Le 22 février 2026, Reporters sans frontières a déposé une plainte inédite devant la Cour pénale internationale. Pour la première fois, l’ONG demande que les attaques contre les journalistes en Ukraine soient examinées sous l’angle des crimes contre l’humanité. Depuis l’invasion russe de février 2022, plus de 175 exactions ont été documentées, 16 reporters ont été tués parce qu’ils exerçaient leur métier, et 26 croupissent encore dans les geôles russes. Cette saisine marque un tournant juridique dans la reconnaissance du ciblage systématique des professionnels de l’information comme arme de guerre.

Place de la République, février 2025 : le jour où 20 cercueils ont alerté Paris
Il est 8 heures du matin, ce 20 février 2025, quand les premiers passants ralentissent le pas. Sur la place de la République, à Paris, vingt cercueils sont alignés face à la statue monumentale. Des hommes et des femmes en coupe-vent rouge, siglés RSF, tiennent une banderole de 15 mètres. Le message est brutal : « Une journaliste ukrainienne est morte en prison en Russie. 19 y sont encore enfermés. Faut-il attendre leur mort pour agir ? »

Parmi les cercueils, un seul est fermé. Il rend hommage à Victoria Roshchyna, morte dans une prison russe à 27 ans, en septembre 2024. Les 19 autres rappellent que des reporters sont toujours détenus, quelque part, sans que Moscou ne reconnaisse officiellement leur captivité. L’action a été calculée à quatre jours du troisième anniversaire de l’invasion. Elle visait à frapper les esprits avant que les diplomaties européennes ne s’enlisent dans leurs discussions habituelles.
Thibaut Bruttin, directeur général de RSF, était sur place. « La Fédération de Russie n’admet toujours pas les détenir, a-t-il déclaré. Mais nous savons qu’ils sont entre leurs mains. Les traitements infligés par les autorités russes en prison sont particulièrement violents : des interrogatoires absurdes et réguliers, de la torture, des privations. »
Ce jour-là, une rencontre a eu lieu avec le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. RSF espérait que la France pèse de tout son poids diplomatique pour sortir ces journalistes de l’oubli. Mais le sujet reste un angle mort des négociations sur l’Ukraine, loin derrière les livraisons d’armes et les discussions sur l’adhésion à l’OTAN.
Victoria Roshchyna (1996-2024) : l’icône malgré elle d’une guerre sans pitié
Victoria Roshchyna est née le 6 octobre 1996 à Zaporijjia, dans le sud-est de l’Ukraine. Journaliste indépendante, elle a collaboré avec Ukrainska Pravda, Radio Free Europe et Hromadske. En 2022, elle reçoit le prix Courage in Journalism décerné par l’International Women’s Media Foundation. Elle a alors 26 ans et couvre la guerre depuis les zones les plus dangereuses.
En août 2023, elle disparaît alors qu’elle enquête dans l’est de l’Ukraine occupé. Pendant plus d’un an, sa famille et ses collègues restent sans nouvelles. Ce n’est qu’en février 2025 que son corps est rapatrié. L’autopsie révèle des traces de torture : une côte brisée, des blessures au cou, des marques compatibles avec des décharges électriques. Elle est morte en détention en Russie le 19 septembre 2024, à 27 ans.
Son histoire a cristallisé l’indignation internationale. Non parce qu’elle était une figure connue — elle ne l’était pas, en dehors des cercles de journalistes — mais parce que les détails de sa mort illustrent une cruauté méthodique. Victoria Roshchyna est devenue, malgré elle, le symbole de tous ceux que le Kremlin veut réduire au silence.
« Faut-il attendre leur mort pour agir ? » : le cri d’alarme ignoré des capitales
La banderole place de la République posait une question gênante. Un an plus tard, au moment du dépôt de la plainte devant la CPI, la réponse des capitales occidentales reste floue. Aucune négociation sérieuse n’a inclus la libération des journalistes comme préalable. Aucune pression diplomatique coordonnée n’a été mise en place.
Jeanne Cavelier, responsable Europe de l’Est pour RSF, décrit le sort des détenus : « Parmi les journalistes encore détenus, on sait que l’un d’eux a été mis en esclavage et a dû creuser des tranchées pour la Russie. » Forcer un journaliste à creuser des défenses pour l’armée qui le détient, c’est une double humiliation : le réduire à l’état d’esclave et le contraindre à servir militairement son bourreau.

Le cri d’alarme de RSF n’a pas été totalement ignoré. Mais il n’a pas non plus déclenché l’onde de choc nécessaire pour arracher les 26 détenus à leurs geôles. La plainte devant la CPI est, en partie, une réponse à cette impuissance diplomatique.
175 exactions, 16 morts, 26 captifs : le bilan glaçant de RSF en quatre ans
Au 10 février 2026, le registre de RSF est accablant. Plus de 175 cas d’attaques contre des journalistes ukrainiens et internationaux ont été documentés. Le détail donne le vertige : 16 journalistes tués par les forces russes depuis 2022 parce qu’ils exerçaient leur métier, au moins 53 blessés en reportage, 26 journalistes ukrainiens actuellement détenus, 333 médias ukrainiens fermés depuis février 2022, 25 attaques contre des tours de télévision et de radiodiffusion.
Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. Ils dessinent une stratégie systématique, pas une série d’accidents de guerre. Les morts sur le terrain — ciblés par des drones ou des tirs directs — sont distincts des morts en détention, comme Victoria Roshchyna. Mais dans les deux cas, le résultat est le même : un journaliste ne peut plus témoigner.
L’Institute of Mass Information (IMI) ukrainien évoque même 124 morts parmi les travailleurs des médias depuis février 2022, un chiffre plus large qui inclut les employés techniques et les chauffeurs. La Fédération internationale des journalistes avance, au 19 janvier 2026, un total d’au moins 143 travailleurs des médias tués, dont 21 en exercice et 10 victimes civiles de frappes.
Drones FPV en 2025 : quand la technologie fait du reporter une cible prioritaire
L’année 2025 a marqué un tournant technologique dans la chasse aux journalistes. Trois d’entre eux ont été tués par des drones FPV (first-person view), ces petits engins pilotés à vue qui permettent une précision chirurgicale.
Le 3 octobre 2025, Antoni Lallican, photojournaliste français, est tué par un drone russe à Komychouvakha, dans l’est de l’Ukraine. Il était en reportage pour documenter les conséquences des combats. Vingt jours plus tard, le 23 octobre, Alyona Hramova et Yevhen Karmazine, journalistes ukrainiens de la chaîne publique Freedom, sont tués dans une attaque de drone similaire.
Ce qui change avec les drones FPV, c’est la quasi-certitude que le tireur voit sa cible. Un drone ne mitraille pas au hasard. Il suit, il identifie, il frappe. Quand trois journalistes sont tués de cette manière en quelques semaines, l’hypothèse de l’erreur ou du dommage collatéral devient intenable. Pauline Maufrais, chargée de zone Ukraine chez RSF, le dit sans détour : « Les reporters internationaux et ukrainiens qui couvrent sans relâche l’actualité depuis 2022, malgré un contexte sécuritaire extrêmement dangereux, font preuve d’un courage remarquable. Les attaques de la Russie contre eux ne faiblissent pas. »
333 médias fermés, 26 journalistes en prison : l’Ukraine réduite au silence
Le chiffre de 333 médias ukrainiens ayant cessé leur activité est peut-être le plus parlant. Il ne s’agit pas seulement de tuer des journalistes, mais de détruire l’écosystème dans lequel ils travaillent. Un média qui ferme, ce sont des dizaines de reporters qui perdent leur emploi, des sources qui se tarissent, des territoires entiers qui deviennent des angles morts de l’information.
Les 26 journalistes encore détenus subissent des conditions que Jeanne Cavelier décrit comme « des interrogatoires absurdes et réguliers, de la torture physique et psychologique ». L’un d’eux, dont le nom n’est pas divulgué pour des raisons de sécurité, a été forcé de creuser des tranchées pour l’armée russe. Un autre aurait été soumis à des décharges électriques. La torture n’est pas un excès individuel : c’est une politique de terreur destinée à dissuader quiconque voudrait encore exercer le métier de journaliste en Ukraine.
Tuer l’information : anatomie d’une stratégie militaire délibérée
Les attaques contre les journalistes ne sont pas des dommages collatéraux. Elles constituent un pilier de la stratégie militaire russe. L’objectif est triple : priver l’Ukraine de témoins, empêcher la documentation des crimes de guerre, et dissuader les correspondants étrangers de venir couvrir le conflit.
Dans son communiqué du 22 février 2026, RSF explique que « l’information, ou plus précisément les journalistes et leur capacité à informer », sont devenues la cible principale. Ce n’est pas une formule rhétorique. C’est une analyse fondée sur quatre années de documentation. Les forces russes ne se contentent pas de tuer des reporters : elles bombardent les infrastructures de diffusion, ferment les rédactions, et transforment les territoires occupés en zones de silence médiatique.

Cette stratégie s’inscrit dans un cadre plus large de guerre informationnelle. En empêchant les journalistes de travailler, la Russie cherche à imposer son propre récit, sans contradicteur. Dans les zones occupées, les médias russes remplacent les médias ukrainiens. Les habitants n’ont plus accès qu’à une version officielle des événements, celle du Kremlin.
Effacer les preuves du Donbass : le journaliste comme témoin gênant
Le lien entre les massacres de masse et la traque des journalistes est direct. À Boutcha, à Marioupol, à Irpin, ce sont des reporters qui ont filmé les fosses communes, photographié les corps dans les rues, documenté les frappes sur les hôpitaux et les écoles. Sans eux, ces atrocités seraient restées dans l’ombre, niées par la propagande russe.
L’enquête de la CPI, ouverte le 2 mars 2022, couvre les crimes commis depuis le 21 novembre 2013. Elle porte déjà sur les massacres, les déportations, les violences sexuelles. Mais les meurtres de journalistes en font partie intégrante. Tuer un reporter, c’est tenter d’effacer les preuves des atrocités. C’est envoyer un message à tous ceux qui voudraient témoigner : vous êtes la cible suivante.
Dans les territoires occupés, la chasse aux journalistes est encore plus systématique. Ceux qui refusent de collaborer avec les autorités russes sont arrêtés, torturés, ou simplement exécutés. Les rédactions indépendantes sont fermées, leurs locaux confisqués. Le silence qui s’installe est celui de la peur.
« Creuser des tranchées pour la Russie » : l’esclavage comme outil de guerre
La citation de Jeanne Cavelier sur le journaliste forcé de creuser des tranchées mérite qu’on s’y arrête. Ce n’est pas un cas isolé. C’est une pratique documentée à plusieurs reprises dans les témoignages de prisonniers libérés.
Forcer un journaliste à creuser des tranchées pour l’armée qui le détient, c’est lui imposer de contribuer militairement à l’effort de guerre ennemi. C’est une humiliation calculée, qui vise à briser psychologiquement la personne et à la déshumaniser aux yeux de ses geôliers. Mais c’est aussi un crime de guerre au sens du droit international : le travail forcé en captivité est explicitement interdit par les Conventions de Genève.
Les journalistes détenus ne sont pas traités comme des prisonniers de guerre. Ils sont traités comme des ennemis, sans statut, sans protection. La Russie ne reconnaît pas leur détention, ce qui les place dans un vide juridique absolu. Leurs familles ignorent où ils sont, dans quel état, et s’ils sont encore en vie. Cette incertitude est une torture supplémentaire.
Crimes contre l’humanité : le pari inédit de RSF devant la CPI
Le 22 février 2026, RSF a franchi une étape que beaucoup jugeaient audacieuse. L’ONG a déposé une plainte devant la CPI en demandant que les exactions contre les journalistes soient examinées non plus seulement comme des crimes de guerre, mais comme des crimes contre l’humanité.
La différence est fondamentale. Un crime de guerre est un acte isolé commis en temps de conflit armé : tuer un civil, bombarder un hôpital, torturer un prisonnier. Un crime contre l’humanité implique une attaque généralisée et systématique contre une population civile, menée sur instruction de l’État ou d’une organisation politique. Si la CPI retient cette qualification, le meurtre d’un journaliste n’est plus un excès de guerre : c’est une politique d’État.
RSF a recensé « plus de 175 cas d’attaques contre des journalistes ukrainiens et internationaux en Ukraine perpétrées par les forces russes ». L’ONG estime que ces faits traduisent un élargissement dans la stratégie russe, qui vise délibérément les professionnels de l’information pour les empêcher de témoigner.
Crime de guerre ou crime contre l’humanité : quelle différence concrète pour les victimes ?
La distinction peut sembler technique, mais elle a des conséquences concrètes. Un crime de guerre peut être poursuivi de manière isolée : un soldat qui tue un journaliste peut être jugé pour ce meurtre. Mais si la qualification de crime contre l’humanité est retenue, c’est toute la chaîne de commandement qui est mise en cause, jusqu’au plus haut niveau de l’État.
Pour les victimes et leurs familles, cette qualification change aussi la nature de la reconnaissance. Un crime contre l’humanité n’est pas un accident de guerre. C’est une attaque délibérée contre une population civile, qui engage la responsabilité pénale individuelle des dirigeants politiques et militaires.
La CPI enquête sur l’Ukraine depuis le 2 mars 2022, après des renvois de 39 États parties. L’enquête couvre les crimes de guerre et crimes contre l’humanité présumés commis depuis le 21 novembre 2013. Des mandats d’arrêt ont déjà été émis contre Vladimir Poutine et d’autres hauts responsables russes pour la déportation d’enfants ukrainiens. La plainte de RSF s’inscrit dans ce cadre, mais elle ajoute une dimension nouvelle : celle du ciblage systématique des journalistes.
Quels précédents ? La CPI a-t-elle déjà jugé des meurtres de journalistes ?
La CPI n’en est pas à son premier dossier impliquant des journalistes. Des poursuites pour meurtres de reporters ont été engagées dans les affaires concernant la Bosnie-Herzégovine et la République démocratique du Congo. Mais ces cas étaient limités, et les qualifications retenues étaient celles de crimes de guerre, pas de crimes contre l’humanité.
Le dossier ukrainien est inédit par son ampleur. Plus de 175 exactions documentées, 16 morts confirmés, 26 détenus, 333 médias fermés : ces chiffres dépassent tout ce que la CPI a eu à traiter jusqu’à présent. La qualification de crime contre l’humanité, si elle est retenue, créerait un précédent juridique majeur.
Les mandats d’arrêt déjà émis contre Vladimir Poutine montrent que la CPI n’hésite pas à viser les plus hauts dirigeants. Mais la Russie ne reconnaît pas la compétence de la Cour, et les chances de voir un dirigeant russe jugé à La Haye restent faibles tant que Moscou refuse de coopérer. La plainte de RSF a donc aussi une dimension symbolique : elle grave les faits dans le droit international, pour que l’histoire s’en souvienne.
Le Statut de Rome enfin applicable : l’Ukraine membre de la CPI depuis 2025
Un élément important facilite désormais les procédures. L’Ukraine a ratifié le Statut de Rome de la CPI le 1er janvier 2025, devenant le 125e État partie. Avant cette date, Kiev avait accepté la compétence de la Cour par deux déclarations, en 2014 et 2015, mais cette acceptation était limitée et temporaire.
La ratification du Statut de Rome simplifie et renforce les procédures. L’Ukraine est désormais pleinement membre de la CPI, ce qui signifie qu’elle doit coopérer avec la Cour, exécuter les mandats d’arrêt, et appliquer les décisions. Pour l’enquête sur les journalistes, cela ouvre des perspectives nouvelles : les preuves collectées par les autorités ukrainiennes peuvent être transmises directement à la CPI, et les témoins peuvent être protégés plus efficacement.

« Indésirable » en Russie, écoutée à La Haye : le parcours du combattant de RSF
La saisine de la CPI se heurte à une réalité brutale : RSF est elle-même devenue une cible du Kremlin. En août 2025, le ministère russe de la Justice a déclaré l’ONG « organisation indésirable » sur le territoire russe. Cette décision interdit de fait toute activité de RSF en Russie et expose ses collaborateurs à des poursuites pénales, avec des peines de prison possibles.
Le paradoxe est frappant. Plus RSF avance juridiquement, plus Moscou durcit la répression. L’ONG est désormais dans la même catégorie que les médias indépendants russes, tous interdits, bloqués ou déclarés « agents de l’étranger ». Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, les autorités russes ont emprisonné des centaines de personnes et interdit des dizaines d’ONG et de médias.
Mais cette interdiction a aussi un effet pervers pour le Kremlin : elle confirme que RSF dérange. Si Moscou prend la peine de qualifier l’ONG d’« indésirable », c’est parce que son travail de documentation est efficace. Les preuves rassemblées par RSF sont suffisamment solides pour inquiéter les autorités russes.
Moscou interdit RSF : la preuve que l’ONG dérange
La décision d’août 2025 n’est pas une surprise. RSF dénonce régulièrement les atteintes à la liberté d’expression en Russie, et vient en aide aux journalistes persécutés. L’ONG a été parmi les premières à alerter sur la situation des reporters ukrainiens détenus, et à documenter les attaques contre les médias.
En déclarant RSF « indésirable », la Russie envoie un message clair : toute coopération avec l’ONG est désormais passible de prison. Les correspondants russes qui travaillent avec RSF risquent des peines lourdes. Les familles des journalistes détenus, qui pourraient être tentées de contacter l’ONG, sont également menacées.
Pourtant, les équipes de RSF continuent leur travail. Le courage des collaborateurs sur le terrain, qui documentent les exactions malgré les risques, mérite d’être salué. Sans eux, une grande partie des preuves rassemblées dans la plainte devant la CPI n’existerait pas.
Yesypenko, Khyliuk, Kaliush : le récit des trois survivants libérés
Malgré la répression, des lueurs d’espoir existent. En 2025, trois journalistes ukrainiens ont été libérés de captivité russe : Vladyslav Yesypenko, Dmytro Khyliuk et Mark Kaliush. Leurs témoignages, recueillis après leur libération, confirment les pires craintes.
Ils racontent des mois de détention dans des conditions inhumaines, des interrogatoires incessants, des simulacres d’exécution, des privations de sommeil et de nourriture. L’un d’eux décrit avoir été maintenu les yeux bandés pendant des semaines, sans savoir où il se trouvait ni ce qu’on attendait de lui.
Ces libérations montrent que la pression internationale peut arracher des vies aux geôles russes. Mais le chemin est infiniment long. Ils sont 26 à être encore derrière les barreaux. Pour chacun d’eux, chaque jour qui passe est un jour de torture, d’incertitude, de peur. La plainte devant la CPI est aussi un moyen de maintenir la pression, de rappeler au monde que ces hommes et ces femmes existent, et qu’ils attendent d’être libérés.
4 ans de guerre, zéro condamnation : la justice a-t-elle une chance face au Kremlin ?
Le constat est sobre. En quatre ans de guerre, aucune condamnation n’a été prononcée pour les crimes contre les journalistes en Ukraine. La CPI avance lentement, engluée dans des procédures complexes et confrontée à l’absence de coopération russe. Les attaques continuent : trois journalistes tués rien qu’en 2025, et les drones FPV qui rendent le terrain toujours plus dangereux.
Pourtant, la saisine pour crime contre l’humanité crée un précédent historique. Elle grave les faits dans le droit international et envoie un message aux générations futures. Même si les coupables ne sont jamais jugés, même si la Russie continue de nier, la documentation existe. Les preuves sont là, rassemblées par des journalistes et des ONG qui ont risqué leur vie pour les collecter.
Le travail des reporters ukrainiens, risque après risque, est un acte de résistance et d’écriture de l’Histoire. Chaque article publié, chaque photo prise, chaque vidéo diffusée est une preuve que l’information ne peut pas être réduite au silence. La justice n’effacera pas les morts, mais elle peut empêcher qu’ils soient oubliés.
La CPI a déjà montré qu’elle pouvait agir, malgré les obstacles. Les mandats d’arrêt contre Vladimir Poutine le prouvent. Mais la route est longue, et le temps joue contre les enquêteurs. Les preuves se dégradent, les témoins vieillissent ou disparaissent, et la mémoire s’estompe.
Le pari de RSF est que la qualification de crime contre l’humanité changera la donne. En élevant le niveau de la plainte, l’ONG oblige la communauté internationale à regarder la réalité en face : ce qui se passe en Ukraine n’est pas une guerre comme les autres. C’est une guerre où l’information est une cible, où les journalistes sont traqués comme des ennemis, où le silence est imposé par la terreur.
Le temps qui joue contre l’enquête
Les enquêteurs de la CPI travaillent sous pression. Chaque mois qui passe rend la collecte de preuves plus difficile. Les témoins oublient des détails, les documents disparaissent, les corps sont déplacés ou enterrés. La Russie refuse toute coopération et ne transmet aucun élément aux procureurs.
Dans ce contexte, la plainte de RSF agit comme un accélérateur. Elle fournit à la CPI un dossier déjà constitué, avec des centaines de cas documentés, des témoignages recueillis, des preuves photographiques et vidéo. Le travail de l’ONG ne remplace pas celui de la justice, mais il le nourrit.
L’espoir fragile des libérations
Les trois libérations de 2025 montrent que des issues positives existent. Vladyslav Yesypenko, Dmytro Khyliuk et Mark Kaliush sont rentrés chez eux après des mois de captivité. Leurs témoignages, recueillis par RSF, sont autant de preuves supplémentaires pour la CPI.
Mais ils sont 26 à attendre encore. Pour chaque libération, combien de journalistes restent oubliés dans les prisons russes ? La plainte devant la CPI ne les libérera pas demain. Elle crée en revanche un précédent : pour la première fois, le droit international reconnaît que tuer ou emprisonner un journaliste pour l’empêcher d’informer relève du crime contre l’humanité. Ce précédent, les familles des 26 détenus pourront l’invoquer.
Conclusion : une mémoire gravée dans le droit international
Le 22 février 2026, RSF a inscrit dans le marbre du droit international la mémoire de ceux qui sont tombés pour avoir voulu informer. La plainte pour crimes contre l’humanité ne garantit pas que les coupables seront jugés demain. Mais elle change la nature du récit. Les attaques contre les journalistes en Ukraine ne sont plus des accidents de guerre : elles sont une politique d’État, méthodique et documentée.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 16 morts, 26 détenus, 333 médias fermés, plus de 175 exactions. Derrière chaque statistique, il y a un visage, une histoire, une famille brisée. Victoria Roshchyna, Antoni Lallican, Alyona Hramova, Yevhen Karmazine : leurs noms sont désormais inscrits dans les archives de la CPI.
La justice n’effacera pas les morts. Mais elle peut empêcher qu’ils soient oubliés. C’est le sens de cette saisine : envoyer un message à tous les dictateurs du monde. Tuer un journaliste, ce n’est pas un crime de guerre. C’est un crime contre l’humanité. Et ce crime, un jour, sera jugé.