Le 20 mai 2026, une enquête du Monde a mis en lumière un phénomène inquiétant : la désinformation climatique est devenue une arme de déstabilisation massive utilisée par des puissances étrangères contre l’Union européenne. Selon une note de l’Observatoire Défense & Climat de l’IRIS publiée la veille, la Russie cible à 89 % les politiques énergétiques et climatiques européennes via des campagnes orchestrées sur TikTok, Telegram et YouTube. Les États-Unis ne sont pas en reste, avec des récits climatosceptiques qui fracturent les sociétés européennes. Entre fake news sur les inondations espagnoles et théories du complot autour des éoliennes, plongeons dans les rouages d’une guerre informationnelle qui menace le Green Deal et la cohésion européenne.

Les mécanismes de la désinformation climatique : mésinformation et désinformation
Avant d’analyser les acteurs et les cibles, il faut distinguer deux concepts clés. La mésinformation désigne la propagation involontaire de fausses informations, souvent par des internautes bien intentionnés mais mal informés. La désinformation, elle, implique une intention délibérée de tromper, avec des objectifs politiques ou économiques précis. Dans le cas des puissances étrangères, on parle bien de désinformation : des campagnes planifiées, financées et exécutées par des États ou leurs proxies.
Des chiffres qui donnent le vertige
Entre 2024 et 2026, les contenus liés au climat représentaient en moyenne 7,7 % de l’ensemble des contenus de désinformation recensés dans l’UE, selon la synthèse de l’Observatoire Défense et Climat. Ce pourcentage peut sembler modeste, mais il cache une réalité explosive : les fausses informations climatiques se diffusent 35 fois plus vite que les informations vérifiées, comme l’a souligné Paula Gori, spécialiste de la désinformation à l’Observatoire européen. Sur TikTok, une vidéo niant le réchauffement climatique peut cumuler des millions de vues en quelques heures, tandis que les correctifs des médias traditionnels peinent à atteindre le même public.
Le Programme des Nations Unies pour le développement a documenté ce phénomène à l’échelle mondiale, montrant que la désinformation climatique est devenue l’un des principaux obstacles à l’action climatique dans les démocraties occidentales.
Les plateformes privilégiées
Les chercheurs de l’IRIS ont identifié trois canaux principaux de propagation. TikTok arrive en tête, avec des vidéos courtes et émotionnelles qui contournent les algorithmes de modération. Telegram sert de hub pour les groupes complotistes, où des administrateurs pro-russes diffusent des « preuves » manipulées. YouTube reste un vecteur important, notamment via des chaînes pseudo-scientifiques qui recyclent des arguments climatosceptiques vieux de vingt ans. Les bots et faux comptes amplifient ces contenus en les partageant massivement, créant l’illusion d’un consensus.
Les acteurs étatiques : Russie et États-Unis en première ligne
La désinformation climatique n’est pas le fait d’individus isolés ou de groupes marginaux. Elle est orchestrée par des États qui y voient un levier géopolitique. La Russie et les États-Unis sont les deux principaux accusés, mais leurs méthodes et leurs objectifs diffèrent.
La Russie : saboter la transition énergétique européenne
Moscou cible prioritairement les politiques climatiques de l’UE, et pour cause : le Green Deal européen menace directement son modèle économique basé sur les hydrocarbures. Les campagnes russes attaquent les éoliennes, les panneaux solaires et les véhicules électriques, présentés comme des technologies coûteuses, inefficaces et dangereuses. Un exemple frappant : après la tempête Ciaran en novembre 2023, des comptes pro-Kremlin ont affirmé que les éoliennes étaient responsables des coupures d’électricité en France. En réalité, les pannes étaient dues au réseau électrique vieillissant, mais la fake news a été reprise par des centaines de comptes.
L’Observatoire Défense & Climat note que 89 % des contenus de désinformation climatique d’origine russe ciblent les politiques énergétiques. Les récits sont souvent les mêmes : « les énergies renouvelables ne marchent pas », « l’Europe gèle à cause de sa transition », « le gaz russe est plus fiable ». Ces messages sont diffusés via des médias comme RT et Sputnik (avant leur interdiction dans l’UE), mais aussi via des réseaux de faux comptes qui imitent des citoyens ordinaires. L’IFRI a analysé en détail comment ces médias russes tissent leur toile à l’étranger.
Les États-Unis : un climatoscepticisme d’exportation
La désinformation climatique venue des États-Unis est plus subtile. Elle ne vient pas directement du gouvernement américain, mais de think tanks et de lobbies proches de l’industrie fossile, comme le Heartland Institute ou le Competitive Enterprise Institute. Ces organisations financent des études pseudo-scientifiques, des conférences et des campagnes médiatiques visant à semer le doute sur le réchauffement climatique. Leurs arguments sont ensuite repris par des médias conservateurs et des influenceurs européens.
Depuis 2025, une nouvelle vague de désinformation américaine cible spécifiquement l’Europe. Des vidéos en anglais sous-titrées en français, allemand ou italien circulent sur YouTube, affirmant que le CO₂ n’est pas un polluant ou que les modèles climatiques sont truqués. Ces contenus sont souvent produits par des chaînes américaines mais adaptés au public européen, avec des références aux politiques locales. Le Nouvel Obs a révélé que des think tanks américains ont dépensé des millions de dollars pour financer des campagnes de désinformation en Europe entre 2024 et 2026.
Les proxies : des mercenaires du pauvre au service de l’ingérence
Un aspect moins connu mais crucial est le recours aux proxies, ces individus ou groupes locaux payés pour relayer la désinformation. Comme expliqué dans notre article sur les proxies et l’ingérence étrangère, des jeunes précaires en France, en Allemagne ou en Pologne sont parfois recrutés via Telegram ou des plateformes de micro-tâches pour créer et partager des contenus climatosceptiques. Ils ne sont pas forcément au courant de la provenance réelle des instructions. Ce phénomène, appelé « ingérence par procuration », rend la traçabilité des campagnes extrêmement difficile.
Les cibles privilégiées : pourquoi l’Europe est dans le viseur
L’Europe est la cible principale de ces campagnes, et ce n’est pas un hasard. L’UE est le leader mondial de la transition écologique, avec des objectifs ambitieux de réduction des émissions de CO₂. Affaiblir cette ambition, c’est ralentir la lutte mondiale contre le réchauffement climatique. Mais au-delà de l’enjeu environnemental, la désinformation climatique vise à fracturer les sociétés européennes.
Le Green Deal comme point de fracture
Le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) est la bête noire de Moscou et des lobbies fossiles américains. En attaquant les politiques climatiques, les désinformateurs cherchent à monter les citoyens contre leurs gouvernements. Les taxes carbone, l’interdiction des voitures thermiques en 2035, la rénovation énergétique des bâtiments : tous ces sujets sont instrumentalisés pour créer un sentiment d’injustice et de rejet.
L’enquête du Monde a montré comment, en 2025, une campagne virale sur TikTok affirmait que le gouvernement français allait imposer une « taxe sur l’air » pour pénaliser les personnes qui respirent. Cette fake news absurde a été partagée des centaines de milliers de fois, et des députés d’extrême droite l’ont reprise dans leurs discours. L’objectif n’était pas de convaincre que la taxe existait, mais de renforcer la méfiance envers les institutions et de polariser le débat.

Les jeunes, cibles principales
Les 16-25 ans sont la cible privilégiée de ces campagnes. Pourquoi ? Parce qu’ils sont les plus actifs sur les réseaux sociaux, mais aussi parce qu’ils sont les plus sensibles aux discours alternatifs. Selon les analyses de l’OFAJ, les jeunes ayant un faible niveau d’études sont particulièrement vulnérables à la désinformation climatique. Les contenus qui fonctionnent le mieux sont ceux qui jouent sur les émotions : la peur de l’avenir, la colère contre les élites, le sentiment d’impuissance.
Les influenceurs complotistes, souvent proches de la sphère russophile, capitalisent sur ces émotions. Ils présentent la transition écologique comme un complot des élites mondiales pour contrôler la population, et le climatoscepticisme comme une forme de rébellion. Ce narratif séduit des jeunes en quête de sens et de contre-culture.
Cas concrets : trois campagnes récentes qui ont marqué l’Europe
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, examinons trois cas précis de désinformation climatique qui ont circulé en France et en Europe entre 2025 et 2026, tels que documentés par les médias et les experts.
Les inondations en Espagne : théories HAARP et morts cachées
En octobre 2024, des inondations dévastatrices ont frappé l’Espagne, faisant des dizaines de morts. Très vite, des fake news ont inondé les réseaux sociaux. Certaines affirmaient que le gouvernement espagnol cachait le vrai nombre de morts, d’autres que les inondations étaient causées par le programme HAARP (une théorie du complot américaine sur les armes climatiques). Des comptes pro-Kremlin ont même diffusé de faux numéros d’urgence, détournant les appels de véritables sinistrés.
Ces fake news ont été démenties par les autorités espagnoles et les médias, mais elles ont continué à circuler pendant des semaines. L’enquête du Monde a montré que ces contenus étaient partagés par des bots russes et des comptes liés à des groupes d’extrême droite européens. L’objectif : amplifier la défiance envers les institutions et créer un sentiment de chaos.
Les éoliennes accusées de tous les maux
Depuis 2023, une campagne systématique vise les éoliennes en France et en Allemagne. Les fake news les accusent de provoquer des cancers, de tuer les oiseaux, de faire baisser la valeur immobilière, mais aussi de causer des coupures d’électricité. En 2025, une vidéo virale montrait une éolienne en feu en affirmant qu’elle avait explosé à cause d’un défaut de conception. En réalité, l’incendie était dû à un problème électrique banal, mais la vidéo a été utilisée pour discréditer toute la filière.
L’Observatoire Défense & Climat a identifié que 60 % des contenus anti-éoliens en Europe provenaient de comptes russes ou de proxies. Ces attaques visent à freiner le déploiement des énergies renouvelables, qui est un pilier du Green Deal.
Les hivers froids comme « preuve » du réchauffement
Un classique du climatoscepticisme : utiliser un hiver particulièrement rigoureux pour nier le réchauffement climatique. En janvier 2026, une vague de froid a touché l’Europe centrale et orientale. Aussitôt, des milliers de publications sur les réseaux sociaux ont affirmé : « Le réchauffement climatique, quelle blague ! Il fait -20°C en Pologne. » Ces messages ignoraient délibérément la différence entre météo et climat, et omettaient de mentionner que 2025 avait été l’année la plus chaude jamais enregistrée.
Ces fake news sont particulièrement efficaces car elles jouent sur une expérience directe : les gens ressentent le froid, donc ils doutent du réchauffement. Les désinformateurs exploitent ce biais cognitif pour semer le doute.
Les conséquences : une menace pour la démocratie et la transition écologique
La désinformation climatique n’est pas un simple problème de communication. Elle a des conséquences concrètes sur les politiques publiques, la cohésion sociale et la lutte contre le réchauffement.
Un impact sur les élections et les votes
Les élections européennes de 2024 ont été marquées par une ingérence russe massive, comme l’avait annoncé Moscou elle-même, selon les analyses de l’OFAJ. La désinformation climatique a joué un rôle clé : des partis eurosceptiques et climatosceptiques ont vu leur score augmenter, notamment en France, en Allemagne et en Pologne. Selon les experts de l’IRIS, les campagnes de désinformation ont contribué à faire baisser la confiance dans les institutions européennes et à renforcer les positions anti-Green Deal.
Aujourd’hui, en 2026, la menace est encore plus grande avec les élections nationales à venir dans plusieurs pays. Les ingérences étrangères via les réseaux sociaux et l’IA représentent un danger pour la sincérité du vote, comme nous l’expliquons dans notre article sur les ingérences étrangères et les menaces sur le vote.
Un frein à l’action climatique
Les conséquences les plus graves sont peut-être celles sur la transition écologique elle-même. Quand une partie de la population doute du réchauffement climatique ou pense que les énergies renouvelables sont inefficaces, il devient difficile de mettre en œuvre des politiques ambitieuses. Les gouvernements hésitent à prendre des mesures impopulaires, et les entreprises retardent leurs investissements verts.
Selon un sondage de l’Ademe, 30 % des Français seraient climatosceptiques, un chiffre en hausse par rapport à 2020. Cette progression est directement liée à la désinformation massive qui circule sur les réseaux sociaux. Sans un effort de sensibilisation et de fact-checking, la transition écologique risque de s’enliser.
La COP30 et la reconnaissance du problème
Pour la première fois, la lutte contre la propagande climatique fait partie des négociations officielles de la COP30. Emmanuel Macron a fustigé les « prophètes du désordre » et la désinformation climatique « qui fait peser une menace sur nos démocraties », comme le rapporte Challenges. Cette reconnaissance au plus haut niveau montre que le phénomène est désormais pris au sérieux par les dirigeants mondiaux.
Comment se protéger : repérer et contrer la désinformation climatique
Face à cette menace, des outils et des stratégies existent. Les citoyens, les médias et les institutions peuvent agir.
Les signes qui doivent alerter
Pour reconnaître un contenu climatique créé ou amplifié par des puissances étrangères, plusieurs indices sont à surveiller. Les sources douteuses : si l’information vient d’un compte sans historique, avec un nom générique et peu d’abonnés, méfiance. Les émotions fortes : les contenus qui jouent sur la peur, la colère ou l’indignation sont souvent manipulés. Les arguments simplistes : nier le réchauffement en se basant sur un hiver froid, c’est comme nier la gravité parce qu’on a sauté et qu’on est retombé.
Les linguistes ont aussi identifié des marqueurs spécifiques : les textes russes traduits automatiquement contiennent souvent des erreurs de syntaxe ou des tournures inhabituelles. Les images sont parfois générées par IA ou détournées de leur contexte.
Les outils de vérification
Plusieurs plateformes permettent de vérifier les informations climatiques. Climate Feedback analyse les articles scientifiques et les vidéos. Les Décodeurs du Monde et CheckNews de Libération publient régulièrement des fact-checks sur le climat. Sur TikTok, des comptes comme Sur le front ou Le Réveilleur vulgarisent les enjeux climatiques et déconstruisent les fake news.
Les internautes peuvent aussi utiliser des extensions de navigateur comme NewsGuard ou Hoaxy pour tracer la provenance des contenus. En cas de doute, mieux vaut ne pas partager et vérifier auprès d’une source fiable.
Le rôle des plateformes et des institutions
Les réseaux sociaux ont une responsabilité majeure. TikTok, YouTube et Telegram doivent renforcer leur modération des contenus climatosceptiques, comme ils le font déjà pour les discours de haine. L’Union européenne a adopté le Digital Services Act (DSA) qui oblige les grandes plateformes à lutter contre la désinformation. Mais son application reste inégale.
Au niveau national, la France a créé une task force contre les ingérences numériques, qui travaille avec les médias et les chercheurs. La lutte contre la désinformation climatique est devenue un enjeu de sécurité nationale, au même titre que la lutte contre le terrorisme ou la cybercriminalité.
Conclusion
La désinformation climatique est bien plus qu’un simple problème d’information. C’est une arme de déstabilisation massive, utilisée par des puissances étrangères pour affaiblir l’Europe, diviser ses citoyens et saboter sa transition écologique. La Russie cible les énergies renouvelables, les États-Unis exportent leur climatoscepticisme, et les proxies relayent ces messages sur les réseaux sociaux, touchant en priorité les jeunes.
Les conséquences sont graves : méfiance envers les institutions, recul des politiques climatiques, montée des extrêmes. Mais des solutions existent. En apprenant à repérer les fake news, en utilisant les outils de vérification et en exigeant des plateformes qu’elles assument leurs responsabilités, nous pouvons contrer cette menace. Car en fin de compte, la désinformation climatique ne menace pas seulement l’environnement : elle menace notre démocratie.