolita sort, seize quand l'album paraît. Le texte est de Mylène Farmer, inspiré du roman de Nabokov, et adopte le point de vue de la jeune fille - "Lo, ou bien Lola, du pareil au même". Le double sens n'est pas une lecture rétrospective : il est dans les mots.

En janvier 2020, le documentaire de TMC 30 Chansons que vous n'oublierez jamais a rouvert le dossier. Le journaliste Thomas Joubert y déclare que Laurent Boutonnat et Mylène Farmer "prenaient un malin plaisir à faire chanter des paroles assez osées à une jeune gamine qui est encore mineure à l'époque", ajoutant qu'"Alizée ne se rendait pas forcément compte de ce qu'elle était en train de chanter". L'animateur Skyrock Emeric Berco, témoin de l'époque, oppose un tout autre souvenir : "Elle avait beaucoup d'assurance alors qu'elle n'avait que 16 ans. C'est dingue d'avoir autant d'assurance [...] D'assumer ce côté jeune lolita, ce côté sexy... Ça nous a mis une claque à l'époque !"
Il faut mesurer ce que valent ces deux témoignages. Ce sont des observateurs qui parlent, pas les intéressés : ni Alizée, ni Farmer, ni Boutonnat ne se prononcent sur l'intention du texte. L'affirmation selon laquelle la chanteuse "ne se rendait pas compte" relève en outre d'une hypothèse sur l'état d'esprit d'une tierce personne, formulée dix-neuf ans après les faits : elle dit quelque chose du malaise des commentateurs plus que de la réalité de 2000. La comparaison avec Les Sucettes de Gainsbourg et France Gall, souvent convoquée, éclaire le même mécanisme : un auteur majeur, une interprète mineure, un texte à double fond, et un succès qui repose précisément sur l'écart entre ce que l'enfant chante et ce que l'adulte entend.
C'est là que l'histoire devient économique autant que morale. L'ambiguïté n'était pas un accident du disque : elle était son argument de vente, son sujet de conversation, et la raison pour laquelle un titre de variété dance-pop a fait le tour de l'Europe. Une mineure chantant des sous-entendus sexuels produit de la curiosité, donc de l'audience, donc des ventes - et le modèle n'a fonctionné que parce que la production restait, elle, entièrement aux mains d'adultes. On peut soutenir, avec Berco, qu'Alizée portait cela avec une assurance étonnante ; on peut aussi juger que cette assurance de seize ans ne dit rien d'un consentement éclairé à ce qui était écrit pour elle. Entre l'interprète qui assume et l'adolescente qui ne mesure pas, le disque ne tranche pas.
Ce qui reste d'un disque de 2000
Gourmandises est daté, inégal, et on ne le défend guère comme un grand album. Mais il documente un système disparu : des maisons de disques capables de financer un orchestre synthétique entier pour une inconnue, un single placé cinq mois avant l'album comme tête de pont, une presse rationnée à vingt minutes, et des tubes qui traversaient les frontières sans plateforme ni algorithme. Julien Doré a repris Moi... Lolita en 2007 - un single classé numéro un en Belgique et deuxième en France - puis en a enregistré une nouvelle version sur son album de reprises Imposteur en 2024. Le morceau est devenu un exercice de style et un objet de nostalgie, détaché du disque dont il est issu.
Il reste quarante-quatre minutes de pop française fabriquée avec un soin d'orfèvre pour une voix de seize ans, dont une chanson que tout le monde connaît par coeur et neuf que l'on n'écoute plus guère. C'est exactement ce que le titre annonce : des gourmandises, au sens de ce qu'on avale sans y penser. Et derrière elles, un disque qui n'a jamais vraiment appartenu à celle qui le chante - ce qui, vingt-six ans plus tard, reste le point le plus intéressant et le plus gênant de l'affaire.