En 1977, un morceau expédie un Belge aux cheveux bouclés portant un bandeau au sommet des hit-parades. Énergie punk, refrain qui colle, diction qui mitraille : "Ça plane pour moi" devient un succès mondial crédité à Plastic Bertrand. Près de cinquante ans plus tard, la question demeure : qui chante vraiment sur le disque ?

Un pari punk devenu double disque
L'histoire commence à Bruxelles, au coeur du petit microcosme punk belge de la seconde moitié des années 1970. Le journaliste rock Bert Bertrand défie son ami Lou Deprijck, chanteur du groupe Two Man Sound devenu producteur, d'enregistrer la première chanson punk en français. La maquette de "Ça plane pour moi", composée par Deprijck, est enregistrée dès le lendemain.
Le disque sort sous le nom de Plastic Bertrand, présenté sur la pochette comme l'interprète. Pourtant, l'ensemble des musiciens et des techniciens présents lors de l'enregistrement de 1977 affirme, y compris sous serment pour ceux auditionnés en 2010, que c'est Deprijck lui-même, également producteur du titre, qui chante sur la bande.
La singularité de l'affaire tient aussi à son versant anglophone. Dans les mêmes studios et au même moment, Deprijck produit "Jet Boy, Jet Girl" du groupe britannique Elton Motello, qui reprend la même musique. Les paroles anglaises, sexuellement explicites et centrées sur une relation homosexuelle, n'ont rien à voir avec le texte français, devenu un délire d'adolescent qui "plane".
Un succès foudroyant
Le public n'entend pas le débat, seulement le riff. Plastic Bertrand fait sa première apparition à la télévision française le 6 novembre 1977 dans Les Rendez-vous du dimanche de Michel Drucker. La France entière découvre le personnage.
Les chiffres suivent : 950 000 exemplaires écoulés en quelques semaines, plus d'un million en quelques mois, et plus de huit millions entre 1977 et 2015. Le titre se classe n°1 en France, n°2 aux Pays-Bas et en Australie, n°6 en Allemagne et n°8 en Angleterre.

L'argent explique en partie l'âpreté du conflit. L'interprète légal est inscrit au répertoire des sociétés de perception de droits et figure sur les pochettes ; il touche donc de l'argent à chaque utilisation. Deprijck touche aussi des droits, en tant que producteur et auteur. Le titre aurait rapporté plus de 20 millions d'euros dans ses premières années seulement.
La justice contre les studios
Deux récits coexistent.
D'un côté, la vérité des studios. Outre les témoignages des musiciens et techniciens, un rapport d'expertise réalisé en 2010 à l'initiative de la société AMC, propriétaire des bandes originales, à partir d'un réenregistrement de la chanson, conclut que le véritable interprète serait Lou Deprijck. Une autre analyse de 2010, fondée sur la prononciation des phonèmes, estime que l'interprète original ne peut être que picard, ce qui correspond à Deprijck, originaire du sud de la Belgique, et non à Plastic Bertrand, Bruxellois.
De l'autre, la vérité juridique. En 2006, la cour d'appel de Bruxelles désigne, dans un arrêt définitif, Plastic Bertrand comme seul interprète légal de la chanson. Le rapport de 2010 ne modifie pas ce statut : Plastic Bertrand reste l'interprète légal, même si l'expertise attribue la voix à Deprijck.
Les deux hommes n'ont jamais refermé le différend. Plastic Bertrand déclare : "Je l'ai toujours dit, c'est ma version définitive, je suis l'interprète de Ça plane pour moi. Point barre." Deprijck, lui, le qualifie de "machiavélique" : "Il me marche dessus depuis très longtemps".
Lou Deprijck, chanteur, compositeur et producteur belge né le 11 janvier 1946 à Lessines, est mort le 19 septembre 2023 à Bruxelles à l'âge de 77 ans, selon l'annonce de sa compagne Vanessa Vanderkimpen.
Reste un tube qui continue de tourner, d'être repris et samplé. Pour suivre la suite de sa trajectoire, lire Plastic Bertrand : que devient le punk belge de "Ça plane pour moi" ?.