La question était séduisante : une chanteuse, deux titres devenus immenses, et un silence depuis 1971. Le problème, c'est que la chronologie ne suit pas. "Le Blues du businessman" date de 1978 et "Chanteur de jazz" de 1985. Une carrière interrompue en 1971 ne peut pas contenir deux chansons écrites sept et quatorze ans plus tard. Avant même d'entrer dans le détail des sources, l'arithmétique règle le dossier.

Une carrière qui ne tient pas debout
Les deux chansons attribuées à cette hypothétique interprète appartiennent à deux hommes distincts, et à deux univers qui ne se croisent pas. "Le Blues du businessman" est une chanson de Michel Berger pour la musique et de Luc Plamondon pour les paroles, créée sur le disque de l'opéra-rock Starmania en 1978 ; son interprète original est le Québécois Claude Dubois, dans le rôle de Zéro Janvier. "Chanteur de jazz" est le premier single et le plus grand succès du treizième album studio de Michel Sardou, enregistré au studio Guillaume Tell et paru chez Tréma en 1985.
Rien, dans les sources consultées, ne relie ces deux titres, ni ne mentionne une chanteuse du nom de Mylène Armidon. Aucune page à ce nom sur Wikipédia en français. Aucun résultat exploitable dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France, mais son moteur de recherche, interrogeable de façon dynamique, ne constitue qu'un test faible. Une absence de trace n'est pas une preuve d'inexistence : des artistes ont pu exister sans laisser de traces numériques. Mais ici, la contradiction chronologique suffit, et elle est interne au sujet lui-même.
Un détail achève de brouiller la piste : l'une des rares "Mylène" que renvoie une recherche dans la chanson française est Mylène Farmer, chanteuse française la plus vendeuse depuis les années 1980, qui n'a strictement rien à voir avec Starmania ni avec Sardou. Les moteurs de recherche fabriquent facilement des voisinages qui n'existent pas.
Reste une objection honnête : une femme a chanté "Le Blues du businessman". Nicole Croisille la reprend en 1988 sur la bande du film Itinéraire d'un enfant gâté de Claude Lelouch, en la transposant à la deuxième personne du singulier - "Tu aurais voulu être un artiste..." - et en supprimant le passage sur "l'anarchiste vivant comme un millionnaire". C'est une reprise, tardive, assumée comme telle. Pas une création de 1971.
Une chanson écrite pour un autre
L'histoire réelle du "Blues du businessman" est plus intéressante que le mystère inventé. Luc Plamondon a écrit ces paroles en pensant à Gerry Boulet, le chanteur d'Offenbach, dont il voulait bâtir la carrière. C'est ce que raconte Marc Desjardins, parolier de certains textes des derniers albums d'Offenbach, dans le balado Gerry Boulet, animal musical : Plamondon "le voyait dans sa soupe", voulait écrire pour cette voix, et s'est vu opposer une fin de non-recevoir. Selon Pierre Huet, parolier de Beau Dommage et d'Offenbach, c'est la phrase "J'aurais voulu être un artiste" qui aurait été vécue comme une insulte par Boulet : "Je SUIS un artiste. Jamais je chanterai ça."
Ces propos sont un témoignage, relayé par un balado, et non un fait établi par archive. Ils éclairent néanmoins la charge du texte : une chanson sur le regret, refusée par un rockeur qui n'avait aucune intention de regretter quoi que ce soit. Le rôle échoit donc à Claude Dubois sur le disque de 1978 ; sur scène, à la création de 1979, c'est Étienne Chicot qui incarne Zéro Janvier.
Le titre devient un standard. Bernard Tapie le chante à la télévision dans Le Jeu de la vérité de Patrick Sabatier en 1985. Céline Dion, Alice Dona, Daniel Lavoie et Lara Fabian le reprennent en studio ou en concert. Sur le plan commercial, c'est une machine : une chanson écrite à la première personne pour un personnage de fiction finit par appartenir à quiconque l'a un jour fredonnée. Et, pour son premier interprète, elle finit par éclipser le reste de son répertoire.
Le vrai 1971
Claude Dubois, lui, existe, et sa biographie est abondante. Né le 24 avril 1947 à Montréal, il enregistre un premier album à douze ans avec un groupe western, devient à dix-sept ans le chansonnier attitré du Patriote, et aligne dès 1966 des succès québécois : Belle famille, J'ai souvenir encore, Comme un million de gens. Puis il part.
Il séjourne en France en 1970 et 1971. Chez Vogue, il enregistre son cinquième album, Dubois, sous la direction de l'arrangeur et pianiste François Rauber, collaborateur de Jacques Brel, avec Jean-Marc Deutère et Jean-Pierre "Rolling" Azouley, alors guitariste de Johnny Hallyday. Le disque contient Trop près trop loin et Le Labrador. Au début des années 1970, sa musique prend des couleurs psychédéliques, dans le sillage de Robert Charlebois et de Diane Dufresne : de chansonnier, il devient chanteur de rock.

Voilà, très probablement, d'où vient le "1971" du sujet : non pas une fin de carrière, mais une année d'expatriation et d'enregistrement. En 1975, Télé-Métropole lui confie même une émission, Showbizz, avant qu'il ne soit remplacé en septembre par Pierre Lalonde. Un artiste qu'on aurait arrêté en 1971 ne présente pas de show télévisé quatre ans plus tard.
La rupture est ailleurs : 1981
La vraie cassure est documentée, mais elle est judiciaire. Selon sa notice biographique encyclopédique, qu'il faut manier avec prudence faute de recoupement avec la presse de l'époque, Claude Dubois est arrêté à Montréal le 8 avril 1981, puis condamné à vingt-deux mois de prison pour possession et trafic d'héroïne, à l'issue d'un procès très médiatisé. Il purge l'essentiel de sa peine dans une maison de désintoxication, ce qui suscite la controverse sur un éventuel traitement de faveur.
Le rebond est immédiat. En 1982, l'album Sortie Dubois et la chanson Plein de tendresse lui valent un énorme succès. Suivront l'album Duos Dubois en 2007, avec Patrick Bruel, Céline Dion, Francis Cabrel, Gilles Vigneault et Richard Desjardins, l'annonce en 2016 d'un cancer de la moelle osseuse, et un coffret compilation en 2021. La carrière n'a donc pas été brisée : elle a été interrompue, relancée, puis répartie de façon très inégale entre les deux rives de l'Atlantique.
Ce que le mythe dit du vrai
Pourquoi une chanteuse fantôme paraît-elle crédible ? Parce que le phénomène qu'elle incarne est réel : l'artiste dont une seule chanson absorbe toute la lumière. C'est écrit noir sur blanc dans sa notice biographique - le succès du "Blues du businessman" lui donne sa plus grande notoriété en France, mais "éclipse le reste de son répertoire, qui reste très méconnu en Europe". La même année 1978, il publie Fables d'espace, avec Chasse Galerie, Au bout des doigts, Vaisseau interspacial, entouré du batteur d'Utopia, John Wilcox, et de Richard Bell, un temps pianiste de Janis Joplin. Presque personne, en France, ne le sait.
Il n'y a donc pas de destin secret à exhumer, mais un catalogue entier à redécouvrir, et un malentendu biographique à dissiper : la chanteuse de "Chanteur de jazz" et du "Blues du businessman" n'a jamais existé, parce que ces deux chansons n'ont jamais eu la même interprète. L'une appartient à un Québécois devenu chansonnier à dix-sept ans puis rockeur, l'autre à un vétéran de la chanson française qui en a fait le premier single de son treizième album. Le vrai secret, c'est qu'à force de ne retenir d'un artiste qu'un refrain, on finit par lui inventer une carrière - et par oublier celle qu'il a réellement eue.