Nintendo a programmé l'arrêt de Mario Kart Tour le 30 septembre 2026. Sept ans de service : les ventes de Rubis payantes ont été stoppées avant l'échéance, les Rubis déjà détenus restent utilisables jusqu'à la coupure, et aucune version hors ligne n'est prévue. Une fois la coupure passée, il n'y aura pas de mode solo à ressortir du tiroir, pas de sauvegarde à conserver : le jeu ne s'ouvrira plus.

C'est le cas le plus net d'une situation qui se banalise. Amazon Games fermera New World: Aeternum le 31 janvier 2027. Lancé en 2021, le MMO s'éteindra après environ six ans d'existence. Ubisoft a déjà fait de même avec The Crew en mars 2024 et y est allé plus loin en révoquant les licences des joueurs propriétaires quelques jours après la coupure. Trois jeux, trois éditeurs, une même question posée aux acheteurs : que reste-t-il d'un achat quand l'éditeur décide de couper la prise ?
La réponse de Bruxelles : non, pour l'instant
Les joueurs ont tenté de poser la question au niveau européen. L'initiative citoyenne "Stop à la destruction des jeux vidéo", partie de la fermeture de The Crew et portée par le collectif Stop Killing Games, a récolté 1 294 188 déclarations de soutien vérifiées. Elle a été présentée à la Commission le 26 janvier 2026, auditionnée par le Parlement européen le 16 avril, puis débattue en séance plénière le 21 mai.
Le 16 juin 2026, la réponse est tombée. La Commission estime : "à ce stade, elle ne peut pas proposer d'obligation légale de maintenir la possibilité d'utiliser les jeux vidéo lorsque l'éditeur met fin à la fourniture commerciale". Le motif principal tient dans un conflit perçu avec les droits de propriété intellectuelle des ayants droit : imposer le maintien d'un jeu, estime Bruxelles, risquerait de porter atteinte à ces droits.
Concrètement, cela signifie qu'aucune loi européenne n'oblige un éditeur à laisser un jeu jouable après l'arrêt de son exploitation commerciale. À la place, la Commission annonce un code de conduite sectoriel, à élaborer d'ici fin 2026 avec l'industrie et les associations de consommateurs - un texte volontaire, non contraignant - ainsi qu'une campagne de sensibilisation sur les droits déjà existants des joueurs.
Autrement dit, Bruxelles renvoie les joueurs vers le droit de la consommation qu'ils ont déjà.
En France, un texte qui n'a jamais été vraiment éprouvé sur ce terrain
Depuis l'ordonnance du 29 septembre 2021, les jeux vidéo sont des "contenus numériques" au sens du Code de la consommation. Ils sont couverts par la garantie légale de conformité (articles L. 224-25-12 à L. 224-25-26). Pour les contrats conclus depuis 2022, l'éditeur doit aussi informer l'acheteur, avant l'achat, des "conditions de fourniture et d'interruption du jeu et de ses contenus".
L'avocat Hugo Petit consacre dans Le Village de la Justice une analyse des droits des joueurs en tant que consommateurs de contenus numériques. Son exemple central est la sanction injustifiée, le bannissement, pas la fermeture de serveurs.
De cette lecture générale découle un argument qu'il ne formule pas explicitement pour les serveurs : le joueur aurait droit, pendant toute la durée du contrat, à un jeu "propre à l'usage habituellement attendu, sans INTERRUPTION", conforme aux qualités qu'il peut légitimement attendre en termes de "fonctionnalité, d'accessibilité, de continuité". La charge de la preuve incomberait au professionnel. À défaut de mise en conformité : réduction de prix ou résolution du contrat. Étendre ce raisonnement à une fermeture de serveurs est donc une lecture - la mienne, ou celle de qui voudra s'en emparer - et non la conclusion de l'auteur.
Je trouve ce raisonnement solide. Mais il faut dire les choses telles qu'elles sont : c'est une thèse d'avocat argumentée, pas une jurisprudence établie. Aucun tribunal français n'a encore considéré qu'une fermeture de serveurs constituât un défaut de conformité engageant la garantie. Le chemin existe sur le papier ; il reste à tracer. Présenter ce recours comme un droit acquis serait mentir aux joueurs - précisément ce que ce débat ne peut pas se permettre.
Le procès qui pourrait faire jurisprudence
C'est pourquoi l'affaire devant le tribunal judiciaire de Créteil compte. Le 31 mars 2026, l'UFC-Que Choisir a assigné Ubisoft pour la fermeture de The Crew. L'association estime que "en privant brutalement les joueurs de tout accès à The Crew, Ubisoft a porté atteinte aux droits essentiels des consommateurs".
L'action vise plusieurs choses à la fois : la licéité des clauses de "licence d'utilisation" derrière lesquelles se replient les éditeurs, l'absence de mode alternatif après la coupure, le refus de rembourser les sommes créditées sur les comptes en ligne, et une pratique commerciale trompeuse - les joueurs n'ont jamais été loyalement informés du caractère provisoire de l'accès qu'ils achetaient.
Le problème tient aux conditions d'utilisation d'Ubisoft elles-mêmes, qui prévoient de pouvoir "limiter ou interrompre les fonctionnalités obsolètes ou non viables" et précisent : "Sauf indication contraire de notre part, nous ne garantissons pas la disponibilité d'un Service ou d'un Contenu pendant une période déterminée."
Toute la question est de savoir si une clause rédigée par le seul éditeur et ignorée du grand nombre suffit à éteindre ce que l'acheteur pensait acheter. Le résultat de Créteil sera plus utile que n'importe quel communiqué.
Ce que dit vraiment l'industrie
Videogames Europe, la représentation européenne du secteur, a défendu la liberté d'interrompre un service : pour elle, la décision "est complexe, jamais prise à la légère, et doit être une option pour les entreprises lorsqu'une expérience en ligne n'est plus commercialement viable". L'argument des coûts est réel - maintenir des serveurs a un prix, et un MMO que plus personne ne joue n'a aucune raison de tourner indéfiniment.
Le même communiqué rejette les serveurs communautaires. Le secteur estime qu'ils ne sont pas toujours une alternative viable : les protections chargées de sécuriser les données des joueurs, de supprimer les contenus illégaux et de lutter contre les contenus dangereux y seraient absentes, les détenteurs de droits restant responsables. Il ajoute que de nombreux jeux sont conçus dès le départ pour être exclusivement en ligne, et que leur création deviendrait alors excessivement coûteuse.
Le secteur y voit une fatalité technique ; c'est pourtant un choix de conception : The Crew nécessitait une connexion permanente y compris en solo, alors qu'un mode hors ligne aurait pu être prévu dès le départ. Personne ne demande à Nintendo de faire tourner Mario Kart Tour jusqu'en 2050. On demande simplement qu'au moment de l'achat, il reste quelque chose.

À ce propos, le mouvement Stop Killing Games a imputé son échec à une réunion privée d'Yves Guillemot avec la Commission quelques semaines plus tôt. Rien ne permet d'établir que cette rencontre a pesé dans la décision : c'est une allégation du collectif, relayée par un média spécialisé, et je la rapporte comme telle. Derrière cette allégation, il y a surtout un rapport de force : les joueurs, face à des éditeurs qui, eux, ont un bureau à Bruxelles.
Ce que vous pouvez faire concrètement
- Vérifiez ce qui est écrit avant l'achat. Depuis 2022, l'éditeur doit informer des conditions de fourniture et d'interruption. Un jeu vendu sans durée de vie annoncée ni mention de dépendance aux serveurs : l'information manquante joue en votre faveur.
- Conservez tout. Reçus, captures d'écran de la fiche produit, mentions relatives au mode solo ou à la jouabilité, communications de l'éditeur. En cas de litige, ce sont ces éléments qui prouveront ce qu'on vous a promis.
- Réclamez par écrit avant d'agir. Une mise en demeure adressée à l'éditeur est la première étape du recours, avec mise en cause possible du vendeur - y compris la plateforme.
- Regroupez-vous. Une association de consommateurs dispose du poids qu'un joueur isolé n'aura jamais : c'est l'UFC-Que Choisir, pas un abonné sur Reddit, qui plaide à Créteil.
Le refus de Bruxelles du 16 juin 2026 n'est pas une fin de partie. Le collectif poursuit son offensive auprès du Parlement européen en demandant l'inscription de ses revendications dans le Digital Fairness Act. Et le code de conduite annoncé pour fin 2026, s'il n'engage personne juridiquement, amènera au moins les éditeurs à écrire noir sur blanc ce qu'ils pensent de la durée de vie de leurs produits.
En attendant, la leçon tient en une phrase : vous n'achetez pas un jeu, vous achetez le droit d'y jouer aussi longtemps que l'éditeur le décidera. Tant que les tribunaux français n'auront pas dit le contraire, c'est la seule certitude.