Le président du Conseil d'orientation des retraites sort du cadre institutionnel pour relancer le débat. En sa qualité de professeur à la Neoma Business School, Gilbert Cette a publié à titre personnel dans la revue Commentaire, diffusée depuis le 12 mars 2026, un article qui plaide pour une forme de big bang des régimes de pension. Il précise dans une note que ses analyses et opinions n'engagent que lui, et non le Conseil qu'il préside.

La proposition ne vaut pas projet de loi. Elle éclaire toutefois les arbitrages qui structurent toute réforme des droits : à quel âge partir, après quelle durée, et avec quelle incitation à rester en activité.
Une proposition personnelle dans un débat suspendu
Depuis le 14 octobre 2025, jour où Sébastien Lecornu a proposé au Parlement de suspendre la réforme des retraites jusqu'en 2028, le débat public oppose deux camps : ceux qui y voient une victoire et ceux qui dénoncent un reniement.

Gilbert Cette trace une autre voie. Il concède que le retour à l'âge légal fixé à 64 ans par la réforme Borne de 2023 est "désormais politiquement difficile en France". C'est le point de départ de son raisonnement : si le curseur de l'âge est bloqué, il faut repenser les droits eux-mêmes plutôt que rejouer le même affrontement. Pour comprendre les enjeux, voir aussi La réforme des retraites.
Le taux plein et le mur financier actuels
Aujourd'hui, le repère central reste le taux plein de la retraite de base. Selon service-public.gouv.fr, une retraite à taux plein est une retraite accordée sans décote, c'est-à-dire sans réduction de son montant. Concrètement, un assuré l'obtient en réunissant la durée d'assurance requise avant 67 ans, ou automatiquement à 67 ans même sans tous les trimestres.
C'est sur cette architecture âge-durée-décote que porterait tout big bang des droits. Changer les règles du taux plein, c'est changer à la fois l'âge effectif de départ et le niveau des pensions.
L'enjeu financier donne la mesure du débat. Selon les chiffres avancés par Gilbert Cette, le système accuserait un déficit de plus de 6 milliards d'euros en 2025, 15 milliards en 2035 et 30 milliards en 2045. L'ampleur s'explique, dit-il, par celle des dépenses, qui dépassent 400 milliards d'euros dès 2024.
Travailler plus longtemps pour sauver la répartition
Le but affiché de ses préconisations est d'augmenter la proportion de seniors en activité afin de garantir "la soutenabilité financière" du système par répartition.
La logique est pédagogique : dans un système par répartition, les pensions des retraités sont financées par les cotisations des actifs. Si l'espérance de vie augmente et que la natalité ne compense pas, il n'existe que trois leviers : cotiser davantage, baisser les pensions, ou élargir le nombre de cotisants en prolongeant l'activité.
Gilbert Cette privilégie clairement le troisième levier. Le big bang qu'il défend consisterait donc moins à restaurer un seuil d'âge contesté qu'à réécrire les droits pour rendre la poursuite d'activité plus lisible et plus rémunératrice, en commençant, selon ses termes, par l'abandon d'un âge légal de départ.
Les modalités précises - barèmes, bonus-malus, unification des régimes, articulation entre durée et âge - ne sont pas arbitrées et ne figurent pas dans une loi. C'est une contribution au débat, pas un texte applicable.
Qui paierait, qui bénéficierait
En l'état, personne ne peut dire avec certitude qui gagnerait ou perdrait. Tout dépendra des arbitrages entre âge, durée et niveau des pensions, qui ne sont pas tranchés avant 2028.
Si la réforme suit la logique défendue par son auteur, les bénéficiaires seraient les actifs capables de prolonger leur carrière et le système collectif lui-même, dont les recettes augmenteraient avec l'emploi des seniors. Les contributeurs seraient, en miroir, ceux qui partiraient tôt ou avec des carrières hachées, sauf si des correctifs pour pénibilité, carrières longues ou inégalités de santé sont intégrés.
D'ici à 2028, trois points méritent surveillance : le sort parlementaire de la suspension, l'évolution effective de la proportion de seniors en activité, et toute traduction législative d'un nouveau calcul des droits.