En théorie, un hôpital en temps de guerre est intouchable. En pratique, les frappes contre les structures de soins se répètent, du Moyen-Orient au Soudan du Sud, et les soignants paient un prix très lourd. Comprendre cet écart entre la règle et le terrain permet de mesurer l'érosion de cette protection.

Ce que le droit impose vraiment
Le droit international humanitaire accorde aux hôpitaux une protection spéciale en tant qu'unités médicales. Elle tient à leur fonction vitale : soigner les blessés et les malades. Elle est inscrite dans les Conventions de Genève I et IV ainsi que dans les Protocoles additionnels I et II, complétés par le droit coutumier.
Concrètement, cette protection repose sur deux obligations. Respecter ces structures signifie ne jamais les prendre pour cibles. Les protéger signifie prendre toutes les précautions possibles pour limiter les effets des opérations militaires sur elles.
La règle prévoit une seule exception étroite : si un hôpital est utilisé, au-delà de sa fonction humanitaire, pour commettre des actes nuisibles à l'ennemi. Même dans ce cas, une attaque ne peut avoir lieu qu'après un avertissement préalable clair et effectif, avec un délai raisonnable pour permettre l'évacuation.

Après plusieurs frappes très médiatisées contre des centres de soins, le Conseil de sécurité des Nations unies avait tenté de réaffirmer ce principe. Selon MSF, le 3 mai 2016, les membres du Conseil ont adopté à l'unanimité la résolution 2286 et se sont engagés, avec 80 autres États, à protéger les structures médicales en temps de guerre.
Pourquoi cette protection ne tient plus sur le terrain
Dix ans plus tard, les organisations médicales et les observateurs décrivent une érosion complète du respect du droit international humanitaire et de la protection des soins en conflit.
Cette érosion tient d'abord aux justifications avancées. Selon MSF, des États présentent de plus en plus souvent les hôpitaux frappés comme des lieux abritant des combattants ou des armes. À Gaza, par exemple, les autorités israéliennes ont affirmé à plusieurs reprises que des hôpitaux étaient utilisés à des fins militaires.
Elle tient ensuite au rôle des auteurs présumés. En 2024, 81 % des incidents contre la santé ont été attribués à des acteurs étatiques. Dans la majorité des cas recensés, ce ne sont donc pas des groupes informels qui sont mis en cause, mais des armées et des appareils d'État.
Elle tient enfin à l'affaiblissement des mécanismes capables de sanctionner. Les auteurs d'attaques cherchent à limiter les protections légales. Les exemples cités sont de deux ordres. D'une part, il s'agit des sanctions imposées au personnel de la Cour pénale internationale par le président américain Donald Trump après des accusations de crimes de guerre visant des Israéliens. D'autre part, il s'agit de la loi adoptée en 2023 par la Douma russe qui criminalise la coopération avec la Cour.
Cette crise des hôpitaux s'inscrit dans une remise en cause plus large, racontée aussi dans Droit de la guerre : règles, TikTok et cyberattaques en 2026 : quand l'enquête internationale est contestée, la dissuasion recule et chaque belligérant peut être tenté d'élargir ses marges d'action.
Des attaques devenues ordinaires
Les chiffres montrent un phénomène massif, pas une série d'accidents isolés. Selon MSF, qui reprend les données de l'Organisation mondiale de la santé, le système de surveillance des attaques contre les soins de santé a recensé 1 348 attaques contre des structures médicales en 2025, qui ont causé la mort de 1 981 personnes.
Pour 2024, un autre décompte fait état de 3 623 incidents contre la santé, dont 1 111 destructions ou dommages d'installations, 927 soignants tués, 473 soignants arrêtés et 140 soignants enlevés.
"Ce qui était autrefois considéré comme exceptionnel est désormais devenu courant", alerte le Dr Javid Abdelmoneim, président international de MSF. La formule résume ce que les équipes de terrain décrivent comme une banalisation : frapper un lieu de soins ne provoque plus le même choc ni la même réaction politique qu'avant.
L'exemple récent du Soudan du Sud et un coût durable
Le 3 février 2026, l'hôpital de MSF à Lankien, au Soudan du Sud, a été touché par des frappes aériennes menées par les forces gouvernementales, détruisant la majorité des stocks médicaux, selon MSF. L'organisation a dû fermer l'hôpital après ce bombardement, mettant fin à 31 ans de soins. Quatre hôpitaux ont fermé au Soudan du Sud depuis début 2025.
Au-delà des décès immédiats, ces attaques ont des conséquences durables, souligne MSF : des communautés entières se retrouvent privées d'accès à des soins essentiels, faute de reconstruction des infrastructures de santé ou en raison de la suspension des activités humanitaires pour des raisons de sécurité.
Une maternité détruite, un stock de médicaments incendié ou une équipe contrainte de partir ne se remplacent pas en quelques semaines. Les opérations reportées, les vaccinations interrompues et les maladies chroniques non suivies créent une perte sanitaire invisible, qui dure longtemps après les images du bombardement.
La question n'est donc pas seulement juridique : qui constate les violations, qui les juge et qui paie la reconstruction alors que les mécanismes de sanction et de justice s'affaiblissent ?