Le 31 mai 2025, le site climate.gov, première ressource climatique du gouvernement américain avec 15 millions de visites annuelles, a été mis hors ligne du jour au lendemain. Toute son équipe venait d'être licenciée, et la page d’accueil redirigeait vers un simple formulaire d’inscription. Un vide brutal s’est ouvert pour les chercheurs, les enseignants et les citoyens qui dépendaient de ce portail. Aujourd’hui, une poignée d’anciens fonctionnaires, soutenus par un réseau de bénévoles, ont repris le flambeau en lançant climate.us, un successeur à but non lucratif qui défie la Maison-Blanche.

L’effacement de climate.gov : 15 millions de visites rayées d’un clic
31 mai 2025 : le jour où le site phare du climat a été mis hors ligne
Ce vendredi-là, les employés de climate.gov ont reçu un courriel laconique. Leurs accès étaient coupés, leurs postes supprimés. Rebecca Lindsey, qui dirigeait le site depuis des années, raconte au Guardian avoir perdu bien plus qu’un emploi : « Beaucoup d’employés fédéraux vivent un deuil — ils n’ont pas seulement perdu un travail, mais une vocation. Personne n’était prêt à lâcher climate.gov et sa mission. »
Ce licenciement massif s’inscrivait dans une purge plus large. Le 27 février 2025, environ 880 employés de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) avaient été remerciés, soit 7,3 % de l’effectif total. Des agents du DOGE (Department of Government Efficiency) étaient même entrés de force dans les locaux de Silver Spring, décrits par des membres du Congrès comme des « pirates informatiques ». Le message était clair : les données climatiques n’avaient plus leur place dans l’administration Trump.

Le rapport de l’Environmental Data and Governance Initiative (EDGI), cité par NPR, révèle l’ampleur du phénomène. Durant les 100 premiers jours du second mandat Trump, 632 modifications majeures ont été apportées aux sites web environnementaux du gouvernement, soit 70 % de plus que lors du premier mandat. Les changements étaient également plus radicaux. Climate.gov n’était pas une cible parmi d’autres : c’était la tête de pont de l’information climatique publique.
Un trou de 15 millions de visiteurs dans le web climatique
Climate.gov n’était pas un site comme les autres. Premier résultat Google pour le mot « climate » aux États-Unis, il attirait plus d’un million de visiteurs chaque mois en 2024, selon Rebecca Lindsey. Son audience cumulée dépassait les 15 millions de visites annuelles, et ses comptes sur les réseaux sociaux comptaient plus de 500 000 abonnés.
Les enseignants y puisaient des ressources pédagogiques. Les journalistes y vérifiaient leurs données. Les collectivités locales consultaient ses cartes de risques d’inondations et de canicules. Les chercheurs en dépendaient pour leurs modèles. Sa disparition a créé un vide informationnel immédiat, particulièrement critique en pleine saison des ouragans et des incendies.

Le site a été redirigé vers un portail générique de la NOAA, puis vers un simple formulaire d’inscription. Plus aucun article, plus aucune donnée, plus aucun outil de visualisation. Les citoyens américains, qui avaient financé ces ressources via leurs impôts, se sont retrouvés face à un mur numérique.
Le budget 2026 : la confirmation d’une stratégie d’asphyxie
La mise hors ligne de climate.gov n’était pas un accident. Le budget 2026 proposé par l’administration Trump prévoit une réduction de 27,28 % des dépenses de la NOAA, avec une coupe de 73,86 % pour le Bureau de recherche océanique et atmosphérique. Le Centre de modélisation climatique perdrait 25 % de ses effectifs. Ces chiffres, rapportés par la presse américaine, confirment que la disparition de climate.gov n’est que la partie visible d’un désinvestissement massif.
Des ouragans au « Golfe de l’Amérique » : les données sacrifiées
« Golfe de l’Amérique » : quand la science plie sous le décret
La purge ne s’est pas limitée à la mise hors ligne du site. L’administration Trump a lancé une chasse aux mots-clés dans l’ensemble des agences fédérales. Les décrets présidentiels signés dès le 20 janvier 2025 imposaient l’élimination de toute référence à la « justice climatique », à la diversité, à l’équité et à l’inclusion (DEI).

Rebecca Lindsey décrit le processus : « On nous demandait de supprimer tout contenu mentionnant les impacts disproportionnés du changement climatique sur les communautés historiquement défavorisées. » Mais le plus symbolique reste le renommage du « Golfe du Mexique » en « Golfe de l’Amérique ». Les pages qui ne respectaient pas cette nouvelle dénomination ont été purement effacées.
Selon le rapport de l’EDGI et les données disponibles, plus de 8 000 pages web et environ 3 000 jeux de données ont été supprimés ou modifiés depuis janvier 2025. Les agences touchées incluent le CDC (3 000 pages supprimées), le Census Bureau (3 000 pages), la NASA (suppression des mentions « peuples autochtones » et « justice environnementale ») et l’EPA (retrait de l’outil de cartographie EJScreen).
Catastrophes naturelles : l’effacement des preuves du coût du dérèglement
Parmi les pertes les plus graves figure l’arrêt de la base de données « Billion-Dollar Disasters » de la NOAA en mai 2025. Cet outil recensait depuis des décennies toutes les catastrophes naturelles ayant causé plus d’un milliard de dollars de dégâts aux États-Unis. Il permettait de quantifier le coût économique du dérèglement climatique, d’ouragan en incendie, d’inondation en sécheresse.
Le cinquième National Climate Assessment (NCA), un rapport majeur synthétisant l’état de la science climatique aux États-Unis, a été retiré des sites fédéraux en juin 2025. Cinq rapports complets, des centaines de pages d’analyses, des milliers de données, tout a disparu. Le Climate Literacy Guide, un guide pédagogique destiné aux enseignants, a subi le même sort.
L’American Geophysical Union (AGU) a tenté de combler le vide en lançant la « U.S. Climate Collection », mais cette initiative ne remplace pas l’autorité et la complétude des données fédérales. La facture climatique américaine, qui dépasse les 10 000 milliards de dollars de dommages depuis 1990, ne peut plus être officiellement calculée.
La censure par mots-clés : une méthode rodée

L’administration Trump a systématisé la recherche de termes interdits dans les bases de données fédérales. Selon le site d’information Axios, la NOAA a reçu instruction d’identifier tous les programmes comprenant des mots-clés liés au climat. La revue Nature rapporte que Donald Trump a annulé le financement fédéral américain destiné aux projets internationaux de lutte contre le changement climatique, soit 11 milliards de dollars en 2024.
Le mot même « climat » n’est pas mentionné dans les décrets présidentiels, sauf pour faire référence au retrait des États-Unis des conventions cadres et accords internationaux. Des sections entières consacrées au changement climatique ont été effacées des sites de la Maison-Blanche, du Département d’État, du ministère de l’Agriculture et du ministère des Transports.
Data Rescue Project : ces bibliothécaires qui sauvent le climat
Lynda Kellam : « Nous archivons dans l’urgence ce que l’État efface »
Lynda Kellam dort moins depuis janvier 2025. Secrétaire d’Iassist, une organisation professionnelle dédiée aux données publiques, elle coordonne le « Data Rescue Project 2025 ». Avec une dizaine de volontaires, elle travaille jour et nuit, sur son temps libre, pour archiver ce que l’administration Trump efface.
Leur méthode est rudimentaire mais efficace. Ils ont d’abord centralisé leurs actions dans un simple Google Doc, avant de basculer sur un site dédié. Le réseau s’appuie sur des dizaines d’organismes d’archivage du web, notamment des documentalistes travaillant dans les universités américaines. Des citoyens bénévoles participent également, téléchargeant massivement des pages et des jeux de données avant leur disparition.

La crainte de représailles juridiques est réelle. Ces archivistes opèrent dans une zone grise : sauvegarder des données publiques n’est pas illégal en soi, mais le faire en opposition explicite à la politique de l’administration Trump expose à des risques. Pourtant, ils continuent, portés par la conviction que ces données appartiennent au peuple américain.
De 2017 à 2025 : l’histoire secrète des sauveteurs de données
Ce mouvement n’est pas né avec le second mandat Trump. L’Environmental Data and Governance Initiative (EDGI) a été fondée en 2017, quelques jours après la première investiture de Trump. Des chercheurs et des professionnels de la donnée, alarmés par les premières purges, avaient alors mis en place des protocoles d’archivage d’urgence.
L’expérience de 2017 a permis de réagir beaucoup plus vite en 2025. Les réseaux étaient déjà constitués, les outils rodés, les procédures documentées. « Nous savions ce qui allait arriver, confie Lynda Kellam au Monde. Nous avons juste activé les plans que nous avions préparés. »
Le rapport EDGI publié en août 2025 montre l’efficacité de cette préparation. Malgré un nombre de volontaires réduit et une surveillance limitée à 4 429 pages (contre plus de 25 000 en 2017), le réseau a documenté 632 modifications majeures. Les données sauvegardées sont rendues publiques, accessibles à tous.
Des scientifiques gouvernementaux qui aident en secret
Rebecca Lindsey révèle un fait troublant : des scientifiques encore en poste à la NOAA et dans d’autres agences fédérales aident climate.us « en sous-main par peur de représailles ». Ces employés, qui ont survécu aux purges, transmettent discrètement des données et des informations à leurs anciens collègues. Le risque est élevé : être découvert, c’est perdre son poste et ses droits à la retraite.
Climate.us : la copie conforme qui défie la Maison-Blanche
Rebecca Lindsey : « Les contribuables américains ont déjà payé ces données »
Rebecca Lindsey n’a pas accepté la disparition de climate.gov. Avec d’autres anciens collègues licenciés — Anna Eshelman (graphiste), Mary Lindsey (visualisation de données, 13 ans à climate.gov), Michon Scott — elle a lancé PROTECTED_8. Le site se présente comme « le successeur à but non lucratif de Climate.gov, fournissant données et informations climatiques pour promouvoir la culture climatique du public ». !PROTECTED_9
La citation de Lindsey dans le Guardian résume leur combat : « Ce sont des informations que les contribuables ont déjà payées. Cette administration essaie de les cacher et de nous les prendre. C’est un abus de pouvoir gouvernemental. » Le message est politique, mais le ton reste celui de scientifiques qui défendent l’intégrité de leur travail.
Le site propose des données, des outils, des informations climatiques fiables, et même des services aux collectivités locales, comme la cartographie des risques d’inondations. L’objectif est de reproduire l’essentiel de ce que climate.gov offrait, mais sans le soutien fédéral.
Bénévoles, dons et crowdfunding : le modèle économique de la résistance
Le financement de climate.us repose sur un modèle précaire. Une campagne de crowdfunding a récolté environ 85 000 dollars dans un premier temps, puis 200 000 dollars selon EENews début 2026. L’objectif reste fixé à 500 000 dollars, un chiffre dérisoire comparé au budget fédéral qui maintenait le site original.
« Quelqu’un a acheté notre nom de domaine pour nous, explique Lindsey. Nous avons quelqu’un qui a offert l’hébergement web. » Des scientifiques bénévoles se proposent pour le comité scientifique. Le site fonctionne grâce à la bonne volonté et aux dons, sans aucune garantie de pérennité.
Le contraste est saisissant. D’un côté, une administration qui dépense des milliards pour effacer des données. De l’autre, une poignée de bénévoles qui luttent pour les restaurer avec des moyens de fortune. Le ministre de l’Énergie Chris Wright a annoncé en août 2025 vouloir supprimer définitivement tout accès public aux données climatiques fédérales. La survie de climate.us est loin d’être assurée.
Les services concrets offerts aux collectivités
Climate.us ne se contente pas de reproduire les données. Le site propose des services adaptés aux besoins locaux : cartographie des risques d’inondations pour les municipalités côtières, prévisions de canicules pour les services de santé publique, données agricoles pour les coopératives rurales. Ces outils, autrefois fournis gratuitement par le gouvernement fédéral, sont désormais maintenus par des bénévoles.
CLEAN, alertes météo, militantisme : à quoi servent les données sauvées ?
CLEAN : 800 leçons de climat sauvées par les enseignants
Le portail éducatif CLEAN (Climate Literacy and Energy Awareness Network) était l’un des joyaux de climate.gov. Il contenait plus de 800 leçons et vidéos destinées aux enseignants du secondaire. Depuis le 31 août 2025, il a été privé de tout financement fédéral.
Des enseignants ont réagi avant la fermeture. Jeffrey Grant, professeur à Downers Grove dans l’Illinois, a téléchargé massivement les ressources de CLEAN. Breck Foster, dans l’Oregon, a fait mieux : il a utilisé la disparition en temps réel du site comme cas pédagogique. Ses élèves ont ainsi vécu concrètement ce que signifie la censure des données climatiques.
Les ressources de CLEAN sont désormais accessibles via climate.us et d’autres archives citoyennes. Pour un jeune Français qui souhaite comprendre le changement climatique, ces leçons restent une référence. Elles expliquent les mécanismes du réchauffement, les impacts sur les écosystèmes, les solutions d’atténuation, avec une rigueur scientifique qui manque cruellement sur les réseaux sociaux.
Data visualisation et activisme : comment mettre la main sur ces données
Les données sauvées ne servent pas seulement aux chercheurs. Les cartes des catastrophes naturelles, les graphiques des températures, les modèles de prévision des ouragans sont autant d’outils pour les militants, les journalistes, les citoyens engagés.
Climate.us propose des visualisations interactives, des cartes des risques, des données téléchargeables. Un étudiant peut les utiliser pour un exposé. Un collectif citoyen peut les intégrer dans une campagne de sensibilisation. Un journaliste peut vérifier ses sources sans dépendre d’une administration hostile.
La bataille de l’information climatique se joue aussi sur ce terrain : rendre les données accessibles, compréhensibles, réutilisables. Les anciens de la NOAA l’ont compris. Ils ne se contentent pas d’archiver : ils mettent en forme, ils expliquent, ils partagent. Leur travail est un rempart contre la désinformation climatique qui, comme le montre notre article sur la désinformation ciblant l'Europe, est devenue une arme géopolitique.
La base de données « Billion-Dollar Disasters » renaît ailleurs
Climate Central, une organisation indépendante, a lancé sa propre version de la base de données « Billion-Dollar Disasters » après l’arrêt de celle de la NOAA. L’AGU coordonne la « U.S. Climate Collection » pour remplacer partiellement le National Climate Assessment. Ces initiatives privées tentent de colmater les brèches, mais leur pérennité dépend de financements incertains.
« Mémoire du climat » : la France est-elle à l’abri d’une telle purge ?
Météo-France : le trésor numérique est-il vraiment protégé ?
La France dispose d’un atout : le programme « La mémoire du climat » de Météo-France, qui archive les données climatiques historiques et récentes. Depuis 2024, toutes les données publiques de Météo-France sont accessibles gratuitement, comme l’indique le site info.gouv.fr. L’ADEME et Météo-France mettent également à disposition des données climatiques prospectives.
Un partenariat entre Météo-France et les Archives Nationales, actif depuis 2012, permet la récupération des données climatiques anciennes. La loi pour une République numérique impose l’ouverture par défaut des données publiques. En théorie, la France est mieux protégée que les États-Unis contre une purge politique.
En théorie seulement. Ces garde-fous juridiques dépendent de la volonté politique de les maintenir. Un gouvernement qui déciderait de mettre les données climatiques sous clé pourrait modifier la loi, réduire les budgets, ou imposer une censure par mots-clés comme l’a fait l’administration Trump. La vulnérabilité est réelle, même si les institutions françaises sont plus robustes.
Copier, diffuser, résister : ce que les jeunes Français peuvent faire concrètement
La leçon américaine est claire : les données climatiques ne sont jamais définitivement acquises. Leur protection exige une vigilance citoyenne constante.
Les jeunes Français peuvent agir concrètement. Utiliser et citer les données de climate.us dans leurs travaux scolaires. Faire pression sur les élus pour la pérennisation de l’open data climatique. Participer à des initiatives de data rescue citoyennes, en archivant localement les données qui les intéressent. Soutenir les organisations qui défendent l’accès libre à l’information scientifique.
La bataille est mondiale. La désinformation climatique ne connaît pas de frontières. Les efforts des anciens de la NOAA, des archivistes du Data Rescue Project, des enseignants qui sauvent leurs ressources, sont un modèle pour tous ceux qui refusent que la science soit mise au service d’un agenda politique.
Conclusion : une leçon pour la démocratie climatique
Le paradoxe est vertigineux. Les citoyens américains ont financé via leurs impôts la création des données climatiques les plus complètes au monde. Aujourd’hui, ces mêmes citoyens doivent payer via des dons pour en retrouver l’accès. Climate.us a levé 200 000 dollars sur un objectif de 500 000. Le budget annuel de fonctionnement de climate.gov se chiffrait en millions.
Ce modèle n’est pas viable à long terme. Une ONG sous-financée ne peut pas remplacer un service public. Les bénévoles s’épuisent. Les dons ne sont pas garantis. Les serveurs coûtent de l’argent. Si climate.us disparaît à son tour, que restera-t-il ?
La question dépasse les États-Unis. Partout dans le monde, les données climatiques sont produites par des institutions publiques, financées par l’impôt. Leur accessibilité dépend de la volonté politique des gouvernements. La leçon de 2025 est que cette volonté peut changer du jour au lendemain, et que les garde-fous juridiques ne résistent pas toujours à une détermination politique contraire.
La survie de climate.us pose une question universelle : l’information climatique financée par l’impôt peut-elle dépendre des dons ? La réponse se joue aussi en France, où la vigilance citoyenne doit rester active pour protéger les données publiques. Le 12 février 2026, les États-Unis ont vécu ce que nous appelons le jour de la trahison climatique. Puisse cette trahison servir d’avertissement à tous ceux qui croient que l’accès à la science est un acquis définitif.