Le 12 mai 2026, la Commission civile israélienne a publié un rapport de 300 pages qui bouleverse la compréhension des attaques du 7 octobre 2023. Intitulé « Brisons le silence : la terreur sexuelle dévoilée », ce document conclut que le Hamas et ses alliés ont utilisé la violence sexuelle de manière systématique, comme une composante intégrée de leur assaut. Loin d’être des débordements individuels, ces actes constituaient une « tactique délibérée » visant à maximiser la terreur et l’humiliation. Cette enquête, la plus vaste jamais menée sur le sujet, rassemble 430 témoignages et l’analyse de plus de 1 800 heures d’images.

7 octobre : du massacre à la révélation d’une « tactique délibérée »
L’attaque du 7 octobre 2023 a d’abord été perçue comme un assaut meurtrier d’une violence inouïe. Mais la dimension sexuelle de cette violence a mis du temps à émerger dans le débat public. Les premiers récits de survivants et de secouristes évoquaient des scènes que beaucoup peinaient à croire. Il a fallu des mois d’enquêtes pour que la réalité s’impose : les violences sexuelles n’étaient pas des actes isolés commis par des combattants incontrôlés, mais une méthode structurée.

Le rapport de 2026 marque une rupture en affirmant que ces violences étaient « inhérentes » à l’assaut. La Commission civile israélienne, créée en novembre 2023 par la juriste Cochav Elkayam-Levy, a mené l’enquête la plus complète jamais réalisée sur le sujet. Ses conclusions contredisent les tentatives de minimisation qui ont entouré la question depuis le début.
Un rapport attendu dans un climat de défiance
Deux ans et demi après les faits, la guerre des récits bat son plein. Le titre du rapport, « Brisons le silence », fait directement allusion aux accusations de déni qui ont entouré la question des violences sexuelles. Dès les premières semaines, des voix se sont élevées pour remettre en cause les témoignages des secouristes de Zaka, l’organisation israélienne de premiers secours. La BBC avait même mis en doute certains récits, déclenchant une polémique durable.
Ce rapport arrive à un moment où la société israélienne et la communauté internationale ont besoin d’une synthèse probante. La commission a travaillé pendant deux ans, à l’abri des pressions politiques immédiates, pour produire un document qui se veut une référence. Son objectif : établir une vérité factuelle capable de résister aux contestations et aux instrumentalisations.
Des premiers témoignages aux preuves médico-légales
La montée en puissance des enquêtes a suivi un cheminement progressif. D’abord, des récits épars de survivants et de secouristes ont émergé. En mars 2024, la mission de l’ONU dirigée par Pramila Patten a conclu avoir des « motifs raisonnables de croire » que des viols collectifs avaient eu lieu dans au moins trois sites. En juillet 2024, Human Rights Watch a publié un rapport confirmant la perpétration de crimes sexuels par le Hamas et le Jihad islamique palestinien.

Le nouveau rapport consolide ces travaux en y ajoutant une analyse systématique d’une ampleur inédite. Les enquêteurs ont examiné plus de 10 000 photographies et séquences vidéo, représentant 1 800 heures cumulées d’analyse de supports visuels. Ils ont mené 430 entretiens avec des survivants, des témoins, d’anciens otages, des experts et des membres des familles des victimes. Cette méthodologie rigoureuse donne au rapport une crédibilité que les enquêtes précédentes, plus limitées dans leur portée, ne pouvaient pas revendiquer.
Une commission israélienne sur la piste de 13 schémas récurrents
La Commission civile israélienne s’est distinguée par son approche méthodique. Plutôt que de se contenter d’accumuler des témoignages, elle a cherché à identifier des patterns récurrents dans les violences commises. Cette classification en 13 schémas distincts est cruciale pour prouver la nature délibérée des actes.
La commission a structuré son enquête autour de l’idée que la répétition et la coordination des violences sexuelles ne pouvaient pas être le fruit du hasard. Chaque pattern a été documenté avec des preuves visuelles, des témoignages croisés et, lorsque c’était possible, des éléments médico-légaux.

Cochav Elkayam-Levy : une juriste contre le silence
Cochav Elkayam-Levy, qui préside la commission, est une juriste israélienne spécialisée en droit international. Son combat personnel pour faire reconnaître ces crimes remonte aux premiers jours suivant l’attaque. Elle a fondé la commission en novembre 2023, alors que les témoignages commençaient à affluer mais que les institutions officielles peinaient à organiser une réponse coordonnée.
La question du financement de la commission mérite d’être posée. Organisme privé sans mandat public, elle a dû trouver ses ressources auprès de donateurs. Cette indépendance financière garantit son autonomie vis-à-vis du gouvernement israélien, mais soulève des questions sur ses biais potentiels. Les partisans de la commission y voient une garantie d’objectivité ; ses détracteurs pointent le risque d’une instrumentalisation politique. En l’état, la commission revendique son indépendance et publie sa méthodologie complète pour permettre la vérification de ses conclusions.
430 entretiens, 10 000 fichiers analysés : l’enquête la plus complète à ce jour
Le travail de la commission a été titanesque. Pendant deux ans, une équipe d’enquêteurs, de juristes et d’experts médico-légaux a passé au crible des milliers de fichiers. L’analyse des 1 800 heures de vidéos a permis de reconstituer la chronologie des violences et d’identifier les auteurs présumés.

La classification des violences en 13 patterns récurrents constitue l’apport principal du rapport. On y trouve des viols collectifs, des mutilations génitales, l’exhibition de cadavres nus, des actes de violence sexuelle commis avec des objets, et des humiliations à caractère sexuel infligées devant les familles des victimes. Cette typologie permet de démontrer que les actes n’étaient pas opportunistes, mais obéissaient à une logique de terreur systématique.
Le rapport conclut « sans équivoque » que ces violences « ont constitué un élément central de l’attaque du 7 octobre et de la captivité des otages ». Il les qualifie de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et d’actes génocidaires au regard du droit international.
Gang raves, mutilations, captivité : le catalogue de l’horreur méthodique
Le rapport détaille les atrocités commises site par site, établissant un lien entre chaque lieu et les patterns de violence identifiés. La simultanéité des actes sur des sites distants de plusieurs kilomètres prouve une coordination, et non des actes isolés de combattants incontrôlés.
Les enquêteurs ont documenté des scènes d’une cruauté extrême, où la violence sexuelle était synchronisée avec la violence meurtrière. Dans plusieurs cas, les victimes étaient violées collectivement avant d’être exécutées. Les mutilations génitales étaient exposées de manière à maximiser l’horreur pour les autres victimes et les secouristes.
Festival Nova : une scène de crime sexuel de masse
Le site du festival Nova, où plus de 370 personnes ont été tuées, a été le théâtre des pires atrocités. Le rapport documente des viols collectifs suivis d’exécutions, des mutilations génitales exposées, et des corps abandonnés dans des positions dégradantes. La simultanéité des actes sur ce site de grande dimension prouve une coordination entre les assaillants.

Les enquêteurs ont reconstitué la chronologie des violences grâce aux images des caméras de surveillance et aux téléphones des victimes. Ils ont pu établir que les viols collectifs se déroulaient en même temps que les tirs de masse, dans une logique de terreur totale. Les assaillants ne cherchaient pas seulement à tuer, mais à humilier et à terroriser avant de donner la mort.
Des kibboutz aux tunnels de Gaza : la violence sexuelle comme continuum de terreur
Les violences ne se sont pas limitées au festival Nova. Dans les communautés agricoles de Be’eri et Kfar Aza, des familles entières ont été prises pour cible. Le rapport documente des actes de violence sexuelle commis devant les enfants des victimes, une méthode visant à détruire le tissu social des communautés.

La captivité des otages à Gaza a constitué un prolongement de cette violence. Le rapport montre que les violences sexuelles ont été utilisées comme outil de pression et d’humiliation prolongée. Des otages libérés ont témoigné de viols, de menaces de viol et de traitements dégradants infligés pendant leur détention. Ces actes constituent des crimes de guerre distincts, car ils se sont poursuivis bien après la phase initiale de l’attaque.
Israël commémore ce jeudi le millième jour de l'attaque du 7 octobre, sur fond de profondes dissensions politiques. Ce rapport vient rappeler l’ampleur des violences commises ce jour-là.
De la Bosnie au Myanmar : comment la violence sexuelle devient une arme de guerre
La qualification de « tactique délibérée » est d’une gravité juridique extrême. Elle implique que les violences sexuelles n’étaient pas des actes isolés de combattants incontrôlés, mais une méthode structurée, intégrée à la planification de l’attaque. Pour comprendre cette distinction, un détour par l’histoire des conflits récents s’impose.
Le viol comme arme de guerre n’est pas une invention du Hamas. Il a été documenté dans de nombreux conflits, où il remplit des fonctions spécifiques : terroriser les populations, détruire le lien social, humilier l’ennemi. Les tribunaux pénaux internationaux ont progressivement reconnu ces crimes comme des actes de génocide ou des crimes contre l’humanité.
Viol systématique et génocide : un parallèle historique troublant
Au Rwanda, en 1994, le viol a été utilisé comme une arme de génocide. Des attaquants séropositifs ont été délibérément utilisés comme arme biologique pour contaminer les survivantes. Selon une analyse publiée par Areion24, 67 % des femmes violées pendant le génocide rwandais ont contracté le VIH. Les viols collectifs étaient systématiques, commis sur la place publique, devant les familles.
En ex-Yougoslavie, des camps de viols ont été organisés pour la purification ethnique. Les femmes bosniaques étaient détenues et violées jusqu’à ce qu’elles tombent enceintes, puis maintenues captives jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour avorter. L’objectif était de forcer la naissance d’enfants serbes. Les Tribunaux de La Haye ont reconnu ces actes comme des crimes contre l’humanité.

Les patterns identifiés par le rapport de la Commission civile présentent des similitudes troublantes avec ces précédents : viols collectifs, violences sexuelles publiques, mutilations, utilisation de la violence sexuelle comme outil de destruction du lien social.
Qu’est-ce qui fait basculer l’atrocité individuelle en tactique militaire ?
Plusieurs critères permettent de distinguer une atrocité individuelle d’une tactique militaire. La récurrence des actes, leur coordination, l’absence de sanctions des auteurs, et surtout leur intégration dans un plan d’attaque plus large. Le rapport de la Commission civile établit que tous ces critères sont réunis dans le cas du 7 octobre.
D’un point de vue stratégique, la violence sexuelle présente des avantages pour un groupe armé. Elle maximise l’humiliation de l’ennemi, détruit le moral des populations, et crée un traumatisme durable qui paralyse la résistance. Le coût pour le groupe qui l’utilise est le risque de condamnation internationale, mais ce risque est perçu comme acceptable lorsque le groupe ne reconnaît pas la légitimité des institutions judiciaires internationales.
Les violences sexuelles en Europe font l'objet d'une analyse chiffrée qui montre que ces crimes restent massivement sous-déclarés. Dans les conflits armés, cette sous-déclaration est encore plus marquée.
Preuves, témoignages et déni : la guerre des récits autour du rapport
La publication du rapport n’a pas mis fin aux controverses. Au contraire, elle a ravivé les débats sur la fiabilité des preuves, l’instrumentalisation politique des violences sexuelles, et la difficulté de rendre justice aux victimes dans un contexte de conflit armé.
Les enquêteurs ont dû faire face à des obstacles considérables. Les traumatismes des victimes rendent les témoignages difficiles à recueillir. Les preuves matérielles ont été en partie détruites par les combats et les incendies. L’accès aux lieux des crimes a été compliqué par la reprise des hostilités.
La parole des victimes face au scepticisme et aux contre-enquêtes
Chaque accusation de violence sexuelle a été immédiatement politisée. Les sceptiques ont mis en doute les témoignages des secouristes de Zaka, accusés d’exagérer ou d’inventer des scènes. La BBC a publié des articles remettant en cause certains récits, provoquant une vive polémique en Israël.
Le rapport affirme vouloir « briser le silence », mais la réalité est que chaque accusation est immédiatement soumise à un examen partisan. Les victimes se retrouvent prises entre deux feux : celles qui témoignent sont accusées de servir la propagande israélienne ; celles qui se taisent sont accusées de cacher la vérité.
La commission a tenté de répondre à ces critiques en rendant sa méthodologie transparente. Les preuves visuelles et les témoignages sont consultables par des experts, sur demande, pour permettre une vérification indépendante. Mais cette précaution n’a pas suffi à dissiper les soupçons des deux côtés.
Instrumentalisation et récupération politique : un écueil pour la justice
La réception du rapport illustre la polarisation du débat. Le CRIF, organisation représentative des institutions juives de France, le présente comme une confirmation absolue des accusations portées contre le Hamas. D’autres voix, notamment dans le camp palestinien et parmi les organisations de défense des droits humains, accusent la commission d’être un outil de propagande destiné à justifier la guerre à Gaza.
Cette polarisation est un danger pour la reconnaissance des victimes elles-mêmes. Lorsque chaque accusation est immédiatement instrumentalisée par un camp politique, la vérité judiciaire devient impossible à établir. Les victimes se retrouvent otages d’une guerre des récits où leur souffrance n’est plus qu’un argument dans un débat politique.
Le 7 octobre continue de diviser la classe politique française, comme en témoignent les polémiques récurrentes autour de la qualification des actes du Hamas.
CPI, mobilisation diplomatique : quelles suites concrètes pour le rapport ?
Au-delà de son impact médiatique, le rapport de la Commission civile a des implications juridiques et diplomatiques concrètes. Il renforce le dossier de la Cour pénale internationale (CPI) contre le Hamas et pourrait servir de base à des poursuites nationales dans les pays qui reconnaissent la compétence universelle.
La qualification de « tactique délibérée » est cruciale pour les poursuites pénales. Elle permet de requalifier les violences sexuelles de crimes de guerre en crimes contre l’humanité, voire en actes de génocide. La différence est importante : les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles et peuvent être poursuivis devant n’importe quelle juridiction.
Un faisceau de preuves pour la justice internationale ?
Sur le plan juridique, le rapport fournit à la CPI un faisceau de preuves solide. La documentation systématique des 13 patterns de violence, appuyée par des preuves visuelles et des témoignages, constitue une base d’accusation bien plus solide que les rapports précédents.
La difficulté principale reste que le Hamas n’est pas un État partie au Statut de Rome, ce qui limite la capacité de la CPI à poursuivre ses dirigeants. La Cour ne peut exercer sa compétence que si le crime a été commis sur le territoire d’un État partie (ce qui n’est pas le cas d’Israël, qui n’a pas ratifié le Statut de Rome) ou si le Conseil de sécurité de l’ONU saisit la Cour (ce qui est politiquement impossible). Les poursuites devront donc probablement passer par des juridictions nationales, dans les pays qui reconnaissent la compétence universelle.
Le soutien des personnalités internationales : bonne volonté ou soft power ?
Le rapport bénéficie du soutien de personnalités internationales influentes. Hillary Clinton, Sheryl Sandberg et Isabelle Rome, l’ambassadrice française pour les droits humains, sont citées par la commission comme des soutiens. Leur rôle est double : légitimer le rapport sur la scène internationale et exercer des pressions diplomatiques pour que ses conclusions soient prises en compte.
Ce soutien n’est pas sans arrière-pensées. Pour ces personnalités, s’associer à la dénonciation des violences sexuelles du 7 octobre présente des avantages en termes d’image. Mais cela comporte aussi des risques : si le rapport était contesté ou contredit, leur crédibilité en serait affectée. Le calcul est celui d’un investissement politique, avec des bénéfices potentiels (renforcement de la cause féministe) et des coûts possibles (accusations d’instrumentalisation).
La résilience du Hamas après un an de guerre interroge sur la capacité du groupe à survivre aux pressions militaires et diplomatiques.
Conclusion : une mémoire en construction et un impératif de justice
Le rapport de la Commission civile s’impose d’ores et déjà comme une référence documentaire. Mais son héritage dépendra de sa traduction en justice et de sa capacité à dépasser les clivages politiques du conflit israélo-palestinien. La documentation des violences sexuelles est un acte mémoriel et politique, visant à établir une vérité factuelle qui résiste au déni et à l’oubli.
Le rapport « Silenced No More » a une valeur historique qui dépasse le cadre judiciaire. Il constitue un manuel pour les historiens et les juristes de demain, qui pourront s’appuyer sur cette documentation pour comprendre l’ampleur des violences commises le 7 octobre. L’importance de nommer les patterns et d’archiver les preuves est cruciale pour lutter contre le déni futur. Les négationnistes des violences sexuelles trouveront toujours des prétextes pour contester les témoignages. Mais face à une documentation systématique, appuyée par des preuves visuelles et des analyses croisées, leur tâche devient plus difficile.
Le travail de la Commission civile pourrait servir de modèle pour d’autres enquêtes sur les violences sexuelles en temps de conflit. Sa méthodologie rigoureuse, sa transparence et son indépendance revendiquée en font un précédent important. Ce rapport s’inscrit dans une longue lutte pour que les violences sexuelles soient reconnues comme des crimes de guerre à part entière. Depuis les tribunaux de La Haye et d’Arusha, le droit international a progressé sur ce terrain. Mais la reconnaissance juridique reste inégale, et les victimes continuent de se heurter à des obstacles pour obtenir justice.
Pour maintenir une approche journalistique équilibrée, il faut mentionner le risque d’une justice à deux vitesses. Les violences sexuelles commises par les Palestiniens sont documentées avec une précision croissante, tandis que les violences subies par les Palestiniens, notamment les enfants à Gaza, font l’objet d’enquêtes de l’ONU qui peinent à obtenir la même reconnaissance médiatique. L’enjeu final n’est pas la compétition des souffrances, mais la reconnaissance universelle de l’intolérable. Chaque victime de violence sexuelle, quelle que soit son appartenance nationale ou politique, mérite que son calvaire soit reconnu et que les auteurs soient jugés. Le rapport de la Commission civile contribue à cette reconnaissance pour les victimes du 7 octobre. Reste à savoir si la communauté internationale saura appliquer les mêmes standards à toutes les victimes, dans tous les conflits.