Liza Hammar publie un essai qui bouscule les certitudes. « Le hijab, leur obsession et nous » ne se contente pas d’analyser le débat sur le voile : il le retourne comme un gant. Chercheuse féministe et musulmane, l’autrice pose un diagnostic implacable sur l’énergie politique déployée contre quelques centaines de femmes. En mêlant récit personnel et rigueur académique, elle déchire le silence imposé aux premières concernées et propose une lecture matérialiste des violences systémiques. Le livre, coédité par les Éditions Daronnes et les éditions de la rue Dorion, est lancé à Montréal le 9 avril 2026.

« Leur obsession et nous » : comment le titre de Liza Hammar renverse l’accusation
Le titre frappe fort. Dès la couverture, Liza Hammar refuse le cadre imposé par des décennies de polémiques stériles. Elle ne pose pas la question habituelle — « le voile est-il une oppression ? » — mais déplace le projecteur sur ceux qui regardent, jugent et légifèrent. Ce renversement sémantique est une arme rhétorique redoutable. En nommant l’obsession, l’autrice transforme l’objet du débat : le problème n’est plus le tissu sur la tête des femmes, mais le regard occidental qui refuse de l’accepter.
« Leur obsession » : le syntagme qui retourne la question sur elle-même
Le pouvoir performatif du titre repose sur un déplacement subtil mais radical. Liza Hammar n’entre pas dans la discussion sur les « valeurs républicaines » ou la « liberté des femmes ». Elle désigne la pathologie là où elle se trouve : dans l’acharnement politique et médiatique contre un vêtement porté par une minorité infime. Le terme « obsession » évoque une fixation irrationnelle, presque clinique. Il renvoie à ce que l’article Our Streets Now décrit comme « la peur et l’obsession autour du hijab » qui « ont conduit à la stigmatisation des femmes musulmanes ». Hammar transforme ainsi la question piégée — « pourquoi portez-vous le voile ? » — en une autre, bien plus gênante pour ses interlocuteurs : « pourquoi ne pouvez-vous pas supporter de nous voir voilées ? »
Ce retournement n’est pas une simple provocation. Il s’appuie sur une généalogie intellectuelle solide, celle des études postcoloniales et féministes qui ont montré comment l’Occident construit l’image de la femme musulmane comme victime à sauver. L’autrice refuse ce rôle. Elle ne se place pas en position de défense, mais d’attaque théorique. Le titre annonce la couleur : le livre ne répondra pas aux questions mal posées ; il les disqualifiera.
367 femmes en France, 25 au Québec : le décalage entre la peur et la réalité
Les chiffres donnent le vertige. Selon Le Monde diplomatique, cité dans une analyse du Crescent, 367 femmes portent le niqab en France. Au Québec, elles sont à peine 25 sur une population de neuf millions d’habitants. Ces statistiques, reprises par Liza Hammar, sont accablantes. Comment une si infime minorité peut-elle déclencher des tempêtes législatives, des débats parlementaires, des lois spéciales, des polémiques médiatiques qui s’étendent sur des décennies ?
Le décalage est grotesque. Plus de femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint que de femmes portant le niqab en France, mais la République n’a pas légiféré avec la même vigueur contre les féminicides. Cette disproportion révèle la nature profonde de l’obsession : le voile n’est pas un problème en soi, mais un symptôme. Il cristallise des angoisses bien plus vastes sur l’immigration, l’islam, la laïcité, l’identité nationale. En ouvrant son essai sur ce constat factuel, Hammar montre que le débat n’a jamais porté sur les femmes voilées, mais sur ce qu’elles représentent dans l’imaginaire occidental.
Le livre s’inscrit dans une tradition critique qui interroge les mécanismes de la panique morale. Pourquoi tant d’énergie contre si peu de monde ? La réponse, que Hammar déploie tout au long de son essai, est politique : le corps voilé sert de frontière symbolique, de marqueur de l’altérité irréductible. L’obsession en dit plus long sur l’observateur que sur l’observé.
Liza Hammar, de la Kabylie au Québec : refuser le « cul-de-sac intellectuel »
Qui parle, et d’où parle-t-elle ? Cette question est centrale dans le livre de Hammar, et elle l’est aussi dans la présentation de l’autrice. Liza Hammar n’est pas une polémiste extérieure au sujet. Chercheuse féministe musulmane, originaire d’un village kabyle en Algérie, elle vit entre la France et le Québec. Cette identité hybride lui confère une légitimité rare pour aborder la question du voile sans tomber dans les pièges du débat mainstream.
De la Kabylie au Québec : un parcours de chercheuse ancré dans les luttes
L’interview accordée par Liza Hammar à La Converse détaille son parcours. Née dans un village kabyle en Algérie, elle a émigré, poursuivi des études, et s’est spécialisée dans les questions de racialisation, d’islamophobie et de genre. Son travail académique refuse la neutralité feinte qui caractérise une partie de la recherche universitaire française. Hammar ancre son savoir dans une expérience incarnée, celle d’une femme musulmane qui a grandi entre plusieurs mondes.
Cette position lui permet d’éviter deux écueils symétriques. Le premier est celui de l’essentialisme identitaire, qui réduirait son analyse à une simple défense communautaire. Le second est celui de l’universalisme abstrait, qui prétend parler au nom de toutes les femmes sans voir les rapports de pouvoir concrets. Hammar navigue entre ces deux extrêmes avec une rigueur que salue la librairie Terra Nova : son essai « mêle rigueur académique et récit personnel pour interroger l’obsession politique sur le hijab ».
« Je ne veux pas prouver à mes bourreaux que je suis libre » : le refus d’être un objet de débat
Cette phrase, tirée de l’entretien avec La Converse, constitue le cœur éthique du livre. « Je ne veux pas prouver à mes bourreaux que je suis libre, je tourne le dos à leur cynisme. » Hammar refuse le système de preuve imposé aux femmes musulmanes par un regard occidental qui exige d’elles une performance de liberté. Le piège est bien connu : on somme la femme voilée de démontrer qu’elle choisit librement son voile, comme si la liberté se mesurait à l’aune de la nudité ou de la conformité aux normes vestimentaires dominantes.
En retournant l’accusation, Hammar change radicalement la position de parole. Elle ne se justifie pas. Elle n’explique pas son rapport au voile comme on passerait un examen. Elle interroge plutôt la demande de justification elle-même. Pourquoi faudrait-il que les femmes musulmanes rendent constamment des comptes sur leur tenue ? Pourquoi leur liberté est-elle toujours suspecte ? Ce renversement est libérateur pour les lectrices qui se reconnaissent dans cette fatigue d’avoir à se justifier sans cesse.
Islamophobie et capitalisme : les liaisons dangereuses décortiquées dans l’essai
Avec « Le hijab, leur obsession et nous », Liza Hammar propose une grille de lecture qui dépasse les approches culturalistes. L’essai s’inscrit dans une tradition matérialiste qui relie les violences symboliques aux structures économiques et politiques. L’obsession anti-voile n’est pas un simple préjugé culturel : elle est une machine idéologique qui sert des intérêts bien précis.
Sortir du piège du « choix individuel » imposé par le féminisme libéral
Le débat sur le voile bute régulièrement sur une impasse : la question du choix. Les unes affirment que le voile est imposé par la pression familiale ou religieuse ; les autres répondent qu’elles le portent librement. Hammar montre que ce cadre est un cul-de-sac intellectuel, comme elle le dit dans son interview à La Converse. Demander à des femmes racisées de « choisir » librement leur oppression dans un système raciste structurel est une imposture théorique. Le choix individuel n’existe pas en dehors des rapports de pouvoir qui le contraignent.
L’autrice oppose à cette impasse une analyse intersectionnelle qui articule classe, race et genre. Le corps voilé n’est pas seulement un signe religieux : il est pris dans une économie politique globale. Les femmes musulmanes subissent des discriminations sur le marché du travail, dans l’accès au logement, dans l’espace public. Leur marginalisation n’est pas le résultat d’un choix individuel, mais d’un système qui les exclut structurellement. Hammar déconstruit ainsi le féminisme libéral qui réduit l’émancipation à une question de libre arbitre individuel, sans voir les conditions matérielles qui rendent ce libre arbitre possible ou impossible.

Islamophobie et capitalisme : les liaisons dangereuses mises à nu par l’analyse matérialiste
La librairie Terra Nova résume bien l’ambition de l’essai : Hammar propose « une lecture matérialiste des violences systémiques visant les femmes qui portent le voile ». Cette approche permet de relier l’échelle micro — le quotidien des femmes voilées, leurs humiliations dans la rue, leurs difficultés à trouver un emploi — au macro — la mondialisation néolibérale, les politiques d’austérité, la montée des nationalismes.
L’obsession anti-voile n’est pas anodine. Elle justifie l’impérialisme occidental en présentant l’Occident comme le défenseur des droits des femmes face à un islam arriéré. Elle légitime la surveillance des populations racisées, les contrôles au faciès, les discriminations systémiques. Elle détourne l’attention des inégalités sociales réelles en focalisant la colère populaire sur des boucs émissaires commodes. En liant islamophobie et capitalisme, Hammar montre que la guerre culturelle contre le voile est aussi une guerre de classe.
France et Québec sous le voile : le miroir aux deux laïcités
L’essai de Liza Hammar possède une originalité rare dans le paysage éditorial francophone : il est « ancré entre le Québec et la France », comme le souligne la librairie Terra Nova. Cette double perspective permet une analyse comparative fine des deux modèles de laïcité et de leurs effets concrets sur les femmes musulmanes.
La laïcité française et la laïcité québécoise : deux chemins, une même obsession
La laïcité à la française et la laïcité québécoise ne sont pas identiques, mais elles produisent des effets similaires d’exclusion et de racialisation. En France, les lois de 2004 et 2010 ont interdit les signes religieux ostensibles à l’école puis le voile intégral dans l’espace public. Au Québec, la Loi 21 interdit le port de signes religieux à certains agents de la fonction publique. Hammar montre comment, derrière des histoires politiques différentes, se cache la même obsession : le corps de la femme musulmane doit être visiblement conforme aux normes occidentales.
L’autrice ne se contente pas de décrire ces lois. Elle en analyse les racines idéologiques. La laïcité française, héritière d’une tradition républicaine universaliste, prétend libérer les individus de leurs appartenances communautaires. Mais cette libération passe par l’injonction à se conformer à un modèle unique de citoyenneté, qui exclut celles et ceux qui refusent de laisser leurs particularismes au vestiaire. La laïcité québécoise, marquée par l’histoire de la Révolution tranquille et la peur de l’emprise religieuse, projette sur les musulmanes des angoisses héritées du passé catholique. Dans les deux cas, le résultat est le même : les femmes voilées sont exclues de l’espace public au nom de valeurs qui prétendent les libérer.
Lancement à Montréal le 9 avril 2026 : un essai qui traverse l’Atlantique
Le lancement du livre a eu lieu le 9 avril 2026 au Bâtiment 7 à Montréal, en présence de la politologue Fella Hadj Kaddour, comme le rapporte La Converse. Cet événement n’est pas anodin. Il montre que l’essai de Hammar circule entre les deux rives de l’Atlantique, fédérant des communautés de lecteurs et de lectrices qui partagent la même expérience de l’obsession anti-voile.
Le choix du Bâtiment 7, lieu emblématique de la militance montréalaise, est significatif. Ce n’est pas dans une librairie traditionnelle ou une salle universitaire que Hammar a choisi de lancer son livre, mais dans un espace autogéré, symbole des luttes sociales et communautaires. Ce geste ancre l’essai dans une pratique militante concrète, loin des débats académiques abstraits. Le livre devient ainsi un outil de rassemblement et d’organisation.
La parole volée : comment le livre déchire le silence du féminisme majoritaire
L’objectif central de « Le hijab, leur obsession et nous » est de « rendre audible la parole des premières concernées », comme le souligne La Converse. Hammar expose les « impensés du féminisme et du progressisme » que la librairie Terra Nova mentionne. L’essai répond frontalement aux discours qui « marginalisent et excluent les femmes musulmanes qui portent le voile », selon la description de Livres Hebdo.
Le grand impensé colonial du féminisme majoritaire
Hammar s’attaque à un tabou : la complicité historique du féminisme mainstream avec les politiques coloniales et racistes. La « libération » des femmes musulmanes a servi d’alibi aux interventions impérialistes, de l’Algérie française à l’Afghanistan contemporain. Le discours sur l’oppression des femmes musulmanes permet de justifier des guerres, des occupations, des politiques d’exclusion, tout en donnant bonne conscience à celles et ceux qui les mènent.
Le livre met au jour cette généalogie refoulée. Hammar montre comment le féminisme majoritaire, blanc, bourgeois, universaliste, a historiquement construit la figure de la femme musulmane comme victime à sauver. Cette construction sert à la fois à légitimer la domination occidentale et à invisibiliser les luttes concrètes des femmes musulmanes. En dénonçant cet impensé colonial, Hammar ne rejette pas le féminisme en bloc, mais appelle à un féminisme décolonial qui prenne au sérieux les rapports de pouvoir globaux.
« Rendre audible la parole des premières concernées » : déchirer le silence du débat public
Le livre de Hammar n’est pas un énième ouvrage sur les musulmanes. C’est un manifeste par une musulmane, pour les musulmanes. Ce déplacement de l’énonciation est crucial. Pendant des décennies, le débat sur le voile a été monopolisé par des voix non-musulmanes : politiques, éditorialistes, féministes blanches, experts auto-proclamés. Les premières concernées étaient réduites au silence ou invitées à témoigner de leur oppression supposée.
Hammar change la donne. Elle ne témoigne pas : elle analyse. Elle ne se justifie pas : elle attaque. Elle ne demande pas la permission de parler : elle prend la parole. Ce geste politique redonne de l’agentivité aux femmes voilées, qui cessent d’être des objets de débat pour devenir des sujets politiques. Le livre « déchire le silence » non pas en ajoutant une voix de plus au brouhaha médiatique, mais en changeant les termes de la conversation.
367 femmes, un pays, une obsession : pourquoi ce livre est un manifeste politique
La dernière section du livre avant la conclusion synthétise l’urgence politique de l’essai. En rappelant le chiffre absurde des 367 femmes portant le niqab en France face à la démesure du débat, Hammar pose la question politique fondamentale : pourquoi tant d’énergie contre si peu de monde ?
367 femmes, un pays, une obsession : la démesure d’un débat politique national
Le retour sur le décalage entre la réalité sociologique et la guerre culturelle est accablant. 367 femmes en France, 25 au Québec. Ces chiffres, tirés de Le Monde diplomatique, sont une arme de destruction massive contre le discours dominant. Comment expliquer que des gouvernements entiers, des médias, des intellectuels consacrent autant d’énergie à un phénomène aussi marginal ?
Hammar utilise ce fait comme une preuve que le voile est un « symptôme ». Il révèle les contradictions démocratiques des sociétés française et québécoise. L’obsession anti-voile est un indicateur de la crise de l’universalisme républicain, de l’incapacité à penser la diversité, de la peur de l’autre. En pointant cette disproportion, le livre devient un manifeste politique qui appelle à réorienter l’attention vers les vrais problèmes : inégalités sociales, violences policières, discriminations systémiques.
L’écho d’une génération : en quoi cet essai parle aux 18-25 ans
Le livre de Hammar trouve un écho particulier chez les jeunes lecteurs et lectrices. La génération née après les attentats du 11 septembre 2001 a grandi dans un monde où l’islamophobie est devenue un phénomène mainstream. Elle a vu ses camarades musulmans stigmatisés, ses amies voilées exclues. Elle cherche des outils intellectuels pour comprendre et combattre ces injustices.
Hammar leur offre une pensée qui ne tombe ni dans le piège moraliste de la « liberté des femmes » utilisée comme arme contre les musulmanes, ni dans le relativisme qui refuse de voir les oppressions réelles. Son approche intersectionnelle, matérialiste, décoloniale parle à une génération formée aux luttes pour la justice sociale, le climat, l’antiracisme. Le livre devient ainsi un manuel de combat pour celles et ceux qui refusent de choisir entre féminisme et antiracisme.
Conclusion : repenser la solidarité féministe sans imposer sa liberté
La conclusion de l’essai de Liza Hammar ne se contente pas de récapituler les arguments du livre. Elle ouvre une brèche vers une nouvelle forme de solidarité politique. En refusant de « prouver à ses bourreaux qu’elle est libre », Hammar trace une voie pour une solidarité basée sur la confiance et l’écoute, loin des injonctions à se conformer à un modèle unique de liberté.
L’essai de Hammar dépasse la simple dénonciation. Il ne s’arrête pas à la critique de l’obsession anti-voile, aussi nécessaire soit-elle. Il propose un cadre pour repenser la lutte collective contre les oppressions systémiques. Ce cadre repose sur un principe simple mais exigeant : faire confiance aux premières concernées pour définir leurs propres priorités, leurs propres stratégies, leurs propres formes de résistance.
Cette approche implique de renoncer à la posture paternaliste qui consiste à « libérer » les autres malgré eux. Elle exige d’écouter avant de parler, d’apprendre avant d’enseigner, de suivre avant de diriger. Le livre de Hammar devient ainsi un outil de désarmement face aux récupérations identitaires de tous bords. Il ne propose pas une nouvelle orthodoxie, mais une méthode : celle de la solidarité politique qui respecte l’autonomie des luttes.
En définitive, « Le hijab, leur obsession et nous » est bien plus qu’un essai sur le voile. C’est une invitation à repenser le féminisme, la laïcité, la citoyenneté, à partir de la parole de celles qui ont été réduites au silence. Liza Hammar ne déchire pas seulement le silence : elle ouvre un espace de parole et de lutte où les femmes musulmanes ne sont plus des objets de débat, mais des sujets politiques à part entière. Un livre indispensable pour toutes celles et ceux qui refusent de laisser l’obsession dicter les termes de la solidarité.