Une démission avortée au cœur de la tempête
Le 22 juillet 2026, Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, a annoncé sur LinkedIn qu’elle présenterait sa démission au président de la République. Elle dénonçait le « recul environnemental de trop » représenté par l’adoption de la loi d’urgence agricole. Le texte, voté la veille à l’Assemblée nationale, autorise la réintroduction dérogatoire de deux pesticides longtemps interdits.

Le même jour, Emmanuel Macron a refusé sa démission. Il l’a demandée de rester à son poste, lui assurant de son soutien. Monique Barbut a accepté, obtenant des garanties sur la protection des forêts, des ressources en eau et la pollution au cadmium. Elle a toutefois « confirmé son désaccord » avec la version finale de la loi. Le journal Le Figaro a qualifié cette séquence de « vrai-faux départ ».
Cette instabilité n’est pas un accident. Monique Barbut est la huitième ministre de la Transition écologique sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Le turnover au « Hôtel de Roquelaure », siège du ministère, est devenu systémique, particulièrement depuis la perte de la majorité parlementaire en 2022. Ce « vrai-faux départ » n’est pas sans rappeler la valse des ministres sous le double quinquennat.

Réautorisation des pesticides : une loi qui divise
La loi d’urgence agricole, adoptée le 21 juillet 2026 par 296 voix contre 224, autorise l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) à accorder des dérogations temporaires pour l’acétamipride (un néonicotinoïde) et le flupyradifurone (un buténolide). Ces substances, interdites en France par décret en 2020, restent autorisées au niveau européen.
L’usage de l’acétamipride serait cantonné aux noisettiers, celui du flupyradifurone aux vergers de pommiers et de cerisiers, ainsi qu’aux betteraviers. L’autorisation est limitée à trois ans. Le gouvernement a présenté la loi comme une réponse aux difficultés de ces filières.

Les syndicats agricoles (FNSEA, Jeunes Agriculteurs, CGB) défendent cette réintroduction. Ils invoquent la nécessité de lutter contre des ravageurs comme la mouche Drosophila suzukii ou le puceron cendré, et de rester compétitifs face à des voisins européens où ces produits restent disponibles. « Une condition indispensable de compétitivité », selon Franck Sander, président des betteraviers.
La science pointe des risques documentés. L’acétamipride est un neurotoxique qui attaque le système nerveux central des insectes. Comme le souligne le chercheur du CNRS Jean-Marc Bonmatin, « il n’y a pas autant de différence entre l’acétamipride et le flupyradifurone qu’entre un pistolet et un revolver ». Ces substances sont systémiques : elles contaminent le pollen, le nectar et l’eau. Une étude publiée en mars 2025 a montré qu’une pulvérisation même à faible dose entraînait une mortalité allant jusqu’à 92 % chez trois espèces d’insectes.
Les risques pour la santé humaine sont signalés. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a relevé en 2024 des « incertitudes majeures » sur les effets sur la santé. Un tribunal signé par 15 sociétés savantes et 11 associations de patients dans Le Monde alerte sur une neurotoxicité développementale plausible. L’acétamipride a été retrouvé dans les urines et le liquide céphalorachidien d’enfants. Le Conseil constitutionnel a validé presque l’ensemble de la loi le 14 août 2026, jugeant les dérogations dans « l’intérêt général ». Cette validation a été saluée par les syndicats agricoles et critiquée par les associations environnementales, qui craignent une mise sous pression de l’ANSES.

Confiance érodée : la fracture avec les jeunes générations
L’adoption de la loi et le « vrai-faux départ » de la ministre ont cristallisé une colère citoyenne déjà latente. La mobilisation a été massive. Une pétition contre la loi Duplomb, ancêtre de ce texte, avait rassemblé 2,1 millions de signatures sur le site de l’Assemblée nationale. En juillet 2026, une trentaine de rassemblements ont eu lieu dans toute la France. Le collectif « Nourrir », regroupant 54 organisations, a exigé le retrait du texte.
Des figures politiques ont crié à la trahison. Marine Tondelier, d’EELV, a qualifié l’annonce de démission de « tremblement de terre » pour le gouvernement, sanctionnant son « incapacité à faire ne serait-ce que le minimum en matière d’écologie ». Manuel Bompard (LFI) a dénoncé un passage en force « contrairement aux engagements publics » du Premier ministre. Les altercations en coulisses, comme celle qui a opposé Élisabeth Borne à la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, montrent les fractures internes.
Cette séquence alimente la défiance des jeunes générations, qui perçoivent un décalage abyssal entre les promesses climatiques et les compromis politiques. La loi est dénoncée comme une « loi criminelle pour nos enfants » par des élus. Le fait que la ministre chargée de l’Écologie ait presque démissionné sur ce texte, avant d’être retenue par le Président, symbolise aux yeux de beaucoup une crise de crédibilité de l’État. La protection des générations futures suppose des décisions éclairées par la science la plus solide, rappellent les signataires du tribunal dans Le Monde. Pour une partie de l’opinion, ce n’est plus le cas.