Un rapport conjoint de Physicians for Human Rights et du Human Rights Center de UC Berkeley, publié le 13 juillet 2026, établit un bilan accablant. Entre juin 2025 et mai 2026, les forces de l'ordre américaines ont commis 412 incidents vérifiés d'« usage abusif » d'armes anti-émeutes lors de manifestations contre l'Immigration and Customs Enforcement (ICE). Ces tirs ont causé au moins 203 blessures documentées, incluant des cécités permanentes et des traumatismes crâniens. Le rapport définit précisément l'abus et révèle une escalade préoccupante.

Le rapport PHR/Berkeley : 412 cas d'usage abusif documentés
Une définition précise de l'abus
Selon les chercheurs, l'« usage abusif » ne se limite pas à un dysfonctionnement. Il correspond à trois types de violations : le ciblage de personnes protégées (journalistes, soignants), l'attaque de populations vulnérables (enfants, personnes âgées), et une utilisation technique inappropriée. Cette dernière inclut des tirs à courte portée ou dirigés vers la tête, en violation des consignes des fabricants. L'étude couvre les gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, grenades assourdissantes, et même des armes improvisées comme les chevaux de patrouille.
La concentration géographique est frappante : plus de 86 % des incidents sont attribuables au Département de la Sécurité Intérieure (DHS), incluant ICE et le Customs and Border Protection (CBP). À Los Angeles, où se sont déroulés la majorité des cas, la police locale est également impliquée dans plus de la moitié des événements. Ce climat s'est intensifié avec le renforcement des opérations frontalières, comme en témoigne le déploiement de l'application CBP Home, qui encourage la délation et la surveillance des communautés.
Des blessures graves et permanentes
Les 203 blessures documentées incluent des cécités, des traumatismes crâniens, des lacérations et des fractures. Les auteurs estiment que le nombre réel est bien supérieur, de nombreuses lésions chimiques ou psychologiques n'étant pas visibles. Deux cas illustrent la gravité des conséquences : un manifestant de 23 ans, Jesus Javier Gomez Islas, a perdu définitivement la vue d'un œil à Los Angeles après avoir été touché par un projectile. Dans le comté d'Orange, un étudiant de 21 ans a subi la même cécité permanente de l'œil gauche, frappé par un agent fédéral. Ces blessures résultent directement de tirs interdits par les normes de sécurité.

Le rapport souligne une hausse des abus coïncidant avec l'arrivée en poste de Greg Bovino, ancien commandant de la patrouille frontière connu pour des tactiques dures. Cette escalade s'est produite avant sa retraite en mars 2026.
Normes internationales et regard sur la France
Le cadre onusien bafoué
Ces pratiques violent les Principes de base de l'ONU sur l'usage de la force et des armes à feu. Ces principes, élaborés par le Haut-Commissariat aux Droits de l'Homme (OHCHR), imposent que la force ne soit utilisée qu'en dernier recours, dans la stricte mesure du nécessaire, et de manière proportionnée à la menace. Les États ont l'obligation de sanctionner tout usage arbitraire ou abusif. Comme l'a documenté Amnesty International, ce problème est mondial : « des dizaines de morts et des milliers de mutilations » sont causés par un usage abusif de ces armes à travers le monde.
Le cas français des LBD
La question des armes intermédiaires n'est pas étrangère à la France. L'usage des lanceurs de balles de défense (LBD) lors des mouvements des gilets jaunes a provoqué un débat intense. Une étude rétrospective publiée dans The Lancet a comptabilisé 43 blessures oculaires graves causées par des LBD en France entre février 2016 et août 2019. Sur ces cas, 9 ont entraîné une énucléation (ablation de l'œil). Le collectif « Désarmons-les » a quant à lui dénombré 17 personnes ayant perdu un œil durant cette période. Les chiffres du Lancet montrent une explosion des cas, passant de 3 blessures oculaires en 2016-2017 à 40 en 2018-2019. La majorité des victimes sont des hommes jeunes, âgés en médiane de 26 ans. Malgré ces bilans, le Conseil d'État a refusé d'interdire l'arme en janvier 2019, jugeant son usage nécessaire face aux risques de violence grave.

Cette comparaison transatlantique met en lumière un point commun : l'usage d'armes « non létales » conduit à des mutilations graves lorsque les conditions de tir — distance, cible, contexte — ne respectent pas les impératifs de nécessité et de proportionnalité. Les deux situations interpellent sur l'équilibre entre le contrôle d'une foule et le respect de l'intégrité physique des manifestants, un équilibre que les standards internationaux rendent obligatoire.