Le porte-avions américain USS Gerald R. Ford naviguant dans l'océan avec des avions en vol.
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Frappes américaines Pacifique : 168 morts sans procès

Depuis septembre 2025, 168 personnes ont été tuées sans procès dans le Pacifique par l'armée américaine. Une stratégie radicale qui viole le droit international.

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La nuit du 11 au 12 avril 2026 restera gravée dans les annales d'une guerre peu médiatisée mais d'une brutalité croissante. En pleine mer, dans l'immensité de l'océan Pacifique, l'armée américaine a mené une attaque qui a coûté la vie à cinq hommes. Ces frappes ne sont pas des incidents isolés, mais les maillons d'une chaîne meurtrière qui s'étire désormais sur sept mois. Loin des frontières américaines, des navires sont détruits et leurs passagers exécutés sommairement, sans jugement et souvent sans preuve avérée de leur implication dans le narcotrafic. 

Le porte-avions américain USS Gerald R. Ford naviguant dans l'océan avec des avions en vol.
Le porte-avions américain USS Gerald R. Ford naviguant dans l'océan avec des avions en vol. — (source)

Cette violence s'inscrit dans une stratégie radicale impulsée par l'administration Trump, redéfinissant les règles de l'engagement militaire. Alors que les États-Unis font face à de nouvelles attaques contre leurs soldats sur d'autres théâtres d'opérations, le Pacifique est devenu le terrain d'une expérimentation juridique et militaire inquiétante. Au-delà du chiffre glaçant de 168 morts depuis septembre 2025, c'est le principe même de l'État de droit qui semble sombrer dans les flots.

Deux bateaux bombardés en pleine nuit : le récit des frappes du 11 avril

Tout a commencé dans l'obscurité de l'océan Pacifique, ce vendredi 11 avril 2026. Deux embarcations, identifiées par les radars américains comme des menaces potentielles, faisaient route vers une destination inconnue. Soudain, le feu du ciel s'est abattu sur elles. Selon le commandement militaire américain pour l'Amérique latine et les Caraïbes (Southcom), l'opération a mené à l'élimination de cinq individus, qualifiés sans ambiguïté de « narcoterroristes ». La violence de l'attaque ne laisse que peu de place au hasard : sur les six personnes visées, une seule a survécu.

Le communiqué officiel, publié avec une froideur administrative sur la plateforme X, ancien Twitter, détaille une mécanique de mort implacable. Lors de la première frappe, deux hommes ont été tués instantanément tandis qu'un troisième parvenait à survivre, plongé dans l'eau ou protégé par la structure de l'embarcation. Peu après, une seconde frappe a touché un autre navire, tuant trois autres hommes. Aucune arrestation, aucune interception, aucune tentative d'appréhension : la force létale a été l'unique réponse apportée par les forces américaines à cette présence suspecte.

Une vidéo aérienne postée sur X comme seule transparence

Pour justifier ces actions meurtrières, le Southcom a choisi la voie de la communication moderne mais opaque. Une vidéo aérienne, filmée sans doute depuis un drone ou un appareil de surveillance, a été diffusée en ligne. Les images, floues et distantes, montrent l'impact des projectiles sur les embarcations, mais elles ne permettent en rien d'identifier les occupants ni de confirmer la nature de leur cargaison. C'est cette « preuve » visuelle, aussi spectaculaire qu'insuffisante, qui sert de base à la narration américaine.

Le vocabulaire employé par les autorités militaires est révélateur de cette stratégie. Les victimes sont désignées comme des « narcoterroristes de sexe masculin », un terme chargé qui fusionne trafic de drogue et terrorisme pour justifier l'usage immédiat de la force mortelle. Pourtant, aucun détail n'est fourni sur l'identité de ces hommes, leur nationalité, ou les preuves concrètes qui les reliaient à un réseau de trafic. L'armée américaine communique ces frappes comme des faits accomplis, exigeant la confiance du public et du monde sans offrir les garanties judiciaires minimales qui devraient accompagner de telles actions de police internationale. 

Vue thermique d'un navire entouré d'une forte agitation de l'eau.
Vue thermique d'un navire rapide naviguant sur l'eau avec le texte "UNCLASSIFIED". — (source)

« Deux tués, un survivant » puis « trois tués » : la mécanique létale

La chronologie des événements telle que rapportée par le Southcom illustre une efficacité meurtrière effrayante. Le décompte macabre est livré avec précision : « Deux narcoterroristes de sexe masculin ont été tués, et un narcoterroriste a survécu à la première frappe. » La phrase continue, sans transition ni émotion, pour annoncer le second bilan : « Trois narcoterroristes de sexe masculin ont été tués lors de la seconde frappe. » Ce récit chiffré masque la réalité humaine brutale de cinq corps déchiquetés par des munitions militaires.

Ce taux de mortalité quasi total soulève une interrogation fondamentale : pourquoi le taux de survie est-il si bas dans ces opérations ? Dans le cadre d'une opération de police maritime classique, l'objectif est d'interpeller les suspects et de saisir la marchandise. Ici, l'objectif semble être la destruction pure et simple des moyens navals et de leurs occupants. L'absence de survivants, à l'exception d'un cas sur six dans cet incident précis, rend impossible toute contre-enquête ou tout témoignage qui pourrait contester la version officielle. C'est une mécanique létale qui tourne en rond, se nourrissant de sa propre impunité.

Sept mois, 22 frappes, 168 morts : la campagne qui ne dit pas son nom

Ce tragique événement du 11 avril ne doit pas être analysé comme un accident de parcours, mais comme l'étape logique d'une campagne militaire systématique entamée en septembre 2025. Depuis le début de cette offensive dans les eaux du Pacifique et des Caraïbes, le bilan humain est vertigineux. Au moins 168 personnes ont perdu la vie, victimes de frappes menées par les États-Unis contre des trafiquants de drogue présumés. Ce chiffre, qui ne cesse d'augmenter, témoigne d'une escalade silencieuse mais meurtrière.

L'analyse des données fournies par des agences de presse comme Reuters permet de cartographier cette violence. Fin 2025, Reuters avait déjà recensé 22 frappes ayant causé la mort de 87 personnes près des côtes vénézuéliennes et dans l'est du Pacifique. En l'espace de quelques mois, ce chiffre a presque doublé pour atteindre les 168 morts en avril 2026. Cette accélération suggère une intensification des opérations et un relâchement continu des règles d'engagement, plaçant les forces américaines dans une position de juge et bourreau en haute mer.

De 87 à 168 morts en cinq mois : une accélération silencieuse

La comparaison entre les bilans de décembre 2025 et d'avril 2026 est édifiante. En décembre dernier, Reuters faisait état de 87 morts consécutives à ces opérations. Aujourd'hui, selon les chiffres compilés par la presse internationale, ce bilan a bondi à 168. Cela signifie qu'environ 81 personnes supplémentaires ont été tuées en l'espace de quatre mois, une période durant laquelle la couverture médiatique est restée parcellaire.

Cette augmentation brutale du nombre de victimes intervient dans une période où l'administration Trump a durci son discours et ses méthodes. Le passage de la cinquantaine à la centaine de morts en quelques semaines illustre une dynamique de guerre qui s'emballe. Pourtant, cette hécatombe ne suscite que peu de réactions officielles au sein de la communauté internationale, comme si l'éloignement géographique du théâtre des opérations validait l'impunité. Les frappes se succèdent, s'additionnent, et finissent par constituer une normalisation statistique de la violence d'État en dehors de tout cadre judiciaire.

« Narco-terroristes » sans preuve : le mur de l'opacité

L'aspect le plus troublant de cette campagne reste l'absence totale de transparence concernant les preuves. L'administration Trump n'a jamais fourni de preuve solide permettant d'affirmer que les navires visés étaient effectivement impliqués dans des trafics. Le terme « narco-terroriste », martelé dans les communiqués, agit comme un aveu suffisant, dispensant Washington de justifier ses actes devant une quelconque instance indépendante. 

Vue thermique d'un navire rapide naviguant sur l'eau avec le texte « UNCLASSIFIED ».
Vue thermique d'un navire entouré d'une forte agitation de l'eau. — (source)

Des enquêtes menées par des médias comme BBC Verify ont révélé que les États-Unis disposent d'une capacité de surveillance massive dans la région, avec 14 navires militaires identifiés, des destroyers, des navires d'assaut amphibie, et des drones basés à Porto Rico. Paradoxalement, malgré cet arsenal technologique de surveillance censé tracer les routes de la drogue, aucune preuve matérielle — photos de cargaison, analyses de produits, interceptions de communications — n'a été rendue publique pour étayer les accusations visant les bateaux bombardés. C'est un mur de l'opacité qui protège les bourreaux et condamne les victimes à l'anonymat posthume.

Une survie statistiquement impossible

Le rapport de Human Rights Watch (HRW) de décembre 2025 apporte un éclairage glaçant sur la nature de ces opérations. Sur les 87 personnes tuées à cette date, l'ONG n'a recensé que deux survivants connus. Ce ratio effarant de mortalité confirme que l'objectif premier n'est pas l'interception policière, mais l'élimination physique. Une telle statistique serait incompréhensible dans le cadre d'une opération de maintien de l'ordre visant à arrêter des criminels pour les juger.

Le fait qu'il n'y ait pratiquement pas de survivants signifie qu'il n'y a pas de témoins pour contester la version du Southcom. Dans le système judiciaire, la présomption d'innocence est la base, mais en haute mer, elle est remplacée par une présomption de mort. Les forces américaines tirent d'abord et ne posent jamais de questions, laissant aux familles des victimes le soin de pleurer des êtres que l'État a décidé d'effacer sans aucun procès.

Comment Trump a transformé les cartels en « organisations terroristes »

Pour comprendre comment les États-Unis en sont arrivés à bombarder des bateaux de pêche ou de commerce présumés, il faut remonter à une décision politique fondamentale prise en février 2025. C'est à ce moment que l'administration Trump a officiellement désigné plusieurs cartels mexicains et sud-américains comme « organisations terroristes étrangères » (Foreign Terrorist Organizations ou FTO). Cette décision, enregistrée au Federal Register, a changé la nature juridique du conflit contre la drogue.

L'article 219 de l'Immigration and Nationality Act a ainsi été invoqué pour cibler des entités puissantes comme le Cartel de Sinaloa, le Cartel de Jalisco Nueva Generacion, ou le Tren de Aragua. En les classant dans la même catégorie que des groupes comme Al-Qaïda ou l'État islamique, le président américain a ouvert la porte à l'utilisation de pouvoirs de guerre exceptionnels. Ce n'est plus une mission de police, mais une lutte contre un ennemi terroriste, ce qui autorise, aux yeux de la Maison Blanche, l'usage de la force létale sans les contraintes habituelles du droit civil.

Le mémo confidentiel qui redéfinit la guerre

Cette requalification administrative a été concrétisée par un mémo confidentiel adressé au Congrès, dont la teneur a été révélée par la presse. Dans ce document, l'administration Trump affirme avoir déterminé que les États-Unis sont en « conflit armé non international » avec les cartels de drogue. Cette terminologie juridique est cruciale : elle permet aux États-Unis d'appliquer les lois de la guerre, qui autorisent la frappe létale contre des combattants ennemis, plutôt que le droit pénal, qui privilégie l'arrestation et le procès.

Le mémo va plus loin en qualifiant les membres de ces cartels de « combattants illégaux ». Ce terme, déjà utilisé dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » après le 11 septembre 2001, sert à priver ces individus des protections des conventions de Genève. Cependant, cette justification est contestée par de nombreux experts. Le trafic de drogue, même s'il est violent, ne constitue pas une « attaque armée » au sens strict du droit international humanitaire, et il n'a pas pour but politique de renverser un gouvernement. Il s'agit donc d'une fiction juridique forgée pour justifier une guerre par procuration.

La liste des groupes désignés au Federal Register

Le document officiel publié le 20 février 2025 dans le Federal Register dresse une liste longue et impressionnante d'organisations désormais ciblées par l'appareil militaire américain. Outre le Tren de Aragua, souvent cité comme justifiant les frappes dans le Pacifique, on trouve des noms tristement célèbres comme la Mara Salvatrucha (MS-13), les Carteles Unidos, le Cartel du Noreste, le Cartel du Golfe ou encore La Nueva Familia Michoacana.

Cette désignation massive n'est pas anecdotique. Elle élargit spectaculairement le périmètre des cibles potentielles. En qualifiant ces groupes d'organisations terroristes étrangères, l'exécutif américain se donne le droit de frapper n'importe quel navire, n'importe où dans le monde, s'il le soupçonne de leur être lié, même de loin. C'est une extension dangereuse du concept de guerre contre le terrorisme, appliqué cette fois à des réseaux criminels dont l'objectif premier est le profit et non l'idéologie politique ou religieuse.

Le droit de la mer violé : ce que dit la convention UNCLOS

Au-delà du droit interne américain, c'est le droit international qui est bousculé par ces opérations. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) constitue le cadre de référence pour les interactions navales en haute mer. Ce texte stipule clairement que les États ne doivent pas interférer avec les navires battant pavillon d'autres États dans les eaux internationales. Les exceptions à cette règle, comme la « poursuite à chaud » (hot pursuit), sont strictement encadrées et ne sauraient justifier une destruction immédiate du navire et de son équipage.

Luke Moffett, professeur de droit à la Queens University de Belfast, rappelle cette réalité incontournable : « La force peut être utilisée pour arrêter un bateau mais généralement pas pour tuer ses occupants sans procès. » La distinction est de taille. Si un navire soupçonné de trafic refuse de s'arrêter, la force peut être employée proportionnellement pour le stopper. Cependant, l'usage d'armes lourdes de type militaire, visant manifestement à détruire la cible et à tuer les personnes à bord, outrepasse largement le cadre de l'interception. C'est une violation directe du droit à la vie et des principes de base de la justice maritime.

« Au lieu de l'intercepter, sur l'ordre du président, nous l'avons fait exploser »

Cette rupture avec la pratique traditionnelle a été théorisée publiquement par Marco Rubio, le secrétaire d'État américain. Le 6 septembre 2025, lors d'une conférence de presse, il a assumé ce changement de doctrine avec une brutalité déconcertante. Décrivant une intervention passée, il a déclaré : « Au lieu de l'intercepter, sur l'ordre du président, nous l'avons fait exploser. Et cela se reproduira. »

Cette déclaration marque un tournant historique dans la posture américaine. Elle signifie que la phase d'interception, de contrôle et de vérification est désormais considérée comme superflue ou trop risquée. La destruction préventive devient la norme. C'est ce que l'on pourrait appeler la « doctrine Rubio » : la présomption de culpabilité suffit pour déclencher la force létale maximale, et toute procédure judiciaire est considérée comme une faiblesse. En prononçant ces mots, le chef de la diplomatie américaine a admis que les États-Unis ne cherchaient plus à faire respecter la loi, mais à éliminer physiquement les suspects.

Volker Türk et l'ONU : « un coût humain inacceptable »

La communauté internationale n'est pas restée silencieuse face à cette dérive. Le 31 octobre 2025, Volker Türk, Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, a publiquement dénoncé ces pratiques. Sa déclaration est d'une sévérité rare, ciblant directement la responsabilité américaine. « Ces attaques – et leur coût humain croissant – sont inacceptables, a-t-il affirmé. Les États-Unis doivent mettre fin à ces attaques et prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher les exécutions extrajudiciaires des personnes à bord de ces bateaux. »

En qualifiant ces actions d'« exécutions extrajudiciaires », Volker Türk ne se contente pas d'exprimer une inquiétude morale ; il utilise un terme juridique précis qui définit un crime au regard du droit international. Pour l'ONU, l'assassinat délibéré de personnes sans procès équitable, quelles que soient les accusations dont elles font l'objet, est une violation flagrante du droit à la vie. Ce poids institutionnel, porté par la voix du Haut-Commissaire, place Washington dans une position isolée, celle d'un État qui se place au-dessus des lois qu'il a pourtant contribué à écrire.

L'Opération Martillo et la complicité des alliés européens

L'isolement américain est cependant relatif, car cette campagne militaire s'inscrit dans le cadre d'une opération multinationale baptisée Martillo (Marteau, en espagnol). Loin d'agir seule, l'armée américaine opère aux côtés de plusieurs de ses alliés historiques, notamment le Canada, le Royaume-Uni, la France et les Pays-Bas. Ces pays fournissent des navires de guerre, des avions de patrouille et du renseignement pour participer à la lutte anti-drogue dans cette région.

C'est ici que la situation devient délicate pour les démocraties européennes. En participant au dispositif global, même si elles ne tirent pas elles-mêmes les missiles, ces nations fournissent l'infrastructure logistique et le renseignement qui permettent aux frappes américaines d'avoir lieu. L'organisation Human Rights Watch (HRW) a tiré la sonnette d'alarme, appelant ces pays partenaires à évaluer leur propre risque de complicité dans des crimes de guerre.

France, Royaume-Uni, Canada : quand la coopération anti-drogue devient aveugle

La question qui se pose aujourd'hui pour Paris, Londres et Ottawa est celle de la connaissance et de la responsabilité. Que savent exactement ces gouvernements des méthodes employées par leurs alliés américains ? Ont-ils exigé des garanties que leur coopération ne servirait pas à cibler et tuer des civils sans preuve ? Sarah Yager, directrice du programme États-Unis de HRW, pointe du doigt cette complaisance dangereuse.

Selon elle, « Le Royaume-Uni, le Canada et d'autres nations alliées […] disposent largement de preuves indiquant que ce pays tue illégalement des gens en mer ». Elle ajoute un principe fondamental de la diplomatie internationale : « L'ordre international basé sur des règles repose sur le fait que les États veillent les uns sur les autres. » En continuant à participer à l'Opération Martillo sans exiger un arrêt des exécutions extrajudiciaires, les alliés européens risquent de devenir, de fait, les complices passifs d'une stratégie qui viole les droits de l'homme. 

Des navires de guerre américains naviguant en formation sur l'océan Pacifique.
Des navires de guerre américains naviguant en formation sur l'océan Pacifique. — (source)

Le Tren de Aragua, cible désignée mais jamais prouvée

La cible principale de cette fureur militaire est le cartel Tren de Aragua, une organisation originaire du Venezuela. Washington l'accuse de transporter massivement de la drogue vers les États-Unis, utilisant des « semi-submersibles » et des bateaux rapides. Cependant, là encore, la frontière entre réalité politique et preuve factuelle est floue. La précipitation avec laquelle les bateaux sont ciblés suggère que l'appartenance au Tren de Aragua est plus présumée que prouvée.

L'incident impliquant la Colombie illustre cette confusion. Le président colombien Gustavo Petro a affirmé qu'un bateau touché par les frappes américaines était colombien et transportait des citoyens colombiens, et non des membres du cartel vénézuélien comme l'avait suggéré Washington. La Maison Blanche a démenti cette version sans apporter de preuves contraires tangibles. Cette divergence sur la nationalité et l'identité des victimes montre à quel point les renseignements sur le terrain sont fragiles ou politisés. Le risque est grand que des pêcheurs, des migrants ou des simples marins soient pris pour cible et tués sur la base d'une simple suspicion d'appartenance à une organisation terroriste.

Le Congrès américain divisé : « guerres secrètes » contre « tolérance zéro »

Aux États-Unis mêmes, la légalité et l'opportunité de ces frappes divisent profondément la classe politique. Si l'administration Trump bénéficie du soutien des républicains pour sa ligne de « tolérance zéro », elle se heurte à une résistance farouche de la part des démocrates. Ces derniers dénoncent une dérive autoritaire, une concentration excessive des pouvoirs de guerre entre les mains du président, et l'absence de contrôle démocratique sur ces opérations.

Le débat a atteint son paroxysme lors de briefings confidentiels organisés au Capitole en novembre 2025. Marco Rubio, alors secrétaire d'État, et Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, ont présenté aux sénateurs les justifications de cette stratégie. Mais la réunion a tourné court, les démocrates accusant les républicains de ne partager les informations sensibles qu'avec leur propre camp, verrouillant ainsi le débat parlementaire.

Jack Reed et la mise en garde sur les guerres présidentielles

La voix la plus autorisée pour contester cette politique est celle du sénateur Jack Reed, démocrate et membre éminent de la Commission des forces armées. Son avertissement est clair et alarmant. « Tout Américain devrait être alarmé que le Président Trump ait décidé qu'il peut mener des guerres secrètes contre quiconque il qualifie d'ennemi, » a-t-il déclaré. Pour Reed, ces frappes ne sont pas seulement des opérations militaires, elles sont une atteinte à l'équilibre constitutionnel des États-Unis.

Son collègue Mark Warner, sénateur démocrate de Virginie et président de la Commission du renseignement, a renchéri en jugeant que « On a touché un nouveau point bas ». Il craint que cette opacité et ces méthodes expéditives ne soient « corrosifs non seulement pour notre démocratie mais carrément dangereux pour notre sécurité nationale ». En effet, en normalisant les assassinats ciblés et les guerres secrètes, les États-Unis risquent de créer des précédents dangereux qui pourraient être utilisés contre eux ou par des régimes autoritaires pour justifier leurs propres répressions.

Les briefings à deux vitesses et le rejet de la résolution

La controverse sur les briefings de novembre 2025 illustre cette fracture démocratique. Des sénateurs démocrates comme Jim Himes ont exprimé leur frustration, expliquant que les informations clés nécessaires pour évaluer la légalité des frappes étaient confidentiellement partagées uniquement avec les chefs de file républicains. Cette pratique de « deux vitesses » rend impossible tout examen parlementaire sérieux et indépendant des actions de l'exécutif.

Dans ce climat tendu, le Sénat a été amené à voter sur une résolution exigeant que le Congrès approuve toute nouvelle frappe militaire. Une telle résolution aurait rétabli le rôle du législatif dans la décision de faire la guerre, comme le prévoit la Constitution. Cependant, la résolution a été rejetée. Ce vote consacre le fait accompli : le pouvoir présidentiel continue de s'exercer sans entrave sur les mers du globe, transformant les sénateurs en spectateurs impuissants d'une guerre qui se mène en leur nom mais sans leur accord.

Bilan d'une dérive : quand le droit s'efface devant la force

L'accumulation de ces drames humains et de ces ruptures juridiques nous force à regarder en face une réalité inquiétante. En sept mois, 168 êtres humains ont été envoyés au fond de l'océan sans jamais avoir vu un juge, sans que l'on sache s'ils étaient coupables ou non. Ce que l'administration Trump appelle une « guerre contre le narcotrafic » ressemble de plus en plus à une campagne d'exécutions extrajudiciaires à grande échelle, dissimulée sous le vocable de guerre au terrorisme.

Le danger fondamental de cette stratégie réside dans la normalisation de l'impunité. Si une superpuissance comme les États-Unis peut, sans conséquences, violer le droit de la mer et le droit à la vie au nom de sa sécurité intérieure, quel exemple cela donne-t-il au reste du monde ? Si demain, un autre pays décide de bombarder des navires de pêche en haute mer en les qualifiant de « terroristes », sur quelle base morale les États-Unis ou l'Europe pourront-ils protester ?

La complicité silencieuse des alliés, comme cela a pu être le cas dans d'autres conflits récents, et les divisions au sein du Congrès américain laissent le champ libre à cette dérive. Le Pacifique risque de devenir une zone de non-droit, une étendue d'eau où la loi du plus fort dicte la vie et la mort. La justice, qui devrait être le pilier de toute société démocratique, est ici remplacée par la force brute, laissant derrière elle des familles en deuil et une communauté internationale fragilisée.

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Questions fréquentes

Quel est le bilan des frappes américaines ?

Depuis septembre 2025, les frappes américaines dans le Pacifique et les Caraïbes ont tué 168 personnes. Ces opérations visent des trafiquants présumés sans arrestation ni procès.

Pourquoi les États-Unis bombardent-ils ces navires ?

L'administration Trump a classifié les cartels comme organisations terroristes, justifiant l'usage de la force létale. Cette stratégie vise à détruire les cibles plutôt qu'à les intercepter pour des arrestations.

Que dit le droit international sur ces frappes ?

La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer interdit d'interférer avec des navires étrangers en haute mer. L'ONU et des experts juridiques qualifient ces attaques d'exécutions extrajudiciaires illégales.

Quels pays soutiennent l'opération Martillo ?

Les États-Unis mènent cette opération aux côtés d'alliés comme le Canada, le Royaume-Uni, la France et les Pays-Bas. Ces pays fournissent un soutien logistique et du renseignement.

Sources

  1. Cinq morts dans de nouvelles frappes américaines dans l’océan Pacifique · lemonde.fr
  2. aljazeera.com · aljazeera.com
  3. bbc.com · bbc.com
  4. federalregister.gov · federalregister.gov
  5. hrw.org · hrw.org
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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