En deux mois, l'essayiste Ferghane Azihari est passé de "qui ?" au statut de figure de la rentrée littéraire. Le Monde résume la situation sans détour : son livre est le sixième titre le plus vendu de la catégorie essais-documents mi-février selon les données d'Edistat, "peu plus de 10 000 exemplaires" vendus au 13 mars selon l'auteur lui-même, et "impossible, ou presque, d'échapper" à ce type de 32 ans qui arbore invariablement un noeud papillon.

La question que pose ce succès n'est pas "ce livre est-il bon". C'est : comment un militant libertarien de presque dix ans se retrouve-t-il la star d'une galaxie médiatique "marquée (très) à droite" ? La réponse gêne un peu tout le monde, parce qu'elle ne raconte pas une conversion. Elle raconte un marché.
Une trajectoire sans rupture apparente
Rien, dans le parcours d'Azihari, ne ressemble à un basculement brutal. Né le 16 octobre 1993 à Paris sous le nom de Ferghane Azihari, il signe aujourd'hui ses prises de parole du nom de Stéphane Azihari. Il a d'abord bataillé pour les idées libérales : L'Express estime qu'il "a passé presque dix années de sa vie à batailler pour les idées libérales" - ce qui situe ses débuts autour de 2016-2017.
Les ancrages sont précis et vérifiables. Membre du réseau European Students for Liberty et de Young Voices, il est délégué général de l'Académie libre des sciences humaines. En 2021, il reçoit le Prix Turgot du jeune talent pour Les Écologistes contre la modernité, publié à La Cité.
Et c'est là que le prisme du "changement de camp" se fissure : L'Islam contre la modernité paraît chez Presses de la Cité. Même maison, même formule "contre la modernité", même cible - l'antimodernisme. Le second livre prolonge le premier, il ne le contredit pas.
La thèse existait avant le livre
Si l'on veut dater le moment où Azihari devient un pourfendeur de l'islam, il faut remonter au moins à 2024, bien avant la parution. Sur son compte X, le 26 août 2024, il écrit déjà : "L'islam a beau être une superstition qui sème la désolation partout où elle s'installe", avant d'y consacrer un long développement sur le droit de "s'émanciper de sa religion".
Autrement dit : le livre n'a pas fabriqué la position, il l'a emballée à une échelle nationale. Entre la chronique et l'essai de rentrée, il y a un effet d'ampleur, pas un effet de rupture. Le ton des passages est déjà celui du livre : provocateur, hostile à la notion d'islamophobie.
Sa présence sur X reste un outil central. En juillet 2026, il revient sur un passage à franceinfo et corrige le bandeau à l'antenne :
Le chiffre à retenir ici n'est pas l'opinion - c'est la mécanique : 131 000 vues pour une correction de trois secondes. La polémique sur le mot "islamisme" contre "islam" est précisément le terrain où il joue le mieux.
La récompense médiatique, côté droite du paysage
C'est le point le plus factuel du dossier, et aussi le plus inconfortable. L'Express, qui lui consacre un long entretien le 22 janvier 2026, note que le pamphlet "a déjà fait la joie des médias conservateurs (Le Figaro Magazine, Le JDD, Valeurs Actuelles)" - tout en avouant qu'il est "difficile de classer son auteur à l'extrême droite".
La liste s'allonge ensuite : passage chez CNEWS dans Face à Bock-Côté le 31 janvier 2026 ; entretien dans L'Incorrect numéro 100 ; entretien dans Boulevard Voltaire ; interview dans Le Point ; apparitions régulières au Figaro Magazine, où il est chroniqueur, et sur France Info TV. Des médias qui ne partagent ni la même ligne, ni le même lectorat, mais qui convergent sur ce sujet précis.
Interprétation, à prendre comme telle : ce n'est probablement pas l'auteur qui a changé de camp, c'est le point de fixation du débat public qui s'est déplacé. La critique de l'islam comme cadre explicatif des sociétés musulmanes est devenue un format rentable - vendeur, programmable, discordant sans être classable à l'extrême droite. Un auteur libéral qui récite exactement ce que dit le camp "très à droite" depuis dix ans est, pour un directeur de rédaction, le meilleur des deux mondes : le fond convenu, avec une légitimité d'emprunt.
Le relais en ligne n'est pas anodin
Autour du livre, la diffusion ne se fait pas uniquement en plateaux. Elle passe aussi par des comptes tiers qui reprennent la thèse sans aucune nuance - situation classique pour un essai viral, mais dont la tonalité mérite d'être notée :
De l'autre côté, les critiques académiques existent et sont circonstanciées : la revue Mizane a consacré une analyse méthodologique au livre, reprochant notamment la manière dont les concepts y sont définis. Des historiens et chercheurs ont été cités contre lui, comme l'atteste la polémique autour de sa confrontation avec Rémi Brague et les débats qui ont suivi.
Le livre divise, c'est son job. Mais la polémique ne dit rien sur la trajectoire : elle en est le produit.
Le vrai sujet : une recomposition d'audience
En remplaçant l'idée de "conversion" par celle de recomposition d'audience, le dossier devient nettement plus clair. Azihari conserve ses réseaux libéraux - European Students for Liberty, Young Voices, les think tanks français et américains qu'il cite encore dans sa biographie officielle chez Atlantico. Personne ne l'a viré de ces réseaux. Il y a simplement un public de plus, capté là où le sujet est porteur.
Le parcours raconte moins le cheminement d'un individu que le comportement d'un écosystème médiatique : une ligne idéologique cohérente depuis dix ans, servie par un marché qui, depuis 2024, a décidé de la récompenser. La question n'est donc pas de savoir si Azihari a trahi ses idées. C'est de savoir pourquoi, entre l'écologie et l'islam, c'est la seconde cible qui paie.