Une manifestante portant un keffiyeh est retenue par deux policiers new-yorkais lors d'une manifestation pro-palestinienne devant l'université Columbia à New York, le 22 avril 2024
Monde

Antisémitisme aux États-Unis : moins d'incidents, plus de violence, autant de peur

L'audit ADL recense 6 274 incidents antisémites aux États-Unis en 2025, un recul de 33 %, mais les agressions physiques progressent et 91 % des Juifs américains se disent moins en sécurité.

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Depuis le 7 octobre 2023, un titre traverse régulièrement la presse française : la communauté juive américaine "est très inquiète", face à la montée du sentiment anti-israélien. L'affirmation mélange pourtant trois choses différentes : l'opinion sur la politique d'Israël, l'antisionnisme comme positionnement, et l'antisémitisme comme fait de harcèlement ou de violence. Les chiffres américains 2024-2026 permettent de les séparer - et ils ne racontent pas une simple "montée".

Une manifestante portant un keffiyeh est retenue par deux policiers new-yorkais lors d'une manifestation pro-palestinienne devant l'université Columbia à New York, le 22 avril 2024
Une manifestante portant un keffiyeh est retenue par deux policiers new-yorkais lors d'une manifestation pro-palestinienne devant l'université Columbia à New York, le 22 avril 2024 - (source)

Le total recule, la violence progresse

L'audit annuel de la Anti-Defamation League (ADL), publié début 2026, recense 6 274 incidents antisémites aux États-Unis en 2025. C'est un recul de 33 % par rapport à 2024, année qui avait battu tous les records avec 9 354 incidents en 46 ans de suivi. Reste que le niveau de 2025 demeure supérieur de 70 % à celui de 2022, soit près du double des records enregistrés avant le 7 octobre 2023. La moyenne se situe à 17 incidents par jour.

La baisse est tirée par les campus universitaires : 583 incidents en 2025 contre 1 694 un an plus tôt, soit -66 %, la plus forte diminution de tous les types de lieux. Le mouvement de protestations pro-palestiniennes qui a marqué l'année universitaire 2023-2024 s'est essoufflé, et les chiffres ont suivi.

Des étudiants forment une barrière humaine devant des étudiants pro-israéliens pour protéger une bandière pro-palestinienne lors de manifestations à l'université Columbia, le 18 avril 2024
Des étudiants forment une barrière humaine devant des étudiants pro-israéliens pour protéger une bandière pro-palestinienne lors de manifestations à l'université Columbia, le 18 avril 2024 - (source)

Mais le détail contredit la tendance d'ensemble. Les agressions physiques, elles, ont augmenté : 203 incidents d'agression, au moins 300 victimes, et une hausse des agressions avec armes mortelles. L'ADL parle de l'une des périodes les plus violentes pour les Juifs américains depuis qu'elle tient ce compteur, en 1979. En Floride - le quatrième État le plus touché, avec 319 incidents, en baisse de 10 % - les actes de vandalisme et les agressions physiques ont atteint leur plus haut niveau de la décennie.

Autrement dit : il y a moins d'incidents comptés, et davantage de coups portés.

Ce que le compteur compte réellement

Un compteur n'est pas un thermomètre neutre.

Le Nexus Center for Antisemitism Research a relu l'audit 2025 de l'ADL. Résultat : 18 % des incidents recensés correspondent à des expressions hostiles envers Israël, le sionisme ou les "sionistes", que l'ADL juge antisémites. À cela s'ajoutent 12 % d'incidents où des personnes ou institutions juives sont ciblées comme proxies d'Israël, sans insulte ni symbole antisémite. Or l'audit rassemble ces phénomènes dans une catégorie unique, "liée à Israël", qui représente 45 % du total.

L'analyse a été menée par Aryeh Tuchman, ancien directeur du Center on Extremism de l'ADL. Sa critique n'est donc pas celle d'un adversaire extérieur : elle porte sur la codification, pas sur la réalité des incidents. Jonathan Jacoby, président du Nexus Project, résume le problème : l'ADL ne distingue "un chant politique à une manifestation anti-israélienne" du "harcèlement direct de Juifs", ce qui "confond" une partie des Juifs américains et des élus.

La conséquence est concrète. Quand 45 % d'un total relève d'une catégorie qui ne sépare pas l'insulte du chant de manifestation, la baisse de 33 % et la hausse des agressions deviennent difficilement interprétables ensemble. Ce n'est pas un détail technique : c'est le point où la définition produit le chiffre.

La peur, mesurée autrement

Face à ces compteurs, un autre indicateur donne un résultat inverse.

L'enquête de l'American Jewish Committee, réalisée par l'institut SSRS et publiée en février 2026, indique que 91 % des Juifs américains se disent moins en sécurité en tant que personne juive aux États-Unis en raison des attaques violentes de l'année écoulée. Plus de la moitié continuent de modifier leurs comportements par crainte de l'antisémitisme.

Les deux résultats peuvent être exacts simultanément : ils ne mesurent pas la même chose. L'audit ADL compte des actes ; l'enquête AJC mesure un sentiment, sensible aux violences médiatisées, au climat politique et à l'actualité régionale. Un total d'incidents qui recule peut coexister avec une peur qui s'intensifie. Présenter l'un comme la réfutation de l'autre serait une erreur de lecture.

L'opinion américaine bouge, et les chiffres avec elle

Sur le terrain de l'opinion, le mouvement existe bel et bien, mais il porte sur la politique d'Israël, pas directement sur l'antisémitisme. Plusieurs enquêtes récentes en rendent compte : selon l'AP-NORC, environ trois Américains sur dix estiment qu'Israël a commis un génocide contre les Palestiniens ; Gallup note que les Palestiniens n'ont plus jamais été aussi proches des Israéliens dans les sympathies de l'opinion américaine, le mouvement venant surtout des indépendants.

Ces résultats circulent ensuite, souvent accélérés, sur les réseaux sociaux :

Quds News Network@QudsNen·FollowDespite the massive budgets and complex digital strategies invested by Israel to shape global public opinion, available data and figures reveal a very different picture on the ground.

Recent opinion polls confirm that extensive advertising spending and digital influence https://t.co/7sIlhRrCFr
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Mossad Commentary@MOSSADil·FollowMOSSAD COMMENTARY:
GALLUP POLL SHOWING DECLINING FAVORABILITY TOWARD ISRAEL SHOULD BE A WAKE UP CALL FOR AMERICANS

For the first time in more than two decades of Gallup polling, Americans say they sympathize more with Palestinians than Israelis.

The latest survey shows:
• 41 https://t.co/idJSUBVpxO
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Ces publications ne font pas figure de preuve scientifique : elles montrent surtout à quelle vitesse un chiffre de sondage devient un argument. Le même type de données peut servir à démontrer l'effondrement du soutien à Israël ou, au contraire, à dénoncer une mise en scène trompeuse. La prudence s'impose d'autant plus que les sondages mesurent une opinion sur un gouvernement et une guerre - or la critique d'Israël n'est pas, en soi, un acte antisémite.

La réponse fédérale devant les tribunaux

Les institutions, elles, ont répondu par la pression budgétaire et judiciaire : gel de 400 millions de dollars fédéraux à l'encontre de Columbia en mars 2025, assorti d'une liste d'exigences à laquelle l'université s'est conformée, deux poursuites contre l'Université de Californie, et une task force de la Maison-Blanche dédiée à la lutte contre l'antisémitisme. Trump attaque l'UCLA : plainte fédérale et menace de 1,2 milliard de dollars

Cette réponse a désormais un bilan judiciaire. Le 13 août 2026, un tribunal fédéral du Massachusetts a rejeté la plainte du ministère de la Justice contre Harvard. Le juge Richard Stearns a écrit que le gouvernement "n'a pas suffisamment établi de violation continue" de la Title VI, la disposition interdisant la discrimination fondée sur la race ou l'origine nationale dans les établissements recevant des fonds fédéraux. Sur les exemples cités par la Justice, seuls trois sont postérieurs à l'année universitaire 2023-2024 : le juge les a jugés "trop isolés et épisodiques" pour prouver une non-conformité institutionnalisée.

La procureure civile Harmeet Dhillon a déclaré ne pas être d'accord avec la décision et examiner la suite. Le fond du débat est simple : les faits invoqués étaient-ils réels ? Le juge dit qu'ils l'étaient, tout en estimant qu'ils ne suffisaient pas à établir une violation persistante. On retrouve la même structure dans les chiffres de l'audit ADL : des incidents avérés, une difficulté à en tirer une tendance générale.

Ce que l'on peut dire

Trois points résistent à l'examen.

Le climat n'a pas disparu : le niveau d'incidents de 2025 reste très supérieur à celui d'avant le 7 octobre 2023, et la violence physique contre des personnes a progressé alors que le total reculait.

La mesure est disputée sur la manière de séparer harcèlement, antisémitisme et critique d'Israël, y compris par des chercheurs juifs internes au débat. Tant que l'audit ne publiera pas ses sous-catégories, la frontière restera une affaire de comptabilité plus que de constat.

Et la peur, elle, ne se décrète pas : elle se mesure, elle aussi, par sondage, avec ses propres biais. Dire que la communauté juive américaine est inquiète est documenté. Dire que tous les chiffres convergent vers une "montée" de l'antisémitisme, en revanche, est une lecture que les données 2025 ne soutiennent pas.

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Questions fréquentes

Combien d'incidents antisémites l'ADL a-t-elle recensés aux États-Unis en 2025 ?

L'audit de la Anti-Defamation League (ADL), publié début 2026, recense 6 274 incidents antisémites aux États-Unis en 2025, soit un recul de 33 % par rapport à 2024. Ce niveau reste toutefois supérieur de 70 % à celui de 2022, soit près du double des records enregistrés avant le 7 octobre 2023.

La violence physique contre les Juifs américains a-t-elle augmenté en 2025 ?

Oui. Bien que le total d'incidents recule, les agressions physiques ont augmenté : 203 incidents d'agression touchant au moins 300 victimes, avec une hausse des agressions impliquant des armes mortelles. L'ADL parle de l'une des périodes les plus violentes pour les Juifs américains depuis qu'elle tient ce compteur, en 1979.

Pourquoi le chiffre de l'ADL est-il contesté ?

Le Nexus Center for Antisemitism Research a montré que 18 % des incidents recensés correspondent à des expressions hostiles envers Israël ou le sionisme, et 12 % à des personnes ou institutions juives ciblées comme proxies d'Israël sans insulte antisémite. Ces phénomènes sont regroupés dans une catégorie unique "liée à Israël" représentant 45 % du total, sans distinction entre insulte et chant de manifestation. L'analyse a été menée par Aryeh Tuchman, ancien directeur du Center on Extremism de l'ADL.

Que dit l'enquête de l'American Jewish Committee sur la peur des Juifs américains ?

L'enquête de l'AJC, réalisée par l'institut SSRS et publiée en février 2026, indique que 91 % des Juifs américains se disent moins en sécurité en tant que personne juive aux États-Unis en raison des attaques violentes de l'année écoulée. Plus de la moitié continuent de modifier leurs comportements par crainte de l'antisémitisme.

Que s'est-il passé dans le procès entre le ministère de la Justice et Harvard ?

Le 13 août 2026, un tribunal fédéral du Massachusetts a rejeté la plainte du ministère de la Justice contre Harvard. Le juge Richard Stearns a écrit que le gouvernement "n'a pas suffisamment établi de violation continue" de la Title VI, jugeant les incidents cités "trop isolés et épisodiques" pour prouver une non-conformité institutionnalisée. La procureure civile Harmeet Dhillon a dit ne pas être d'accord avec la décision et examiner la suite.

Sources

  1. Audit of Antisemitic Incidents 2025 - ADL · adl.org
  2. Portrait of Antisemitic Experiences in the U.S., 2024-2025 - ADL · adl.org
  3. The ADL Year in Review: 2025 · adl.org
  4. The State of Antisemitism in America 2025: What You Need to Know · ajc.org
  5. The State of Antisemitism in America 2025: Comparing American ... · ajc.org
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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