Alejandro Mayorkas et Laurent Nuñez échangeant une poignée de main au siège du DHS à Washington, le 13 octobre 2021.
Actualités

Islam et République : Laurent Nuñez entre fermeté affichée et discriminations persistantes

Laurent Nuñez affirme combattre l'instrumentalisation de l'islam, mais son projet de loi et les discriminations persistantes interrogent sur la réalité derrière le discours.

As-tu aimé cet article ?

Le 3 mai 2026, Laurent Nuñez déclare au Monde : « Moi, je n’ai pas de problème avec l’islam en France, mais je combats ceux qui l’utilisent pour porter atteinte à notre République. » Cette phrase tombe alors que son projet de loi contre le séparatisme et l’entrisme est soumis au Conseil d’État, dans un climat politique tendu à un an des législatives. Entre les polémiques sur le voile des mineures, les contrôles au faciès et les fermetures de mosquées, la formule du ministre de l’Intérieur mérite d’être décortiquée. Derrière les mots se cache une réalité plus complexe, qui concerne directement les jeunes Français, musulmans ou non.

Alejandro Mayorkas et Laurent Nuñez échangeant une poignée de main au siège du DHS à Washington, le 13 octobre 2021.
Alejandro Mayorkas et Laurent Nuñez échangeant une poignée de main au siège du DHS à Washington, le 13 octobre 2021. — DHSgov / Public domain / (source)

La déclaration de Nuñez dans son contexte politique

Un entretien au Monde qui tombe à un moment clé

L’entretien publié le 3 mai 2026 n’est pas anodin. Il survient alors que le projet de loi « visant à lutter contre le séparatisme et l’entrisme » est en cours d’examen par le Conseil d’État. Nuñez y dévoile le contenu de son texte, présenté comme son « bébé législatif », selon les informations disponibles sur le site du Monde. Le ministre choisit le journal du soir pour poser son cadre. Il veut montrer qu’il n’est pas un adversaire de l’islam en tant que religion, mais un rempart contre ceux qui le détournent.

Laurent Nuñez annonçant une nouvelle loi sur le séparatisme, en avril 2026.
Laurent Nuñez annonçant une nouvelle loi sur le séparatisme, en avril 2026. — (source)

Cette distinction semble claire sur le papier, mais elle devient floue dès qu’on l’examine à la lumière des faits. Le même jour, les archives du Monde mentionnent également d’autres sujets d’actualité : l’agression d’une religieuse française à Jérusalem, la victoire de Tadej Pogacar au Tour de Romandie, et un documentaire sur l’agro-industrie. Nuñez partage la une avec ces événements, mais son message sur l’islam et la République occupe une place centrale.

La rivalité avec Bruno Retailleau, un contexte électoral

Il faut aussi comprendre que Nuñez avance sur un terrain miné. À droite, Bruno Retailleau, ancien ministre de l’Intérieur devenu candidat à la présidentielle pour Les Républicains, mène une surenchère sur le thème de l’« entrisme islamiste ». Selon Le Parisien, la compétition entre les deux hommes est ouverte. Retailleau, décrit comme plus « eruptif », n’hésite pas à employer un vocabulaire martial. Nuñez doit donc trouver un équilibre : montrer qu’il est aussi ferme que son rival, sans tomber dans les excès qui pourraient lui aliéner une partie de l’électorat modéré ou les associations antiracistes.

Laurent Nuñez et Alejandro Mayorkas lors d’un échange de cadeaux au DHS, le 13 octobre 2021.
Laurent Nuñez et Alejandro Mayorkas lors d’un échange de cadeaux au DHS, le 13 octobre 2021. — DHSgov / Public domain / (source)

Cette compétence se joue aussi en coulisses. Nuñez sait que son avenir politique dépend de sa capacité à incarner une autorité républicaine qui ne bascule pas dans la stigmatisation. Mais pour beaucoup de jeunes, cette ligne de crête ressemble à un exercice de communication plus qu’à une vraie rupture avec les pratiques discriminatoires.

Islam et République : une frontière difficile à tracer

La distinction entre religion et instrumentalisation

Nuñez insiste : il ne combat pas l’islam, mais son instrumentalisation. C’est une position classique dans la bouche des responsables politiques français depuis les attentats de 2015. Le problème, c’est que cette distinction est souvent difficile à appliquer sur le terrain. Quand une mère voilée est exclue d’une sortie scolaire, s’agit-il de combattre une « atteinte à la République » ou de punir une pratique religieuse normale ?

Portrait officiel de Laurent Nuñez, préfet de police.
Portrait officiel de Laurent Nuñez, préfet de police. — (source)

Le ministre lui-même a reconnu une « maladresse » en avril 2026, après avoir déclaré à la Grande Mosquée de Paris que « la République n’a pas à s’occuper de la promotion de l’islam ». Selon BFMTV, ses propos avaient été interprétés comme une volonté de laisser l’État définir ce qui est un « bon » ou un « mauvais » islam. Face à la polémique, il avait dû préciser sa pensée, affirmant qu’il était « opposé à ce que des enfants portent le voile » et qu’il restait « intraitable » quand les lois religieuses tentent de primer sur les lois républicaines.

Ce que disent les chiffres de la CNCDH

Le problème, c’est que cette fermeté affichée contraste avec le bilan dressé par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). En mars 2026, la CNCDH a publié une évaluation « très décevante » du plan national de lutte contre le racisme et l’antisémitisme 2023-2026, disponible sur le site de la CNCDH. Le rapport pointe une augmentation des actes islamophobes et une absence de mesures concrètes pour protéger les victimes.

Laurent Nuñez en tenue officielle de préfet de police.
Laurent Nuñez en tenue officielle de préfet de police. — (source)

Autrement dit, pendant que Nuñez promet de combattre ceux qui « utilisent l’islam contre la République », les musulmans ordinaires continuent de subir des discriminations dans l’emploi, le logement et les contrôles de police. Une étude publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences avait déjà montré, dès 2010, qu’un candidat à un emploi portant un nom à consonance musulmane avait moins de chances d’être rappelé qu’un candidat au profil similaire mais au nom chrétien. Quinze ans plus tard, la situation n’a pas fondamentalement changé.

Les mesures concrètes de Nuñez : qui visent-elles vraiment ?

Le projet de loi contre le séparatisme et l’entrisme

Le texte que Nuñez dévoile dans son entretien au Monde comporte plusieurs volets. Le premier concerne la surveillance des lieux de culte. Les préfets pourront désormais demander la fermeture administrative d’une mosquée sans passer par un juge, en cas de « provocation à la haine ou à la violence ». Sur le papier, la mesure semble proportionnée. Mais dans les faits, elle risque de viser principalement les petites mosquées de quartier, souvent fréquentées par des populations précaires et déjà sous pression policière.

Le deuxième volet du projet concerne les associations cultuelles. Nuñez veut renforcer les contrôles sur leurs financements, en particulier ceux venant de l’étranger. L’objectif affiché est d’empêcher l’ingérence de puissances étrangères comme l’Arabie saoudite ou le Qatar. Mais cette mesure pourrait aussi pénaliser des associations locales qui vivent de dons modestes et n’ont pas les moyens de se conformer à des obligations comptables complexes.

L’affaire du voile des mineures : un révélateur

En mars 2026, Nuñez avait déclenché une tempête médiatique en affirmant qu’il ne serait « pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile, elles menacent le vivre-ensemble républicain ». Ces propos, tenus à la Grande Mosquée de Paris, avaient été salués par certains comme une avancée, mais vivement critiqués par l’extrême droite.

Marine Le Pen avait dénoncé un « alignement sur les positions communautaristes de l’extrême gauche ». Jordan Bardella avait renchéri, estimant que le rôle du ministre de l’Intérieur n’était pas de « tolérer le voilement des petites filles ». Nuñez avait dû faire machine arrière, reconnaissant une « maladresse » et réaffirmant son opposition au port du voile par les mineures.

Cette affaire illustre parfaitement le dilemme de Nuñez. En voulant ménager à la fois les défenseurs de la laïcité et les musulmans modérés, il finit par mécontenter tout le monde. Pour les jeunes musulmanes, le message est ambigu : on vous dit que vous pouvez pratiquer votre religion, mais dès que vous portez un signe visible, vous êtes suspectes.

Les affaires récentes qui éclairent la position de Nuñez

Le soutien au maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko

Le 30 mars 2026, Nuñez s’était dit « très choqué » par les propos racistes tenus sur CNews à l’encontre de Bally Bagayoko, le nouveau maire LFI de Saint-Denis. « J’ai trouvé ces attaques ignobles, nous sommes ici en France, c’est la République française qui reconnaît tous ses enfants quelle que soit leur origine », avait-il déclaré sur RTL, selon Le Figaro.

Laurent Nuñez en costume, les bras croisés devant une porte vitrée.
Laurent Nuñez en costume, les bras croisés devant une porte vitrée. — (source)

Ce geste a été salué par les associations antiracistes, mais il a aussi été perçu comme une opération de communication. Nuñez, qui avait été préfet de police de Paris, sait que le racisme ordinaire touche particulièrement les élus des banlieues. En prenant la défense de Bagayoko, il se pose en garant de l’unité républicaine, tout en évitant de s’attaquer aux racines structurelles du problème.

Les fermetures de mosquées et les contrôles contestés

Sur le terrain, les actions de la police sous l’autorité de Nuñez continuent de susciter des controverses. En 2025, plusieurs mosquées ont été fermées pour des motifs liés à des prêches jugés radicaux. Dans certains cas, ces fermetures ont été validées par la justice. Dans d’autres, elles ont été contestées par les associations de défense des libertés publiques.

Le problème, c’est que ces mesures sont souvent perçues comme ciblant spécifiquement les musulmans, sans distinction entre les pratiquants ordinaires et les radicaux. Un jeune qui se rend à la mosquée du quartier pour la prière du vendredi peut se retrouver contrôlé, fouillé, voire fiché, simplement parce que son lieu de culte est sous surveillance. Nuñez promet de faire la différence, mais les témoignages recueillis sur les réseaux sociaux racontent une autre histoire.

La réaction des jeunes et des associations

Un sentiment d’ambiguïté et de défiance

Sur Instagram et TikTok, les réactions à la déclaration de Nuñez sont mitigées. Une vidéo publiée sur Instagram montre que certains jeunes musulmans y voient une tentative de rassurer, mais beaucoup dénoncent une « ambiguïté calculée ». Le sentiment général est que le gouvernement utilise la lutte contre l’entrisme comme un prétexte pour stigmatiser, tout en évitant de s’attaquer aux discriminations réelles.

Portrait de Laurent Nuñez, ancien patron de la DGSI.
Portrait de Laurent Nuñez, ancien patron de la DGSI. — (source)

Les associations étudiantes, comme l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) ou le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), rappellent que les discours de fermeté républicaine servent souvent de paravent à des pratiques policières disproportionnées. « Nuñez dit qu’il combat ceux qui utilisent l’islam contre la République, mais dans les faits, ce sont tous les musulmans qui sont mis dans le même sac », résume un porte-parole du CCIF.

La mobilisation contre l’annulation du RAMF

Un épisode récent a cristallisé ces tensions : la tentative du gouvernement d’annuler le Rassemblement annuel des musulmans de France (RAMF), un événement qui réunit chaque année des dizaines de milliers de fidèles au Bourget. Face à la mobilisation des organisateurs et des associations, la décision a été annulée. Sur les réseaux sociaux, cette victoire a été célébrée comme un revers pour Nuñez, accusé de vouloir « criminaliser la pratique religieuse ».

Pour les jeunes musulmans, cet épisode est emblématique. Ils ont le sentiment que le gouvernement utilise la lutte contre le séparatisme comme un prétexte pour restreindre leurs libertés, tout en niant les discriminations qu’ils subissent au quotidien. La déclaration de Nuñez, aussi mesurée soit-elle, ne suffit pas à dissiper ce malaise.

La comparaison avec Darmanin et Retailleau

Nuñez, plus modéré ou plus habile ?

Gérald Darmanin, prédécesseur de Nuñez au ministère de l’Intérieur, avait adopté un ton plus martial. Ses déclarations sur l’islam et la laïcité étaient souvent perçues comme stigmatisantes. Nuñez, en revanche, essaie de nuancer son discours. Il parle de « combat » mais ajoute qu’il faut « susciter l’adhésion de nos compatriotes musulmans, non les stigmatiser ».

Cette différence de ton ne change pas fondamentalement la politique menée. Les mesures de contrôle des mosquées, les restrictions vestimentaires et la surveillance des associations restent les mêmes. Mais la manière de les présenter est différente. Nuñez cherche à convaincre, là où Darmanin préférait imposer.

La ligne dure de Retailleau

À droite, Bruno Retailleau ne fait pas dans la nuance. Pour lui, la lutte contre l’entrisme islamiste est une priorité absolue, et il n’hésite pas à employer des termes comme « guerre » ou « invasion ». Sa candidature à la présidentielle repose en grande partie sur ce thème.

Nuñez doit donc composer avec cette concurrence. S’il est trop modéré, il risque de perdre des électeurs au profit de Retailleau. S’il est trop dur, il s’aliène les musulmans modérés et les associations antiracistes. Sa déclaration au Monde est un exercice d’équilibriste, mais elle ne résout pas la contradiction fondamentale : comment combattre l’instrumentalisation de l’islam sans stigmatiser les musulmans ?

Ce que cela signifie pour les jeunes citoyens

Comment reconnaître une « atteinte à la République » ?

Pour un jeune citoyen lambda, la frontière entre pratique religieuse normale et atteinte à la République est floue. Nuñez lui-même a du mal à la définir clairement. Dans son entretien, il cite des exemples : les prêches appelant à la haine, le refus de respecter les lois de la République, l’entrisme dans les associations. Mais il ne donne pas de critères précis pour distinguer une critique légitime de la politique française d’une remise en cause des valeurs républicaines.

Le problème, c’est que cette ambiguïté laisse la porte ouverte à l’arbitraire. Un policier qui contrôle un jeune dans la rue peut interpréter un simple commentaire comme une « provocation ». Une enseignante peut signaler une élève voilée comme « radicalisée ». Sans cadre clair, la lutte contre l’instrumentalisation de l’islam risque de se transformer en chasse aux sorcières.

Les conséquences concrètes sur le quotidien

Pour les jeunes musulmans, les conséquences sont tangibles. Les contrôles au faciès restent une réalité quotidienne, malgré les dénégations des autorités. Les sorties scolaires sont parfois annulées parce qu’une mère accompagnatrice porte le voile. Les candidatures à un stage ou à un emploi sont refusées en raison d’un nom à consonance arabe.

Nuñez promet de lutter contre ces discriminations, mais son projet de loi ne les aborde pas directement. Il se concentre sur la surveillance des lieux de culte et des associations, sans s’attaquer aux causes structurelles du racisme. Pour les jeunes, cette priorité donnée à la lutte contre le séparatisme au détriment de la lutte contre les discriminations est un signal inquiétant.

Conclusion

La déclaration de Laurent Nuñez au Monde le 3 mai 2026 est une tentative de clarifier sa position sur l’islam et la République, mais elle soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. En affirmant qu’il combat ceux qui utilisent l’islam contre la République, le ministre de l’Intérieur cherche à rassurer sans tomber dans la stigmatisation. Mais les faits – fermetures de mosquées, contrôles contestés, discriminations persistantes – contredisent ce discours de modération.

Pour les jeunes Français, musulmans ou non, l’enjeu est de savoir si cette distinction entre islam et islamisme est autre chose qu’un artifice rhétorique. Les mesures annoncées par Nuñez risquent de renforcer la défiance, en particulier chez ceux qui subissent déjà les effets du racisme systémique. Le débat sur la laïcité et l’islam en France est loin d’être clos, et la déclaration de Nuñez, aussi habile soit-elle, ne suffira pas à apaiser les tensions.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

Laurent Nuñez distingue-t-il islam et islamisme ?

Oui, il affirme ne pas avoir de problème avec l'islam en France, mais combattre ceux qui l'utilisent pour porter atteinte à la République. Cette distinction est jugée difficile à appliquer sur le terrain, où les musulmans ordinaires subissent encore des discriminations.

Que prévoit le projet de loi sur le séparatisme ?

Le texte permet aux préfets de fermer administrativement une mosquée sans juge en cas de provocation à la haine, et renforce les contrôles sur les financements étrangers des associations cultuelles. Ces mesures risquent de viser principalement les petites mosquées de quartier.

Pourquoi Nuñez a-t-il parlé de maladresse sur le voile ?

En avril 2026, il a déclenché une polémique en affirmant ne pas vouloir expliquer à des enfants que leur voile menace le vivre-ensemble. Face aux critiques de l'extrême droite, il a reconnu une maladresse et réaffirmé son opposition au voile des mineures.

Les discriminations envers les musulmans ont-elles baissé ?

Non, selon la CNCDH, les actes islamophobes ont augmenté et le plan national de lutte contre le racisme 2023-2026 est jugé très décevant. Les discriminations persistent dans l'emploi, le logement et les contrôles de police, sans mesures concrètes pour protéger les victimes.

Sources

  1. Les Archives du Monde - consultez tous les articles en ligne · lemonde.fr
  2. "J’ai commis une maladresse": Laurent Nuñez s'explique après ses propos sur l'islam et le port du voile chez les mineures · bfmtv.com
  3. cncdh.fr · cncdh.fr
  4. instagram.com · instagram.com
  5. «J’ai trouvé ces attaques ignobles» : Laurent Nuñez se dit «très choqué» après des propos sur CNews visant le maire LFI de Saint-Denis Bally Bagayoko · lefigaro.fr
world-watcher
Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

893 articles 0 abonnés

Commentaires (6)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires