Fin février 2026, les forces ukrainiennes diffusent une vidéo filmée par drone. On y voit des panaches de fumée blanche s'abattre sur des habitations de Kostiantynivka, dans l'oblast de Donetsk. La Garde frontalière ukrainienne identifie ces tirs comme des munitions au phosphore blanc. L'unité « Phoenix », qui a capturé les images, précise que des civils se trouvent encore dans la ville — environ 2 000 personnes selon la 28e brigade mécanisée ukrainienne.

Qu'est-ce que le phosphore blanc ?
Le phosphore blanc est un solide cristallin qui s'enflamme spontanément au contact de l'oxygène. La réaction produit une chaleur d'environ 815 °C et une fumée blanche dense. Le phosphore adhère à la peau et continue de brûler sous l'eau ou à l'intérieur des tissus. Le Human Rights Watch le décrit comme « hautement soluble dans la graisse, donc dans la chair humaine ». Les brûlures qui en résultent sont profondes, extrêmement douloureuses, et souvent mortelles.
Utilisé militairement, le phosphore blanc sert normalement de fumigène pour masquer des mouvements de troupes, ou comme projectile d'éclairage. Il peut aussi servir d'arme incendiaire, pour brûler des cibles humaines ou matérielles. C'est cette dernière utilisation qui pose un problème juridique majeur.
Le cadre juridique
Le phosphore blanc n'est pas classé comme arme chimique au titre de la Convention sur les armes chimiques (1997). Il relève du Protocole III de la Convention sur certaines armes conventionnelles (Genève, 1980). Ce protocole interdit « dans toutes les circonstances » l'usage d'armes incendiaires contre des civils ou des biens civils, et contre des objectifs militaires situés dans des zones peuplées.
La Russie et l'Ukraine sont parties au Protocole III. Le Statut de Rome, qui régit la Cour pénale internationale, qualifie de crime de guerre l'attaque délibérée contre la population civile. L'utilisation d'armes incendiaires dans des zones résidentielles pourrait donc constituer une violation grave du droit international humanitaire — comme l'analyse de notre dossier sur les règles du droit de la guerre à l'ère du numérique (Droit de la guerre : règles, TikTok et cyberattaques en 2026).
Le Protocole III présente toutefois une limite importante. Sa définition d'« arme incendiaire » exclut les munitions à usage général, dont font officiellement partie certaines cartouches au phosphore blanc dont le but déclaré est le fumigène ou l'éclairage — même lorsqu'elles sont utilisées pour brûler des personnes.
La vidéo de Kostiantynivka
La vidéo, datée de fin février 2026, a été filmée par un drone de l'unité « Phoenix ». Les images montrent des impacts sur des quartiers résidentiels. La Garde frontalière ukrainienne affirme que l'ennemi a « frappé sans pitié les civils avec du phosphore ».

Kostiantynivka se trouve dans la zone de combat active de l'oblast de Donetsk. La 28e brigade mécanisée rapporte que les forces russes y appliquent des tactiques de terre brûlée : bombes lourdes de type FAB-1500 et munitions au phosphore blanc. Les photographes de guerre Vlada et Kostiantyn Liberov ont également documenté ces frappes.
Aucune vérification indépendante par des organisations internationales n'a encore été publiée pour cette vidéo précise. La chaîne BBC rappelle que les précédentes vidéos similaires, diffusées par des sources militaires ukrainiennes, n'ont pas toutes fait l'objet d'un examen OSINT par des médias internationaux. Cette limite ne signifie pas que les images sont fausses, mais que leur authenticité reste à confirmer par des analystes indépendants.
Un schéma récurrent depuis 2022
Les forces russes ont été accusées à plusieurs reprises d'utiliser du phosphore blanc ou des munitions incendiaires dans le conflit. Les cas documentés incluent Mariupol (usine Azovstal, mai 2022), Marinka (décembre 2022), Vuhledar (mars 2023, avec de la thermite s'abattant sur des zones résidentielles) et Bakhmut.

La Russie a systématiquement nié ces accusations. En 2022, le porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov a affirmé que « la Russie n'a jamais violé les conventions internationales ». En décembre 2024, le ministère russe des Affaires étrangères a retourné l'accusation, affirmant que l'Ukraine avait utilisé des munitions au phosphore blanc depuis des drones. Kyiv a nié ces allégations.
Pour cet incident de février 2026, aucun commentaire officiel du ministère russe de la Défense n'a été relevé dans les jours suivant la publication de la vidéo.
L'ampleur des frappes chimiques et incendiaires
Le ministère ukrainien de la Défense estime que la Russie a utilisé des munitions contenant des substances chimiques dangereuses plus de 13 300 fois depuis le début de l'invasion. Ces incidents, sporadiques en 2023, ont augmenté de manière notable à partir de 2024 et se sont maintenus à un niveau élevé sur l'ensemble du front dans le premier semestre 2026. En novembre 2025, les forces russes ont adapté un drone d'attaque « Molniya » pour emporter des charges au phosphore jaune.
Le coût humain et les poursuites en question
Selon le rapport 2026 du Human Rights Watch, au moins 14 999 civils ukrainiens ont été tués et 40 601 blessés depuis le début de l'invasion à grande échelle en février 2022, selon les chiffres du Bureau de la Coordination des affaires humanitaires de l'ONU. Les victimes civiles ont augmenté de 31 % en 2025 par rapport à 2024. Juillet 2025 a enregistré le bilan mensuel le plus élevé en trois ans.
Le premier semestre 2026 confirme cette tendance : 1 396 civils tués et 7 978 blessés, soit 37 % de plus que sur la même période en 2025. Avril 2026 a été le mois le plus meurtrier depuis trois ans, avec 498 civils tués.
Chaque vidéo d'attaque au phosphore blanc pose le même problème : qui la vérifie, et pour quoi faire ? Les organisations internationales disposent de moyens limités pour enquêter sur le terrain dans une zone de guerre active. Les accusateurs et les accusés sont souvent les seules sources disponibles.
La question de la responsabilité pénale se pose frontalement. Comme l'illustre la saisine de la Cour pénale internationale par Reporters sans frontières pour d'autres crimes présumés en Ukraine (Ukraine : journalistes tués, torturés, emprisonnés... RSF saisit la CPI pour crimes contre l'humanité), l'établissement des faits reste un processus long et complexe, même lorsque les preuves visuelles sont abondantes.
Les victimes civiles de Kostiantynivka et des autres villes bombardées se trouvent dans cette zone grise entre la visibilité médiatique et la justice internationale.