Près de huit Israéliens juifs sur dix approuvent la poursuite de la guerre contre l'Iran, un mois après le lancement de l'opération « Roaring Lion ». Ce chiffre, issu d'un sondage de l'Israel Democracy Institute (IDI) publié le 30 mars 2026, contraste fortement avec l'inquiétude dominante en France et l'impopularité croissante du conflit aux États-Unis. Comment expliquer ce fossé, et ce consensus israélien est-il vraiment aussi solide qu'il en a l'air ?

78 % des Juifs israéliens soutiennent la guerre : le chiffre et ses nuances
Le sondage de l'IDI, réalisé en ligne du 22 au 26 mars 2026 auprès de 756 adultes israéliens (marge d'erreur de ±3,56 points), dresse un portrait clair : 78 % des Juifs israéliens soutiennent la poursuite de la guerre contre l'Iran. Seuls 11,5 % s'y opposent, un chiffre en hausse par rapport aux 4 % enregistrés au début de l'opération.
Ce soutien massif s'inscrit dans la continuité du déclenchement du conflit. Lors de la première semaine de l'opération « Roaring Lion », lancée fin février 2026, 93 % des Juifs approuvaient l'attaque conjointe israélo-américaine contre l'Iran, selon un précédent sondage IDI réalisé les 2 et 3 mars. Le chiffre de 78 % un mois plus tard représente donc une baisse notable, mais le niveau reste élevé.
Au-delà du soutien à la guerre elle-même, les Israéliens juifs expriment une confiance marquée dans la conduite des opérations : 74 % font confiance à Benyamin Netanyahu pour gérer l'opération, et 57 % souhaitent que la guerre se poursuive jusqu'à l'atteinte des objectifs militaires fixés. Un autre indicateur éclaire cet état d'esprit : 56 % des Juifs estiment que l'Iran s'est révélé plus faible que prévu, une perception qui renforce l'idée que la poursuite du conflit est militairement justifiée.
Un soutien massif mais fracturé : les clivages politiques et ethniques
Le consensus israélien n'est pas monolithique. Il se fissure selon l'orientation politique et l'appartenance ethnique, et ces fractures se sont accentuées depuis le début de l'opération.
La gauche israélienne, minoritaire mais résistante
Même à gauche, le soutien à la guerre reste majoritaire, mais nettement inférieur à celui du reste de l'échiquier politique. Selon le sondage IDI de mars 2026, 76 % des Juifs de gauche soutiennent l'opération, contre 93 % au centre et 97 % à droite. Ces écarts montrent que la guerre contre l'Iran bénéficie d'une adhésion transpartisane rare, tout en restant un marqueur politique.
Les Arabes israéliens, un rejet persistant
Le clivage ethnique est plus marqué encore. Chez les Arabes israéliens, le soutien à la poursuite de la guerre n'atteint que 19 %, contre 26 % au début de l'opération. Ce rejet, qui s'est renforcé au fil des semaines, contraste avec l'adhésion juive et rappelle que la société israélienne reste profondément divisée sur la question du conflit avec l'Iran et ses alliés régionaux.

Cette fracture n'est pas nouvelle : avant le lancement de l'opération, seuls 53 % des Juifs soutenaient une implication militaire directe d'Israël aux côtés des États-Unis contre l'Iran, tandis que 29 % des Arabes israéliens y étaient favorables. Le déclenchement de la guerre a donc créé un effet de ralliement chez les Juifs, mais a plutôt éloigné la minorité arabe.
Pourquoi les Israéliens tiennent-ils ? Menace, confiance et succès perçus
Le maintien d'un soutien aussi élevé un mois après le début du conflit s'explique par trois facteurs convergents : la perception d'une menace existentielle, la confiance dans la direction du pays, et le sentiment d'un succès militaire initial.
Le contexte de l'opération « Roaring Lion » est crucial pour comprendre cet état d'esprit. Lancée fin février 2026, elle a débuté par un choc : le Guide suprême iranien Ali Khamenei a été tué dans une frappe sur son complexe de Téhéran dès le premier jour. Les ripostes iraniennes ont fait 10 morts en Israël, mais 80 à 90 % des projectiles ont été interceptés par la défense aérienne. Pour les Israéliens, l'équation est simple : la menace est réelle, mais le pays est capable de s'en protéger.
Cette perception explique que trois Israéliens sur quatre jugent correcte la décision de frapper l'Iran, selon le sondage JPPI de mars 2026. La plupart estiment d'ailleurs que la guerre améliorera la stabilité régionale, un optimisme qui contraste avec les analyses internationales plus prudentes.
Mais ce soutien ne doit pas être lu comme une adhésion aveugle au gouvernement. Comme le souligne l'analyse d'Elizabeth Sheppard Sellam dans The Conversation, le soutien massif ne se traduit pas par une approbation sans réserve des coûts de la guerre. Les facteurs économiques et humains, notamment le coût du conflit et les pertes civiles, pourraient faire basculer l'opinion si la guerre s'enlisait.
Le fossé avec les opinions française et américaine
Le contraste est saisissant entre l'opinion israélienne et les perceptions occidentales, en particulier françaises. Un sondage LCI / Toluna-Harris Interactive réalisé les 22 et 23 avril 2026 auprès de 1 080 personnes dresse un tableau radicalement différent : 82 % des Français se disent inquiets de la guerre au Moyen-Orient, contre 76 % en juin 2025.
La solidarité avec les Israéliens recule : 45 % des Français se déclarent solidaires des Israéliens, contre 52 % en juin 2025. À l'inverse, 56 % se disent solidaires des Libanais et 50 % des Gazaouis. La bonne opinion d'Israël chute également : 32 % des Français en ont une bonne opinion, contre 38 % un an plus tôt.

Cette inquiétude française ne se traduit pas par un désintérêt : 75 % des Français se disent intéressés par le sujet, avec des pics chez les proches de La France insoumise (86 %), de la majorité présidentielle (90 %) et des Républicains (93 %). La guerre au Moyen-Orient est devenue un sujet de préoccupation majeur pour l'opinion française, mais dans une logique d'inquiétude et de rejet, plutôt que de soutien à l'un des belligérants.
Le fossé est encore plus spectaculaire avec les États-Unis, pourtant allié militaire d'Israël dans cette opération. En mars 2026, seul un Américain sur quatre soutenait les frappes contre l'Iran (sondage Reuters/Ipsos). En juillet 2026, le soutien est tombé à 33 %, le niveau le plus bas depuis le début du conflit. Selon un sondage Washington Post-Ipsos, la guerre en Iran est plus impopulaire aux États-Unis que les guerres d'Irak et d'Afghanistan ne l'ont jamais été.
Comment expliquer un tel décalage ? Les Israéliens vivent sous la menace directe des missiles iraniens et de ses alliés régionaux ; les Américains et les Français perçoivent ce conflit comme lointain, coûteux et potentiellement déstabilisateur pour l'économie mondiale. La perception de la menace, et donc la légitimité perçue de la guerre, n'a rien de comparable.
TikTok, Instagram : deux guerres parallèles sur les réseaux sociaux
Ce fossé se creuse encore davantage chez les jeunes, qui vivent la guerre à travers des prismes informationnels radicalement différents sur les réseaux sociaux. Sur TikTok, la génération Z raconte « sa première guerre mondiale » à sa façon : des vidéos de missiles sur fond de musique populaire, des « get ready with me » pour une hypothétique troisième guerre mondiale, et une anxiété diffuse face à un conflit perçu comme inéluctable.
Cette couverture algorithmique n'est pas sans danger. De nombreuses vidéos faussement liées au conflit inondent les réseaux sociaux, brouillant la frontière entre information et divertissement. La réponse des institutions est parfois inédite : Emmanuel Macron a répondu sur Instagram en message direct à une jeune internaute inquiète d'une entrée de la France dans le conflit, illustrant la porosité nouvelle entre la politique et les plateformes.
Pour les jeunes Français, la guerre se vit donc principalement comme une source d'anxiété diffuse, alimentée par des contenus souvent spectaculaires et parfois trompeurs. Pour les jeunes Israéliens, elle se vit dans les abris, avec des alertes réelles et une menace immédiate. Deux expériences parallèles, deux guerres racontées différemment, qui contribuent à creuser le fossé de perception entre les deux opinions publiques.
Un consensus qui pourrait s'effriter ? Les signes d'essoufflement
Le soutien massif des Israéliens juifs à la guerre n'est pas nécessairement immuable. Plusieurs signaux indiquent que ce consensus pourrait s'éroder si le conflit s'enlisait.
Le sondage IDI de juillet 2026, réalisé du 28 juin au 1er juillet, montre une dégradation nette des perceptions : seuls 38 % des Israéliens jugent la situation sécuritaire meilleure qu'avant l'opération « Roaring Lion ». Même au centre-droit, traditionnellement favorable à la ligne dure, 39 % disent que la situation s'est dégradée, contre 34 % qui l'estiment améliorée.
La confiance dans l'allié américain s'effrite également : 28 % seulement pensent que la sécurité d'Israël est une considération centrale pour Donald Trump, contre 44 % le mois précédent. Cette défiance croissante pourrait fragiliser le soutien à une guerre menée conjointement avec les États-Unis.
Le coût humain et économique commence à peser. L'analyse de The Conversation souligne que le soutien massif ne se traduit pas par une acceptation sans condition des coûts de la guerre. Si les pertes s'alourdissent, si l'économie souffre durablement, ou si la pression internationale s'intensifie, l'opinion israélienne pourrait se retourner. Le précédent de la guerre de Gaza, où le soutien initial s'était érodé au fil des mois, invite à la prudence.
Pour l'heure, un facteur de cohésion demeure : la perception d'une menace iranienne existentielle, renforcée par la mort de Khamenei et les ripostes limitées. Mais cette perception pourrait évoluer si la guerre s'étend, notamment au Liban où 72 % des Israéliens soutiennent la création d'une zone de sécurité permanente dans le Sud. Un engagement prolongé sur plusieurs fronts, avec des pertes accrues, pourrait ébranler un consensus qui, pour l'instant, reste solide.