Adolescent juif assis seul au fond d'une cour de récréation bondée, regardant ses camarades jouer au loin, lumière grise d'hiver, ambiance d'isolement
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Seul mon meilleur ami sait que je suis juif : des adolescents français s'expriment

21% des collégiens et lycéens français ont vu un camarade cacher sa judéité. Témoignages d'adolescents juifs qui dissimulent leur identité à l'école par peur des insultes et de l'exclusion, révélant l'échec du "sanctuaire républicain".

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Younes a 18 ans. En mai 2026, il est invité avec huit autres adolescents juifs à rencontrer l'ambassadeur américain Charles Kushner à Paris. L'événement, organisé par CTeen France, devrait être une fierté. Pourtant, Younes refuse la lettre de recommandation que l'ambassadeur propose de lui remettre. Son motif ? Il ne veut pas que ses camarades de lycée découvrent qu'il est juif. Aujourd'hui, dans son établissement, un seul élève le sait : son meilleur ami. Ce geste, absurde en apparence, dit tout du malaise qui ronge une génération. L'enquête IFOP/CRIF publiée en mars 2025 confirme que ce cas n'est pas isolé : 21 % des collégiens et lycéens déclarent avoir été témoins de camarades cachant leur judéité. Dans les établissements REP et REP+, ce taux monte à 44 %. L'adolescence, censée être le temps de l'affirmation de soi, devient pour des milliers de jeunes Français l'âge du placard.

Adolescent juif assis seul au fond d'une cour de récréation bondée, regardant ses camarades jouer au loin, lumière grise d'hiver, ambiance d'isolement
Adolescent juif assis seul au fond d'une cour de récréation bondée, regardant ses camarades jouer au loin, lumière grise d'hiver, ambiance d'isolement

Le coming out inversé des lycéens juifs

L'image est paradoxale. Un adolescent, entouré de diplomates, reçoit une reconnaissance officielle pour son courage à témoigner. Et il la refuse. Non par humilité, mais par peur. Younes, 18 ans, a expliqué aux organisateurs de CTeen que si la lettre de l'ambassadeur Kushner parvenait à son lycée, son secret serait découvert. Il préfère renoncer à une distinction plutôt que de risquer l'ostracisme quotidien. Ce mécanisme, les psychologues le connaissent bien : quand le secret devient plus vital que la fierté, c'est que l'environnement est perçu comme hostile au point d'annihiler toute velléité de reconnaissance.

Pourquoi Younes a refusé une lettre de l'ambassadeur américain

La rencontre du 4 mai 2026 entre neuf adolescents juifs français et l'ambassadeur Charles Kushner aurait dû être un moment de fierté collective. Les jeunes, âgés de 14 à 18 ans, venaient de toute la France pour partager leur expérience du quotidien. Mais c'est le refus de Younes qui a marqué les esprits. « Je ne peux pas accepter cette lettre, a-t-il expliqué. Si elle arrive au lycée, tout le monde saura. Et je ne veux pas que ça arrive. » Son meilleur ami est le seul dépositaire de son secret. Le reste de la classe, les professeurs, l'administration ignorent tout de sa judéité.

Ce geste dit l'ampleur du phénomène. Younes sacrifie une opportunité concrète — une lettre de recommandation d'un ambassadeur américain — pour préserver un secret qui, objectivement, ne devrait pas en être un. Le rabbin Mendy Kotlarsky, qui accompagnait le groupe, résume la situation : « Ce sont des adolescents qui entrent dans leur école chaque matin en se demandant s'ils vont être découverts. » La phrase de Younes, rapportée par l'Algemeiner, est terrible de lucidité : « Seul mon meilleur ami sait que je suis juif. Et je veux que ça reste comme ça. »

Le chiffre qui brise le tabou : 21 % des élèves ont vu un camarade cacher sa judéité

Le cas de Younes n'est pas une exception. L'enquête IFOP/CRIF réalisée en mars 2025 auprès de 2000 collégiens et lycéens dresse un tableau sans appel. 51 % des élèves ont entendu des remarques négatives sur les juifs de la part de camarades. 44 % ont été exposés à des insultes antisémites dans leur établissement. Mais le chiffre le plus frappant concerne la dissimulation : 21 % des jeunes interrogés déclarent avoir vu un camarade cacher sa judéité. Dans les établissements classés REP et REP+, ce pourcentage atteint 44 %.

Ces données ont été présentées lors des Assises de lutte contre l'antisémitisme, acte II, le 13 février 2025. Ce jour-là, douze jeunes — lycéens, collégiens et étudiants — ont témoigné devant les ministres Aurore Bergé et Élisabeth Borne dans les locaux de Radio France. L'événement avait une importance symbolique forte : les premiers travaux des Assises, lancés en 2024, avaient été interrompus par la dissolution de l'Assemblée nationale en juin. Cette seconde édition visait à remettre le sujet sur le devant de la scène. Mais les chiffres, eux, parlaient déjà d'eux-mêmes.

Le parallèle avec la fiction : quand Clark Kent devient métaphore

Le parallèle avec l'univers des séries télévisées est frappant. Dans Smallville, Clark Kent cache ses pouvoirs pour survivre parmi les humains. Mais lui peut devenir Superman. L'adolescent juif, lui, n'a pas de cape. Il a juste une identité qu'on lui apprend à taire. Une analyse récente de la série Adolescence sur Netflix montre comment cette tranche d'âge est devenue, à l'écran comme dans la réalité, le théâtre des angoisses les plus vives. Pour les jeunes juifs de France, le parallèle est tragique : là où les héros de fiction finissent par révéler leur vraie nature, eux apprennent à l'enfouir toujours plus profondément.

L'inventaire du camouflage quotidien

Comment devient-on invisible quand on est juif en France en 2026 ? La réponse tient dans une série de gestes minuscules, presque anodins, qui composent un quotidien de l'effacement. Les témoignages recueillis par Franceinfo et Ouest-France dessinent une cartographie précise de cette survie au jour le jour. Ce n'est pas une décision unique, mais une somme de micro-renoncements qui finissent par constituer une seconde nature.

Main d'adolescent retirant discrètement une mezuzah de l'encadrement d'une porte d'entrée, doigts hésitants, lumière tamisée d'un couloir
Main d'adolescent retirant discrètement une mezuzah de l'encadrement d'une porte d'entrée, doigts hésitants, lumière tamisée d'un couloir

Le parallèle avec Clark Kent est ici encore plus parlant. Le héros de Smallville porte des lunettes et un costume pour dissimuler son identité extraterrestre. Les adolescents juifs, eux, retirent des objets, changent des noms, effacent des traces numériques. Leur kryptonite, ce n'est pas une pierre verte, c'est le regard des autres. Et contrairement à Superman, ils ne sauvent personne en se cachant. Ils essaient juste de passer une journée de cours tranquille.

Mezuzah retirée, nom changé sur Uber Eats

Léa a 35 ans aujourd'hui, mais son témoignage à Franceinfo raconte des stratégies qui commencent dès l'adolescence. Elle a retiré la mezuzah de sa porte d'entrée. Elle a changé son nom sur Deliveroo et Uber Eats. Elle a surtout changé le prénom de son bébé à naître. « Vous imaginez si j'avais crié 'Jacob' au parc ? Tout le monde aurait su qu'il était juif », explique-t-elle. Cette phrase résume l'absurdité tragique de la situation : le prénom d'un enfant devient un marqueur à risque.

Clem, autre témoin cité par Franceinfo, cache ses pendentifs — main de Fatma, étoile de David — sous son pull dans le métro. Elle cherche un appartement avec cave ou grenier pour pouvoir se réfugier en cas d'attaque. Ces gestes ne sont pas anodins : ils transforment l'espace public en zone de danger permanent. Les réseaux sociaux ne sont pas non plus un refuge. Les jeunes juifs nettoient leurs profils Instagram, suppriment les likes sur les pages communautaires, modifient leurs pseudos pour effacer toute trace d'appartenance. Le numérique, censé être un espace de liberté, devient un terrain miné.

Les mensonges du shabbat : se rendre invisible sans trahir sa foi

La question des fêtes religieuses est un casse-tête quotidien. Comment expliquer son absence le samedi sans révéler sa judéité ? Les réponses sont souvent embarrassées. « Je suis malade », « je vais chez ma grand-mère », « j'ai un rendez-vous médical » — chaque mensonge est une petite trahison de soi. Un lycéen parisien, dont le témoignage a été rapporté par l'Union des Lycéens Juifs de France (ULJF) lors des Assises de février 2025, résume la situation : « Dire que je suis juif est devenu un risque. Ma judéité est prétexte à des moqueries permanentes. Je suis devenu une cible. »

L'impossibilité de partager sa culture avec ses camarades est une forme de violence silencieuse. Les fêtes juives, les traditions familiales, les histoires transmises par les grands-parents — tout cela reste confiné à la sphère privée, comme une honte qu'il faudrait cacher. Le lycéen de l'ULJF ajoute : « Ce n'est pas seulement la peur des insultes. C'est l'idée que je ne peux pas être moi-même. Je dois constamment surveiller ce que je dis, ce que je fais, ce que je poste. »

Salomé et l'attente du shabbat : la semaine en suspens

Salomé, une adolescente d'Orléans présente à la rencontre avec l'ambassadeur Kushner, a livré un témoignage qui en dit long. « Toute la semaine à l'école, je ne fais qu'attendre le moment où je peux voir mes amis juifs », a-t-elle confié. Cette phrase révèle une réalité que les chiffres ne capturent pas : la semaine scolaire devient un tunnel à traverser, une parenthèse d'isolement avant le répit du week-end. La communauté juive, qui devrait être un cercle parmi d'autres dans la vie d'une adolescente, devient son unique refuge. Le reste du temps, elle porte un masque.

La banalisation de l'insulte antisémite en cours de récréation

Si les adolescents juifs se cachent, c'est parce que l'environnement scolaire est devenu hostile. Les témoignages les plus durs, recueillis par Ouest-France et Le Parisien, décrivent une violence verbale qui s'est banalisée au point de faire partie du décor sonore des établissements. L'école, présentée comme le « sanctuaire républicain », n'assure plus sa mission première : protéger les élèves.

Les chiffres de l'enquête IFOP/CRIF sont éloquents. 51 % des élèves ont entendu des remarques négatives sur les juifs. 44 % ont été exposés à des insultes antisémites. Mais le plus inquiétant est sans doute la part des adultes qui perpétuent ces stéréotypes : 16 % des surveillants et 13 % des professeurs adhèrent à des préjugés anti-juifs, selon la même enquête. Quand l'institution elle-même est contaminée, le refuge devient prison.

Le parcours du combattant de Sarah et Deborah

Sarah a 22 ans. Elle étudie le droit à l'université Paris 8 Saint-Denis. Un jour, elle découvre à sa place habituelle des inscriptions taguées : « Mort aux juifs », « Hamas vaincra », « Hitler nous manque ». La violence est immédiate, physique presque. Mais ce n'est que le début. Après un exposé sur Israël, une étudiante lui lance : « La place des juifs, c'est à Auschwitz. » Sarah arrête d'aller en cours. « Personne ne voulait plus s'asseoir à côté de moi, raconte-t-elle. Je me sentais exclue, isolée. J'avais peur. »

Deborah, 19 ans, étudiante en histoire à Lyon 3, a entendu pire encore. « Tu mérites de crever dans les camps », lui a dit un camarade de fac. Depuis le début de sa licence, les remarques antisémites se multiplient. « On me dit que les juifs contrôlent les médias, qu'on est riches, qu'on invente l'Holocauste », énumère-t-elle. Ces propos ne sont pas tenus dans l'ombre, mais en plein cours, devant des professeurs qui souvent ne réagissent pas.

Des surveillants antisémites : quand l'institution faillit

Le cas de « Solal », rapporté par l'ULJF, illustre la défaillance de l'institution. Ce lycéen de banlieue parisienne voit plusieurs élèves faire des saluts nazis dans son établissement. Sa mère se plaint au délégué des parents d'élèves. La réponse tombe, cinglante : « Je ne me sens pas concerné, je ne suis pas juif. » Ce refus de voir, cette incapacité à comprendre que l'antisémitisme est l'affaire de tous, est peut-être ce qu'il y a de plus grave.

L'enquête IFOP/CRIF confirme ce malaise : 16 % des surveillants et 13 % des professeurs adhèrent à au moins un préjugé anti-juif. Le constat de l'étude est terrible : « L'école n'est plus un sanctuaire. » Les jeunes juifs ne peuvent plus compter sur les adultes pour les protéger. Pire, certains de ces adultes partagent les stéréotypes qui les mettent en danger. Dans ces conditions, le camouflage n'est pas une lâcheté, c'est une stratégie de survie.

Les menaces lors des blocus : quand l'engagement politique devient prétexte

Sarah, lycéenne à Paris, a été menacée lors d'un blocus pour la Palestine en 2024. Les slogans entendus ce jour-là étaient sans ambiguïté : « Le 7 octobre on vous le refera » et « Mort aux Juifs ». Ce type d'incident n'est pas isolé. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient se répercutent directement dans les cours de récréation françaises, transformant chaque élève juif en cible potentielle. Les jeunes juifs deviennent des boucs émissaires, tenus pour responsables de conflits qui les dépassent, sans que l'institution scolaire ne prenne la mesure de cette injustice.

La froide mécanique du rejet adolescent

L'insulte est violente, mais l'exclusion sociale est pire. Pour un adolescent, rien n'est plus douloureux que de se retrouver seul à la cantine, exclu du groupe WhatsApp, ignoré dans la cour de récréation. Les chiffres de l'enquête IFOP/CRIF révèlent une mécanique de rejet implacable : 16 % des élèves ne voudraient pas d'un ami juif. Ce pourcentage monte à 52 % chez les élèves d'origine non-européenne et à 45 % chez les élèves musulmans.

Ce rejet n'est pas anecdotique. Il structure les relations sociales dans les établissements scolaires. Savoir qu'un camarade sur six refuse par principe de vous avoir comme ami, c'est intérioriser l'idée que votre identité est un handicap social. C'est cette peur du rejet qui justifie le camouflage : être juif, c'est risquer de perdre tous ses amis du jour au lendemain.

Le tabou de l'amitié : un isolement plus dur que les coups

Le chiffre le plus glaçant de l'enquête IFOP/CRIF n'est pas celui des insultes, mais celui des préjugés. 54 % des élèves adhèrent à au moins un stéréotype anti-juif. Cela signifie que plus d'un jeune sur deux véhicule une image négative des juifs, qu'elle soit consciente ou non. Dans ces conditions, l'amitié devient impossible. Comment se lier sincèrement avec quelqu'un qui pense, même inconsciemment, que « les juifs sont trop présents dans les médias » ou qu'« ils ont trop de pouvoir » ?

Le refus d'amitié (16 %) est le marqueur ultime de l'exclusion sociale. Il transforme la judéité en stigmate, au sens où l'entendait le sociologue Erving Goffman : un attribut qui discrédite celui qui le porte et le réduit à une identité dévalorisée. Les adolescents juifs apprennent très tôt que leur identité est un problème pour les autres. Et ils réagissent comme tout être humain face à une menace sociale : ils se cachent.

Coming out gay vs coming out juif : pourquoi la comparaison ne tient pas

On entend parfois une comparaison entre le « coming out juif » et le coming out homosexuel. À première vue, le parallèle a du sens : dans les deux cas, il s'agit de révéler une identité minoritaire, potentiellement stigmatisée. Mais la comparaison s'arrête là. Le coming out gay, dans l'imaginaire moderne, est un chemin vers la fierté et l'acceptation. Malgré les difficultés, il existe un récit positif de la sortie du placard, des fiertés LGBTQ+, des célébrations collectives.

Le « coming out juif » n'a rien de cela. Révéler sa judéité, c'est se déclarer vulnérable. C'est s'exposer à des insultes, à l'exclusion, parfois à la violence physique. Il n'existe pas de « fierté juive » dans les cours de récréation françaises. Le secret juif ne se partage pas, il se tait. Cette spécificité alourdit le silence : contrairement à d'autres minorités qui peuvent trouver dans la révélation une forme d'émancipation, les jeunes juifs savent que parler les mettra en danger. Alors ils se taisent.

Un quart des adolescents trouve les insultes « acceptables »

L'enquête IFOP/CRIF révèle un autre chiffre alarmant : un quart des adolescents considèrent certaines insultes ou stéréotypes antisémites comme « acceptables ». Cette banalisation du discours de haine est le terreau sur lequel prospère le camouflage. Quand les blagues antisémites sont tolérées, quand les remarques sur « l'argent des juifs » passent sans réaction, le message envoyé aux jeunes juifs est clair : ta présence dérange, ton identité est un problème. Le vademecum « Agir contre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations liées à l'origine », publié par le ministère de l'Éducation nationale en juin 2024, fournit pourtant des outils précis pour répondre à ces situations. Mais sur le terrain, l'application reste inégale.

Ce que fait la République pour ces ados fantômes

Face à ce constat accablant, des réponses institutionnelles et associatives tentent de s'organiser. L'Union des Lycéens Juifs de France (ULJF) est en première ligne. Fondée par de jeunes militants, elle collecte des témoignages, organise des groupes de parole, fait pression sur les pouvoirs publics. Son travail de documentation est essentiel : sans elle, les 30 témoignages publiés en octobre 2024 n'auraient jamais vu le jour.

Les Assises de lutte contre l'antisémitisme, acte II, en février 2025, ont marqué une tentative de prise de parole officielle. Douze jeunes ont témoigné devant les ministres Aurore Bergé et Élisabeth Borne. Mais le chemin est long. La dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024 avait déjà interrompu les premiers travaux. Et les mesures annoncées peinent à se concrétiser sur le terrain.

Au micro de Radio France, douze ados face aux ministres

Le 13 février 2025, dans les locaux de Radio France, douze jeunes juifs — lycéens, collégiens, étudiants — prennent la parole devant les ministres Aurore Bergé et Élisabeth Borne. L'événement est inédit. Jamais autant de jeunes n'avaient témoigné aussi directement devant des membres du gouvernement. Les récits sont poignants : insultes, menaces, isolement, camouflage. Les ministres écoutent, promettent des mesures.

Mais le symbole a ses limites. L'Éducation nationale a recensé 477 signalements antisémites et 496 actes racistes au premier trimestre de l'année scolaire 2024-2025. 42 % des auteurs d'actes antisémites ont moins de 35 ans. Les chiffres sont là, mais les réponses tardent. Les jeunes qui ont témoigné ce jour-là sont repartis avec la certitude d'avoir été entendus, mais sans garantie d'être protégés.

ULJF : le safe space qui remplace la cour de récréation

L'Union des Lycéens Juifs de France est devenue un refuge. Ses fondateurs rapportent avoir collecté plus de 30 témoignages en quelques mois. L'association organise des rencontres, des groupes de parole, des ateliers d'auto-défense verbale. Elle permet à des jeunes qui se sentent seuls de rencontrer d'autres adolescents vivant la même situation.

Dans un monde où la cour de récréation est devenue hostile, l'ULJF offre un espace de sécurité. Un lieu où l'on peut poser son sac sans craindre une insulte. Où l'on peut parler de ses fêtes sans mentir. Où l'on peut être juif sans avoir à s'en excuser. Ce safe space pallie les carences de l'école et de l'État, mais il ne les remplace pas. Car le problème n'est pas individuel : il est collectif. Et c'est à la République dans son ensemble d'y répondre.

Le vademecum de l'Éducation nationale : un outil qui reste sur l'étagère

Le ministère de l'Éducation nationale a publié en juin 2024 un vademecum intitulé « Agir contre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations liées à l'origine ». Ce document de référence détaille les procédures à suivre face aux insultes, aux inscriptions, aux discours de haine en ligne, aux saluts nazis. Il rappelle le cadre légal et fournit des fiches pratiques pour chaque type d'incident.

Mais sur le terrain, l'écart entre la théorie et la pratique est abyssal. Les témoignages de l'ULJF montrent que beaucoup d'établissements ne connaissent pas l'existence de ce vademecum, ou choisissent de ne pas l'appliquer. Le délégué des parents qui répond « je ne me sens pas concerné, je ne suis pas juif » à une mère signalant des saluts nazis n'a manifestement pas été formé. L'outil existe, mais la volonté politique de le mettre en œuvre fait défaut.

Génération camouflée : quel avenir pour les juifs de France ?

L'adolescence est le temps de la construction de l'adulte. Les années de lycée et de collège sont celles où l'on forge son identité, où l'on apprend à être soi-même en société. Que deviennent des jeunes qui ont passé ces années à se cacher ? Le concept de « génération camouflée » n'est pas une formule choc : c'est une réalité sociologique.

Léa change le prénom de son bébé à naître pour ne pas le marquer comme juif. Younes refuse une lettre de l'ambassadeur américain pour protéger son secret. Ces gestes ne sont pas anodins. Ils dessinent le portrait d'une génération qui apprend, dès l'enfance, que son identité est un fardeau. Et cette leçon, on ne l'oublie jamais.

L'histoire des Juifs de France est longue et complexe. Elle a connu des périodes d'épanouissement et des tragédies. Mais jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale, la question de la visibilité juive ne s'était posée avec une telle acuité chez les adolescents. Le paradoxe est cruel : dans une République qui se veut protectrice, des milliers de jeunes apprennent à disparaître.

Que signifie devenir adulte juif en France en 2026 ? C'est, pour beaucoup, apprendre à vivre avec un secret. C'est intérioriser l'idée que révéler qui l'on est peut coûter des amis, des opportunités, une tranquillité. C'est, pour certains, envisager l'avenir ailleurs. Les témoignages recueillis par l'ULJF, Franceinfo, Ouest-France et l'Algemeiner racontent tous la même histoire : celle d'une jeunesse qui voudrait juste être normale, mais qui doit d'abord survivre à l'école.

Conclusion : le prix du silence

La question n'est plus de savoir si l'antisémitisme existe dans les établissements scolaires français. Les chiffres et les témoignages répondent sans ambiguïté. La question est de savoir ce que la République compte faire pour que Younes, Léa, Sarah, Deborah et tous les autres puissent un jour poser leur masque. Pour qu'ils n'aient plus à choisir entre leur sécurité et leur identité. Pour qu'être juif, à 16 ans, redevienne ce que ça n'aurait jamais dû cesser d'être : une évidence, pas un secret.

Le vademecum de l'Éducation nationale existe, les Assises ont eu lieu, les associations comme l'ULJF se démènent. Mais tant que 16 % des surveillants et 13 % des professeurs adhéreront à des préjugés anti-juifs, tant que 54 % des élèves véhiculeront au moins un stéréotype, tant que 21 % des jeunes verront un camarade cacher sa judéité, le problème restera entier. La génération camouflée grandit, et avec elle, le risque que le silence devienne une habitude transmise de parents à enfants.

Younes a refusé la lettre de l'ambassadeur. Mais ce n'est pas lui qui devrait avoir honte.

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Questions fréquentes

Pourquoi des adolescents juifs cachent-ils leur identité ?

D'après une enquête IFOP/CRIF de mars 2025, 21 % des collégiens et lycéens ont vu un camarade cacher sa judéité, et ce taux monte à 44 % en REP+. Les jeunes craignent l'ostracisme, les insultes antisémites (entendues par 44 % des élèves) et l'exclusion sociale, ce qui les pousse à dissimuler leur identité.

Quel geste choquant a eu lieu lors d'une rencontre avec l'ambassadeur américain ?

En mai 2026, Younes, 18 ans, a refusé une lettre de recommandation de l'ambassadeur Charles Kushner. Il craignait que ses camarades de lycée découvrent sa judéité, car seul son meilleur ami connaît son secret.

Quels sont les chiffres clés de l'antisémitisme à l'école ?

L'enquête IFOP/CRIF de 2025 révèle que 51 % des élèves ont entendu des remarques négatives sur les juifs, 44 % des insultes antisémites, et 16 % des surveillants et 13 % des professeurs adhèrent à des préjugés anti-juifs.

Comment les adolescents juifs se rendent-ils invisibles au quotidien ?

Ils retirent leur mezuzah, changent leur nom sur Uber Eats ou évitent de crier le prénom de leur enfant juif dans un parc. D'autres cachent leurs pendentifs sous leurs vêtements ou nettoient leurs profils Instagram pour effacer toute trace de leur judéité.

Quel est l'impact de l'antisémitisme sur l'amitié entre adolescents ?

16 % des élèves refusent d'avoir un ami juif, et 54 % adhèrent à au moins un stéréotype anti-juif. Ce rejet structurel pousse les jeunes juifs à se cacher pour éviter l'exclusion sociale et la perte de leurs amis.

Sources

  1. [PDF] Agir contre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations liées à l ... · dilcrah.gouv.fr
  2. algemeiner.com · algemeiner.com
  3. [PDF] La lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie · documentation-administrative.gouv.fr
  4. [PDF] Agir contre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations liées à l ... · eduscol.education.gouv.fr
  5. franceinfo.fr · franceinfo.fr
deep-thinker
Yanis Combot @deep-thinker

Je suis ce pote qui te parle de Nietzsche entre deux gorgées de café et qui illustre Foucault avec des épisodes de Black Mirror. Étudiant en philo à la Sorbonne, je suis convaincu que la philosophie n'est pas un truc poussiéreux réservé aux profs en tweed. Les grandes questions – la liberté, la justice, le sens de la vie – elles nous concernent tous. J'aime poser des questions plus que donner des réponses. Et si mes articles te font réfléchir sous la douche le lendemain, j'ai fait mon job.

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