Un journaliste d'investigation rencontre une source dans un restaurant parisien. Des enquêteurs débarquent, saisissent son ordinateur, son téléphone, ses notes. Jusqu'au 17 mars 2026, cette scène parfaitement banale dans le journalisme moderne se déroulait dans un vide juridique inquiétant. La Cour de cassation a comblé ce trou noir en étendant la protection du secret des sources à tout lieu, sans exception. Une décision qui touche directement la capacité du public à être informé.

Décembre 2024, un restaurant parisien : l'arrestation qui a tout fait basculer
Tout commence par une scène qui ressemble à un film d'espionnage ordinaire. Philippe Miller, journaliste titulaire de la carte de presse, dîne dans un restaurant parisien en décembre 2024. À ses côtés, une jeune femme. Ce que Miller sait, ce que les enquêteurs savent aussi, c'est que cette femme est soupçonnée d'être l'une de ses sources. Le dessert n'est pas encore servi que les forces de l'ordre interviennent. Sur la table du restaurant, dans un lieu public parmi d'autres, les enquêteurs saisissent les notes manuscrites du journaliste, son ordinateur portable et son téléphone. Miller n'est pas dans sa rédaction. Il n'est pas chez lui. Il n'est pas dans un véhicule de service. Il est assis à une table de restaurant, exactement là où le droit français, dans sa version d'alors, ne lui offrait aucune protection spécifique.
Philippe Miller et Warning Trading : une cible née d'une condamnation pour dénigrement
L'arrestation de Philippe Miller n'est pas le fruit du hasard. Ce journaliste officie pour le site Warning Trading, un média en ligne spécialisé dans la dénonciation d'arnaques financières. Un travail d'investigation qui le met régulièrement en confrontation avec des acteurs puissants du monde de la finance et du droit. Parmi ces acteurs, le cabinet d'avocats Ziegler occupe une place centrale. Le cabinet avait déjà obtenu la condamnation de Warning Trading pour dénigrement devant le tribunal de commerce. Autrement dit, avant même l'arrestation au restaurant, un rapport de force judiciaire existait entre ce cabinet et le média d'investigation. La jeune femme présente ce soir-là était d'ailleurs une ancienne stagiaire du cabinet Ziegler, soupçonnée d'avoir volé des données internes — des données qui auraient pu alimenter les enquêtes de Warning Trading. L'arrestation au restaurant s'inscrit dans la continuité directe de ce contentieux : il s'agit de remonter la chaîne d'information jusqu'à la fuite.
Ordinateur, téléphone, notes saisies sur table : ce qui s'est passé ce soir-là au restaurant
Reconstruire la scène permet de mesurer la vulnérabilité concrète du journaliste. Miller est dans un lieu public ouvert à tous. Il n'a pas la protection physique d'un bureau, pas les murs d'un domicile. Lorsque les enquêteurs interviennent, la saisie est immédiate : les notes posées sur la table, l'ordinateur ouvert, le téléphone à portée de main. Tout est emporté. Le journaliste se retrouve dépossédé de ses outils de travail et, potentiellement, de l'identité de ses sources. Or, avant le 17 mars 2026, aucune disposition du code de procédure pénale ne prévoyait de mécanisme spécifique pour contester une saisie opérée dans un restaurant. Miller se trouvait précisément dans la zone grise que l'arrêt va venir combler, mais trop tard pour lui.
Un contentieux qui dépasse le simple vol de données
Ce qui rend cette affaire particulièrement révélatrice, c'est qu'elle ne se résume pas à une enquête pénale classique. Le cabinet Ziegler avait déjà utilisé la voie judiciaire pour sanctionner Warning Trading, obtenant une condamnation pour dénigrement. L'arrestation de Miller au restaurant apparaît dès lors comme le prolongement d'une stratégie contentieuse : après avoir frappé le média sur le terrain civil, le cabinet se retourne vers le pénal pour identifier la source des informations jugées diffamatoires. Ce croisement entre procédures civiles et pénales, entre intérêts privés d'un cabinet d'avocats et mission d'intérêt général d'un média d'investigation, donne à l'affaire une dimension systémique. Ce n'est pas un journaliste contre la justice, c'est un modèle économique d'investigation financière contre les moyens juridiques de ceux qu'il dénonce.
Avant le 17 mars 2026 : le secret des sources s'arrêtait au seuil de la rédaction
Pour comprendre le poids de l'arrêt du 17 mars 2026, il faut saisir à quel point le droit antérieur était devenu inadapté. L'article 56-2 du code de procédure pénale encadrait certes les saisies de matériel journalistique, mais uniquement lorsqu'elles intervenaient dans trois lieux précis et délimités. En dehors de ces périmètres, le journaliste n'avait pas de recours automatique pour faire opposition. C'est ce cadre géographiquement cloisonné qui a rendu possible la saisie au restaurant sans que Miller puisse s'appuyer sur un mécanisme protecteur clair.
Les trois lieux sacrés de l'ancien article 56-2 : rédaction, domicile, véhicule de service
L'ancienne version de l'article 56-2 distinguait trois périmètres protégés : le local professionnel, le domicile du journaliste et son véhicule de service. Dans chacun de ces lieux, toute saisie de documents ou de matériel devait respecter une procédure spécifique, incluant la possibilité de saisir le juge des libertés et de la détention pour s'y opposer. La logique historique de ce cloisonnement est compréhensible : le texte avait été pensé à une époque où le journaliste travaillait essentiellement depuis son bureau de rédaction, rentrait chez lui avec éventuellement des dossiers, et se déplaçait en voiture de fonction. Le droit avait épousé la géographie physique du métier telle qu'elle existait dans les années 2000 et 2010.
Le restaurant, la rue, la manifestation : la zone grise où tout devenait possible
La réalité du journalisme a dépassé ce cadre. Un contrôle d'identité sur la voie publique, une interpellation dans un café, une saisie lors d'un reportage en extérieur, un flashage de téléphone lors d'une manifestation : tous ces scénarios échappaient purement et simplement au dispositif protecteur de l'article 56-2. Un journaliste pouvait se faire saisir son matériel dans la rue sans disposer du recours au juge des libertés et de la détention qui était réservé aux trois lieux sacrés. L'arrestation de Miller a mis en lumière cette faille de façon brutale : un restaurant parisien n'est ni un local professionnel, ni un domicile, ni un véhicule de service. C'est un lieu de vie courant, exactement le type d'endroit où le journalisme moderne se pratique, mais où l'ancien droit ne prévoyait rien.
Une protection géographique pensée pour un journalisme qui n'existe plus
Le cloisonnement de l'article 56-2 reposait sur une représentation profondément datée du métier de journaliste. On imaginait un professionnel sédentaire, attaché à un bureau, identifiable par son lieu de travail. Cette vision ignorait déjà, avant même l'accélération du télétravail, la réalité des reporters de terrain, des correspondants locaux, des journalistes freelances qui n'ont pas de local professionnel attitré. En limitant la protection à trois lieux physiques, le législateur de 2010 avait créé un cadre qui excluait de fait une partie de la profession. Un journaliste sans véhicule de service et sans local professionnel déclaré ne bénéficiait concrètement que d'une protection domiciliaire — un filet de sécurité bien mince pour un métier qui se pratique essentiellement en mouvement.
Ce que la police et la justice ne peuvent plus faire depuis l'arrêt n°25-81.815
La chambre criminelle de la Cour de cassation a rendu sa décision le 17 mars 2026 dans le cadre du pourvoi n°25-81.815. Le résultat est double. D'une part, la Cour déclare le pourvoi de Philippe Miller irrecevable, estimant qu'il avait bien pu contester la saisie devant le juge des libertés et de la détention. D'autre part, et c'est là que réside le véritable apport de la décision, la Cour profite de l'affaire pour poser un principe jurisprudentiel nouveau et d'une portée considérable. Depuis cet arrêt, un policier ou un juge ne peut plus saisir le matériel d'un journaliste dans un lieu non protégé sans que celui-ci dispose d'un recours spécifique pour s'y opposer. La protection quitte ses trois lieux historiques pour devenir universelle géographiquement.
« Quel que soit l'endroit » : la phrase qui change la donne pour le secret des sources
La formulation retenue par la Cour est claire et volontairement générale : « Quel que soit l'endroit où sont saisis ses documents ou son matériel, un journaliste doit pouvoir s'y opposer dès lors qu'il fait état de ce que l'exploitation de ces éléments pourrait porter atteinte au secret de ses sources. » Cette phrase, rapportée par Le Monde, ne souffre d'aucune ambiguïté géographique. Restaurant, rue, gare, café, manifestation : l'endroit n'importe plus. La Cour précise que ce principe découle des exigences formulées par la Cour européenne des droits de l'homme, ce qui lui confère une portée supra-légale. Ce n'est pas une simple interprétation marginale, c'est une relecture de l'article 56-2 à l'aune des standards européens.
Le JLD comme bouclier universel : comment le mécanisme fonctionne en pratique
Concrètement, le mécanisme étendu fonctionne ainsi : dès qu'une saisie de matériel journalistique est effectuée, quel que soit le lieu, le journaliste peut saisir le juge des libertés et de la détention pour contester cette saisie si l'exploitation des éléments saisis menace le secret de ses sources. Ce recours existait déjà pour les trois lieux protégés, l'arrêt l'élargit à l'ensemble de l'espace public et privé. Prenons des exemples concrets : un journaliste contrôlé lors d'une manifestation avec son téléphone professionnel contenant des échanges avec des sources peut désormais saisir le JLD. Un reporter arrêté sur une zone à défendre avec ses notes de terrain dispose du même recours. Un podcasteur interpellé dans un café avec son enregistreur peut demander l'annulation de la saisie. Le bouclier juridique suit le journaliste, il n'est plus attaché aux murs de sa rédaction.
Le paradoxe de l'arrêt Miller : une avancée venue d'un pourvoi déclaré irrecevable
Il y a un paradoxe saisissant dans cette affaire. Philippe Miller, dont le cas a provoqué cette avancée juridique majeure, a vu son propre pourvoi déclaré irrecevable. La Cour a estimé qu'il avait effectivement pu contester la saisie devant le JLD, ce qui rendait son pourvoi en cassation prématuré sur ce point. Le principe général a donc été posé dans ce que les juristes appellent un obiter dictum, c'est-à-dire une mention incidente qui n'était pas strictement nécessaire pour trancher le litige. Ce détail technique n'enlève rien à la portée de la décision : un principe posé par la Cour de cassation, même dans un obiter dictum, s'impose aux juridictions inférieures. Mais il révèle la complexité des voies de recours et le fait que Miller, en dépit du principe nouveau, n'a pas obtenu gain de cause personnellement.
Télétravail, cafés, manifs : un droit d'avant 2026 qui ignorait la réalité du terrain
L'arrêt du 17 mars 2026 n'arrive pas par hasard. Il répond à une transformation profonde des pratiques journalistiques qui rendait le droit antérieur obsolète. Comme le souligne Le Figaro, les journalistes travaillent de plus en plus en dehors des locaux de leur rédaction. Le télétravail, accéléré par la pandémie, les rencontres avec des sources dans des lieux publics par mesure de sécurité, les reportages sur le terrain loin de tout bureau : tout cela faisait de l'article 56-2 un texte désincarné, calqué sur un modèle de journalisme sédentaire qui n'existe plus.
Du bureau au café : comment le journalisme d'investigation a quitté la rédaction
Le journalisme d'investigation a changé de géographie. Les rencontres avec des sources se font rarement dans un bureau de rédaction, car la discrétion l'exige. Un café anonyme, un hall de gare, un parc public : ces lieux neutres sont privilégiés pour réduire le risque de surveillance. Par ailleurs, le télétravail a généralisé l'usage d'ordinateurs portables contenant l'intégralité des dossiers d'enquête. Le journalisme de données se pratique depuis des lieux variés, parfois depuis chez soi, parfois depuis un espace de coworking. L'article 56-2, conçu pour protéger un ordinateur fixe posé sur un bureau identifié comme local professionnel, était devenu inadapté à un journalisme nomade où l'outil de travail voyage avec le journaliste.
Reportages sur les ZAD, contrôles lors de manifs : les situations à risque non couvertes
Les situations à risque sont nombreuses et bien réelles. Lors de la couverture de mouvements sociaux, les journalistes sont régulièrement contrôlés, parfois fouillés, leur matériel photographique ou vidéo saisi provisoirement. Sur les zones à défendre, les reporters indépendants sont particulièrement exposés car ils n'ont pas toujours la visibilité d'un média institutionnel. Les contrôles d'identité routiers, les vérifications aux frontières, les interpellations lors d'opérations de police : autant de scénarios où le matériel journalistique pouvait être saisi sans que l'ancien droit offre un recours spécifique. Pour les médias indépendants et les créateurs de contenu d'enquête, le risque était décuplé car ils n'ont souvent pas de local professionnel identifiable, pas de véhicule de service, et parfois même pas de domicile fixe clairement établi. Comme le rappellent les bilans mondiaux sur la sécurité de la presse, 129 journalistes ont été tués en 2025, et la vulnérabilité juridique s'ajoute aux dangers physiques. Des situations de harcèlement judiciaire existent aussi en Europe, comme l'illustre l'arrestation du journaliste Alican Uludag en Turquie pour avoir critiqué le pouvoir.
Les médias indépendants, plus vulnérables sans local professionnel
La question du local professionnel est centrale dans cette affaire. Un journaliste employé par un grand groupe de presse bénéficie, par définition, de la protection attachée au local professionnel de son employeur. Mais un journaliste indépendant, un fondateur de média en ligne, un reporter photographe freelance : ces professionnels n'ont pas toujours un local clairement identifiable et déclaré comme tel. Avant le 17 mars 2026, cela signifiait qu'ils perdaient d'emblée l'un des trois piliers de la protection. Le véhicule de service, autre pilier, est tout aussi inégalitaire : seuls les médias suffisamment dotés en fournissent un à leurs reporters. L'arrêt de la Cour de cassation met fin à cette inégalité structurelle en neutralisant le critère géographique. Désormais, le journaliste qui travaille depuis un café, un espace de coworking ou son canapé dispose du même recours que son collègue installé dans une rédaction classique.
Pourquoi la protection des sources protège aussi le droit du public à s'informer
C'est ici que l'arrêt cesse d'être une affaire de juristes pour devenir une affaire de citoyens. La protection du secret des sources ne concerne pas que les journalistes : elle protège indirectement chaque personne qui s'informe. La chaîne de causalité est simple mais implacable. Si un journaliste peut être fouillé n'importe où sans recours, la source n'a plus aucune garantie de confidentialité. Si la source n'a plus de garantie, elle ne parle pas. Si elle ne parle pas, les scandales ne sortent pas. Si les scandales ne sortent pas, le public est privé d'informations essentielles sur les abus de pouvoir, les fraudes, les dangers. Le guide pratique publié par la Maison des Lanceurs d'Alerte insiste d'ailleurs sur cette interdépendance entre la protection des sources et la capacité des journalistes à traiter les alertes.
Le calcul du lanceur d'alerte : parler ou se taire quand le journaliste peut être fouillé au café
Se placer du point de vue du lanceur d'alerte éclaire l'enjeu. Un employé qui découvre une fraude environnementale dans son entreprise, un fonctionnaire qui constate des irrégularités dans des marchés publics, un stagiaire qui tombe sur des documents compromettants : avant de contacter un journaliste, ces personnes évaluent le risque. La question centrale est celle de la confidentialité. Si le journaliste avec qui ils prennent contact peut être intercepté dans un lieu public avec ses notes, son téléphone contenant leurs échanges, la promesse de secret perd toute sa valeur. Or, les lanceurs d'alerte choisissent précisément des lieux de rencontre neutres — cafés, lieux publics — pour éviter d'être vus dans une rédaction. Ce sont ces mêmes lieux que l'ancien droit ne protégeait pas. Le calcul du lanceur d'alerte est donc directement affecté par le cadre juridique : un droit faible signifie plus de silence, un droit fort signifie plus de révélations.
Scandales climatiques, affaires politico-financières : les enquêtes qui dépendent de sources protégées
Les types d'enquêtes qui reposent sur des sources internes sont variés et essentiels au débat démocratique. Les fraudes environnementales, où des employés d'entreprises polluantes révèlent des dissimulations de données. Les conflits d'intérêts au sein d'institutions publiques, où des fonctionnaires transmettent des documents internes. Les malversations financières, où des collaborateurs mettent au jour des mécanismes d'évasion fiscale ou de détournement de fonds. Toutes ces enquêtes, qui façonnent l'actualité et influencent les décisions politiques, dépendent de la capacité des sources à rester anonymes. Et ces enquêtes sont aujourd'hui consommées par le public sous des formats variés : podcasts d'enquête, threads sur les réseaux sociaux, vidéos YouTube, articles de médias indépendants. La protection des sources conditionne directement la production de ce contenu informatif.
Podcasters, médias indépendants, créateurs d'enquête : les premiers bénéficiaires de l'arrêt
Les journalistes qui travaillent hors des cadres traditionnels sont les premiers bénéficiaires de cette extension géographique, bien que cela soit peu dit. Un podcaster d'investigation qui rencontre une source dans un café n'avait, avant le 17 mars 2026, aucune protection juridique spécifique si son téléphone était saisi. Un créateur de contenu spécialisé dans les enquêtes sur les arnaques, sans local professionnel identifié, sans véhicule de service, était dans une vulnérabilité totale dès qu'il quittait son domicile. Les médias indépendants, qui se multiplient et dont l'audience croît particulièrement chez les jeunes, sont structurellement plus exposés que les grands groupes de presse dotés de services juridiques internes et de locaux protégés. L'arrêt de la Cour de cassation corrige cette inégalité en mettant tous les journalistes, quel que soit leur milieu de travail, sous la même protection.
La loi de 2010 reste imparfaite : pourquoi Mediapart parle de trompe-l'œil
L'enthousiasme suscité par l'arrêt doit toutefois être tempéré. Le 18 mars 2026, lendemain de la décision, Mediapart publiait une analyse signée Yunnes Abzouz intitulée de manière évocatrice. Le site d'investigation reconnaît l'avancée jurisprudentielle mais souligne que la loi du 4 janvier 2010 relative à la protection du secret des sources « n'en reste pas moins très imparfaite ». Cette mise en perspective est essentielle pour éviter un triomphalisme qui masquerait les failles persistantes du dispositif.
« Impératif prépondérant d'intérêt public » : la porte dérobée de la loi de 2010
La loi de 2010 a modifié l'article 2 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse pour y inscrire le principe de la protection du secret des sources. Mais elle y a introduit une exception : le secret peut être levé si un « impératif prépondérant d'intérêt public » l'exige. La formulation est vague et son interprétation laissée à l'appréciation des juges. Qui détermine ce qui est prépondérant ? Dans quels cas cette exception a-t-elle été invoquée pour contourner la protection ? La notion est suffisamment floue pour laisser une porte dérobée par laquelle des poursuites peuvent passer. Un procureur peut arguer que l'intérêt public de l'enquête pénale en cours prime sur le secret des sources, et c'est ensuite au juge de trancher. L'arrêt du 17 mars 2026 étend la protection géographiquement mais ne touche pas à cette exception législative.
La critique de Mediapart : une avancée qui ne compense pas les lacunes législatives
L'argument développé par Yunnes Abzouz sur Mediapart repose sur une distinction fondamentale entre jurisprudence et loi. Un arrêt de la Cour de cassation peut être inversé par un arrêt ultérieur, interprété de manière restrictive par les juridictions du fond, ou contourné par des procédures différentes. Seule une réforme législative de la loi de 2010 pourrait véritablement verrouiller la protection en supprimant ou en encadrant strictement l'exception d'intérêt public. Mediapart, qui a lui-même été confronté à des tentatives de perquisition dans ses locaux, parle en connaissance de cause. Le site d'investigation souligne que l'arrêt est un trompe-l'œil si on le présente comme une solution définitive : il améliore le cadre existant sans corriger ses failles structurelles.
Les SLAPP : quand la loi sur les sources croise les poursuites-bâillons
La critique de Mediapart prend une dimension supplémentaire quand on la relie au phénomène des SLAPP, ces procédures judiciaires destinées à épuiser financièrement les journalistes et les médias. Une loi qui conserve une exception aussi malléable que l'impératif prépondérant d'intérêt public offre une prise aux acteurs qui veulent utiliser la justice pour faire taire les enquêtes. Le guide de la Maison des Lanceurs d'Alerte consacre d'ailleurs une partie de ses développements aux risques liés aux poursuites stratégiques, montrant que la protection des sources ne se résume pas au seul cadre pénal. Un cabinet d'avocats, une entreprise mise en cause, un politique menacé : tous peuvent instrumentaliser les failles de la loi de 2010 pour tenter de percer le secret des sources sous couvert d'intérêt public. L'arrêt du 17 mars 2026 ne ferme pas cette voie d'attaque.
Journaliste contre État : qui gagne quand le secret des sources finit devant un juge ?
Même renforcée par l'arrêt du 17 mars 2026, la protection du secret des sources reste un combat asymétrique quand elle se joue devant les tribunaux. L'arrêt donne un recours — la saisine du JLD — mais ce recours intervient après la saisie. Le journaliste doit prouver a posteriori que les éléments saisis menacent ses sources. Or, entre le moment de la saisie et celui de la décision du juge, les données ont pu être copiées, analysées, exploitées. Le cas Miller est à nouveau éclairant : son pourvoi a été déclaré irrecevable malgré le principe nouveau posé par la Cour. La réalité pratique reste complexe pour le journaliste confronté au système judiciaire.
Le JLD : un recours, pas un bouclier — la saisie a déjà eu lieu quand le juge intervient
La temporalité du mécanisme est cruciale. La saisie est effectuée par les enquêteurs, le matériel est déjà entre leurs mains, et c'est seulement dans un délai ultérieur que le journaliste peut saisir le JLD pour contester cette saisie. Entre ces deux moments, que se passe-t-il concrètement ? Les données du téléphone ont-elles déjà été extraites ? Les notes ont-elles été lues ? L'ordinateur a-t-il été mis sous scellés dans des conditions garantissant la confidentialité ? Le recours a posteriori ne peut pas effacer le préjudice causé par la saisie initiale. Un journaliste dont les sources ont été identifiées lors de la saisie ne retrouvera pas la confiance de ses informateurs, même si le juge ordonne ensuite la restitution du matériel. Le JLD est un recours, pas un bouclier préventif.
L'asymétrie des armes : ce que l'arrêt ne change pas dans le rapport de force
Le déséquilibre entre les moyens de l'État et ceux du journaliste reste considérable. L'État dispose de services d'enquête, d'experts en cryptographie, de temps et de ressources financières. Le journaliste, surtout s'il est indépendant, doit financer un avocat spécialisé, prouver le lien entre les éléments saisis et ses sources, tout en continuant à exercer son métier. Cette asymétrie n'est pas nouvelle mais l'arrêt du 17 mars 2026 ne la corrige pas. Il améliore le cadre juridique sans modifier la réalité du rapport de force sur le terrain. Un petit média d'investigation confronté à une enquête pénale lourde reste dans une position de faiblesse structurelle, même s'il peut désormais saisir le JLD quelle que soit la localisation de la saisie. Des affaires récentes montrent d'ailleurs que les outils technologiques de surveillance, comme le logiciel Predator utilisé contre un journaliste en Angola, ajoutent une couche de menace qui dépasse le cadre des saisies physiques.
Le cas Miller, leçon finale : même avec le nouveau principe, le journaliste a perdu son pourvoi
Le dénouement du cas Miller offre une leçon de réalisme salutaire. Philippe Miller, bien que son affaire ait servi de catalyseur à une avancée jurisprudentielle majeure, a vu son pourvoi déclaré irrecevable. Son matériel a été saisi dans un restaurant, il a contesté cette saisie, la Cour a posé un principe général en sa faveur, mais il n'a pas obtenu satisfaction au final. Ce paradoxe illustre la distance entre le droit et la pratique : un principe jurisprudentiel énoncé par la plus haute juridiction pénale n'est pas une garantie absolue pour le journaliste qui se trouve, un soir de décembre, face à des enquêteurs qui emportent son ordinateur. Le droit s'améliore, la réalité du terrain reste exigeante.
Que retenir de l'arrêt du 17 mars 2026 sur le secret des sources ?
L'arrêt n°25-81.815 du 17 mars 2026 marque un tournant dans la protection du secret des sources en France. En étendant le recours au juge des libertés et de la détention à tout lieu de saisie, la Cour de cassation a mis fin à une inégalité géographique qui rendait des milliers de journalistes vulnérables dès qu'ils quittaient leur rédaction. Cette avancée correspond à une évolution profonde des pratiques professionnelles et protège indirectement le droit du public à être informé, car sans sources protégées, il n'y a pas d'enquêtes, et sans enquêtes, il n'y a pas de scandales révélés. La loi de 2010 reste cependant imparfaite, avec son exception d'intérêt public mal définie, et le recours a posteriori devant le JLD ne supprime pas l'asymétrie de moyens entre l'État et les journalistes. Le droit à l'information de tous dépend directement de la protection de ceux qui enquêtent : c'est le sens profond de cette décision, et c'est aussi la raison pour laquelle le combat législatif doit se poursuivre.