Il a fait danser la planète entière sur un riff de guitare imparable et un refrain qui colle à la peau. Puis, comme beaucoup d'artistes frappés par un tube planétaire, Plastic Bertrand a semblé disparaître des radars. Mais que devient Roger Jouret, le Bruxellois qui a incarné le punk francophone sans en être vraiment un ? Entre polémiques sur sa voix, tournées de revival et projets personnels, l'histoire de ce personnage singulier mérite qu'on s'y attarde. Car non, Plastic Bertrand n'a jamais vraiment quitté la scène.

Du Conservatoire royal au pogo : l'enfance punk de Roger Jouret
Avant de devenir l'icône pop punk au blouson de vinyle, Roger Jouret est un gamin de Bruxelles né dans des circonstances hors du commun. Son père, français, et sa mère, ukrainienne, se sont rencontrés dans un camp de concentration. Cette origine forgée dans l'horreur de la guerre n'empêche pas le jeune Roger de développer une passion dévorante pour la musique.
1954-1976 : des camps de concentration à la batterie
Roger Jouret voit le jour le 24 février 1954 à Bruxelles. À huit ans, ses parents lui offrent une batterie. Le geste paraît anodin, mais il scelle son destin. À neuf ans, il monte déjà son premier groupe, où il officie comme chanteur et batteur. Le gamin ne lâche plus les baguettes. Il enchaîne les formations, dont Passing the Time, qui décroche une première tournée pour Radio Veronica, une radio néerlandaise.

Mais Roger ne se contente pas de taper sur des fûts. Il étudie le solfège et la percussion à l'académie de musique. Il obtient son diplôme à l'Athénée Adolphe Max de Bruxelles. En attendant d'intégrer le Conservatoire royal de musique, il passe une année à l'Institut de design Saint-Luc, à Bruxelles. En 1973, il entre enfin au Conservatoire royal pour y étudier le solfège, les percussions et l'histoire de la musique. Ce parcours classique contraste violemment avec l'image punk qu'il adoptera quelques années plus tard. Roger Jouret n'est pas un amateur égaré dans le rock : c'est un musicien formé, qui maîtrise son instrument et la théorie musicale.
Hubble Bubble : la première trace du punk belge avant Plastic Bertrand
En 1974, influencé par la déferlante punk qui vient du Royaume-Uni, Roger Jouret forme le groupe Hubble Bubble. Il partage alors son temps entre les cours au Conservatoire, les répétitions, les concerts, et un travail de régisseur au Théâtre royal des Galeries. En 1975, Hubble Bubble sort son premier album, sobrement titré Hubble Bubble. Roger y est crédité comme auteur-compositeur, chanteur et batteur sous le nom de « Roger Junior ».

Le groupe tourne, se fait un nom dans la petite scène rock belge. Mais le destin en décide autrement. Le bassiste du groupe meurt dans un accident de la route en revenant d'une répétition. Le choc est trop violent. Hubble Bubble se dissout. Roger Jouret se retrouve sans groupe, mais avec une expérience scénique solide et une connaissance du circuit musical belge. La scène rock belge des années 1970 existe bel et bien, avec des groupes comme Burt Blanca, Waterloo ou Irish Coffee. Mais aucun n'a encore percé en français avec un son résolument punk. Le terreau est fertile, il ne manque qu'une étincelle.
1977 : la machine à tubes Lou Deprijck et la naissance d'un pastiche
L'histoire de « Ça plane pour moi » ressemble à un film. Un défi entre amis, une nuit d'enregistrement, et le hasard qui transforme une face B en tube planétaire. Tout commence par une provocation lancée par Bert Bertrand, journaliste rock belge, à son ami producteur Lou Deprijck.
Le pari insensé du journaliste Bert Bertrand : enregistrer la première chanson punk française
En 1977, Bert Bertrand incarne le microcosme punk belge. Il lance un défi à Lou Deprijck, déjà connu comme chanteur du groupe Two Man Sound : enregistrer la première chanson punk francophone. Le pari semble fou. Deprijck relève le défi. Le lendemain, la maquette de « Ça plane pour moi » est enregistrée. Les paroles sont signées Yvan Lacomblez, dit Pipou, qui s'inspire du titre « Tu me fais planer » de Michel Delpech. La musique, composée par Deprijck, est jouée par le guitariste Mike Butcher.

Mais Deprijck réalise vite qu'il n'a pas le look ni l'attitude punk pour incarner ce titre. Il propose alors un contrat à Roger Jouret, qui accepte. Deprijck lui trouve même son nom de scène : « Plastic Bertrand ». Un clin d'œil aux vêtements en plastique portés par les punks et à Bert Bertrand, à l'origine du défi. Le personnage est né.
« Ça plane pour moi » et « Jet Boy, Jet Girl » : le même squelette musical
Parallèlement, Lou Deprijck produit dans les mêmes studios RKM, et au même moment, une autre chanson : « Jet Boy, Jet Girl », interprétée par Elton Motello (de son vrai nom Alan Ward). La musique est strictement identique. Les deux chansons partagent le même riff de guitare, la même structure, la même production. Mais les paroles diffèrent radicalement. Là où « Ça plane pour moi » raconte de manière absurde et légère les aventures d'un personnage qui prend la vie comme elle vient, « Jet Boy, Jet Girl » est un hymne punk gay aux paroles sexuellement explicites, évoquant l'amour homosexuel entre un adulte et un jeune de quinze ans.
Ce double usage de la même piste instrumentale est unique dans l'histoire de la pop. D'un côté, un pastiche grand public qui deviendra un classique. De l'autre, un morceau underground qui restera confidentiel. Les deux faces d'une même pièce, produites par le même homme, dans le même studio, avec les mêmes musiciens.
La face B qui a détrôné la face A : la consécration chez Drucker
Le 45 tours sort le 1er décembre 1977. Sur le premier pressage, « Ça plane pour moi » figure en face B, derrière un morceau intitulé « Pogo Pogo ». C'est un détail qui va tout changer. Françoise Coquet, coproductrice de l'émission « Les Rendez-vous du dimanche » de Michel Drucker, reçoit le disque. Elle écoute la face B et tombe sous le charme. Avec Drucker, ils décident de passer ce titre à l'antenne, sans même avoir vu le chanteur.
Le 6 novembre 1977, la France découvre Plastic Bertrand sur le plateau de Michel Drucker. Le choc est immédiat. Le single s'arrache. En quelques semaines, 950 000 exemplaires sont vendus. Le cap du million est franchi peu après. Les disquaires français, voyant le succès de la face B, inversent l'ordre du pressage. « Pogo Pogo » tombe dans l'oubli. « Ça plane pour moi » devient un phénomène planétaire, se classant numéro 1 en France, numéro 2 aux Pays-Bas et en Australie, numéro 6 en Allemagne, numéro 8 en Angleterre, et même 47e aux États-Unis. Entre 1977 et 2015, le titre s'écoulera à plus de huit millions d'exemplaires.

La grande imposture du punk : qui a vraiment chanté « Ça plane pour moi » ?
Le succès fulgurant cache une réalité que peu de gens connaissent à l'époque. Le punk belge n'est pas celui qu'on croit. Derrière le masque de Plastic Bertrand se cache une vérité qui éclatera des années plus tard.
Lou Deprijck, le producteur fantôme derrière le micro
Bien que la pochette du disque attribue la chanson à Plastic Bertrand, le morceau est en réalité chanté par Lou Deprijck lui-même. C'est la voix du producteur que l'on entend sur l'enregistrement studio, pas celle de Roger Jouret. Ce dernier a incarné le personnage sur scène et en télévision, a prêté son look, son énergie, son charisme. Mais le disque reste une production de studio où Deprijck est la voix.
La révélation de cette supercherie a longtemps été un sujet tabou. En 2010, une procédure judiciaire menée par la société AMC, propriétaire des bandes originales, aboutit à un rapport basé sur un réenregistrement de la chanson. Le rapport conclut que le véritable interprète serait Lou Deprijck. Cela n'affecte pas le statut d'interprète légal, qui reste attribué à Plastic Bertrand. Mais la polémique est relancée.

L'aveu tardif et ses conséquences sur l'image de l'artiste
Le débat ressurgit régulièrement dans les médias. Lou Deprijck finit par reconnaître les faits, expliquant que Roger Jouret n'avait pas la voix adéquate pour le studio à l'époque, mais qu'il était parfait pour la scène. L'aveu jette une ombre sur la carrière de Plastic Bertrand. Certains crient à l'imposture. D'autres relativisent : le rock a toujours été une mise en scène, un spectacle. Le personnage de Plastic Bertrand, avec son blouson en plastique, sa coupe punk et son énergie débordante, était une performance à part entière.
Le paradoxe est saisissant. Roger Jouret savait jouer. Il avait étudié au Conservatoire, monté Hubble Bubble, maîtrisait la batterie et le chant. Mais la machine industrielle a imposé un produit calibré. Est-ce une imposture ou simplement la logique du show-business ? Toujours est-il que cette polémique a durablement affecté la crédibilité musicale de l'artiste, le réduisant souvent au statut de « one-hit wonder » fabriqué de toutes pièces.
Du one-hit wonder à l'homme-orchestre : les mille vies de Roger Jouret
Contrairement à ce que beaucoup pensent, Roger Jouret ne s'est pas arrêté après « Ça plane pour moi ». Il a construit une carrière diversifiée, loin du cliché du punk à tube unique.
L'évolution musicale des années 80 et 90 : du punk à la variété
Plastic Bertrand enchaîne les albums. En 1981 sort Plastic Bertrand, suivi de Chat va mieux en 1983. Il connaît des succès notables avec des singles comme « Stop » ou « Le Monde ». Sa musique évolue vers une pop plus consensuelle, assumant le pastiche et touchant un public plus large que la seule scène punk. Il n'est plus le punk provocateur de 1977, mais un artiste de variété qui sait s'adapter aux modes.
Cette évolution musicale lui permet de durer. Là où beaucoup de ses contemporains ont disparu après un tube, Plastic Bertrand continue de sortir des disques et de remplir des salles. Il assume son héritage tout en explorant d'autres territoires sonores.

Animateur télé, producteur et éditeur : les coulisses du spectacle
Roger Jouret ne se limite pas à la musique. Il devient animateur de télévision pour l'émission « Rien à cirer », où il fait preuve d'un sens du spectacle et d'une aisance à l'antenne. Parallèlement, il travaille comme producteur et éditeur de musique, mettant son expérience au service d'autres artistes.
Ces activités multiples montrent que Roger Jouret est un créateur polyvalent, loin du cliché du « one-hit wonder » passif. Il maîtrise les rouages de l'industrie musicale et médiatique. Il n'a jamais été qu'un clone : il a su se réinventer et diversifier ses sources de revenus.
Plastic Bertrand en 2025 : le punk belge remonte sur scène au Québec
L'actualité la plus récente prouve que Plastic Bertrand n'a rien d'un fantôme. En juillet 2025, à 71 ans, il était sur scène au Québec, prouvant que la flamme est toujours vivace.
Le « Grand écart heureux » : concerts à Alma et Shawinigan
Plastic Bertrand a donné deux concerts au Québec en juillet 2025, à Alma et Shawinigan. Il répétait avec de jeunes musiciennes québécoises, Mélissa Fortin et Marie-Anne Arsenault, une version dance-punk de « Sexy You », extrait de son dernier album L'Expérience humaine, sorti en 2020. Cette tournée québécoise illustre le lien privilégié que l'artiste entretient avec le Canada francophone, devenu une terre d'accueil pour sa musique.

« L'Expérience humaine » : le besoin de créer à 70 ans plutôt que de se reposer
À 71 ans, Plastic Bertrand continue de créer. Son dernier album, L'Expérience humaine, témoigne de son besoin constant de produire du nouveau contenu. Il ne se contente pas de vivre sur son tube. Il explore, expérimente, collabore avec de jeunes musiciens. L'écart est frappant entre l'artiste vieillissant et le personnage punk éternellement jeune qu'il incarne sur scène. Mais c'est précisément cette dualité qui fait sa force.
Nostalgie et économie du revival : les tournées « Stars 80 »
Plastic Bertrand se produit régulièrement en France, en Belgique et en Suisse dans le cadre de tournées de revival comme « Les Années 80 La Tournée » ou « Stars 80 ». Il partage l'affiche avec d'autres icônes des années 70 et 80. Ces tournées sont une machine économique bien huilée. Elles permettent à ces artistes de vivre éternellement de leurs tubes, dans une boucle nostalgique qui remplit les Zéniths et les salles de spectacle.
L'économie du revival est impitoyable. Elle exige des artistes qu'ils rejouent leurs tubes, encore et encore, pour un public qui vient chercher une madeleine de Proust sonore. Plastic Bertrand s'y prête avec le sourire. Il sait que « Ça plane pour moi » est son ticket d'entrée, mais il ne s'y réduit pas.
« Ça plane pour moi », 45 ans après : un fantôme qui plane encore
Le paradoxe du punk malgré lui
Plastic Bertrand est un paradoxe vivant. Un punk qui ne chantait pas sur son disque. Un musicien classique qui a incarné la rébellion. Un one-hit wonder qui a construit une carrière durable. La chanson « Ça plane pour moi » a été reprise partout dans le monde, par des groupes comme Nouvelle Vague ou The Dandy Warhols. Elle a été utilisée dans d'innombrables films, publicités et séries télévisées. Elle est devenue un standard, un morceau que tout le monde reconnaît après les premières notes.
Lou Deprijck, le vrai fantôme derrière le micro, est mort, laissant planer le mystère de cette voix qui n'était pas celle de Plastic Bertrand. Mais cette polémique a paradoxalement ajouté à la légende. Le mystère de la voix, l'ambiguïté du personnage, tout cela a construit un mythe plus grand que son créateur.
Un héritage qui dépasse son créateur
Le vrai succès de Plastic Bertrand est d'avoir incarné ce mythe à la perfection. Un classique est né d'un pastiche, et le pastiche est devenu plus grand que son créateur. Aujourd'hui, quand on entend les premières notes de « Ça plane pour moi », on ne pense pas à Lou Deprijck, ni à la polémique. On pense à ce punk belge au blouson en plastique, qui a fait danser le monde entier. Et ça, personne ne pourra jamais le lui enlever.
Conclusion : Plastic Bertrand, un mythe qui plane toujours
Plastic Bertrand n'a jamais vraiment disparu. Il a simplement laissé le mythe prendre le pas sur l'artiste. Mais Roger Jouret, lui, est toujours là, sur scène, à 71 ans, prêt à faire pogoter les foules. Le punk belge n'est pas mort. Il plane encore.
Entre les tournées de revival, les nouveaux projets comme L'Expérience humaine, et les concerts au Québec, Plastic Bertrand prouve que son histoire ne se résume pas à un seul tube. La polémique sur sa voix, loin de l'enterrer, a ajouté une couche de mystère à sa légende. Et c'est peut-être là sa plus grande force : avoir transformé une imposture en un mythe durable, qui continue de faire danser les générations, quarante-cinq ans après.