Le 3 juillet 2026, la cour d’appel de Versailles a prononcé la relaxe de Dominique Boutonnat, ex-président du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), jugé pour agression sexuelle sur son filleul en août 2020. Ce verdict a pris tout le monde de court. En première instance, le tribunal correctionnel de Nanterre l’avait condamné le 28 juin 2024 à trois ans de prison dont un an ferme, estimant la version du plaignant « plus crédible ». Deux ans plus tard, les magistrats versaillais ont rendu une décision radicalement opposée. Comment expliquer un tel revirement judiciaire ? Quels sont les motifs juridiques précis qui ont conduit à cette relaxe ? Cet article décrypte les ressorts d’un verdict qui a secoué le monde du cinéma et relancé le débat sur la justice face aux violences sexuelles.

De la condamnation à la relaxe : le grand écart judiciaire de l’été 2026
L’effet de surprise a été total. Le vendredi 3 juillet 2026, lorsque la présidente de la cour d’appel de Versailles a prononcé la relaxe de Dominique Boutonnat, la salle d’audience est restée figée. Le parquet général avait requis le 4 mai la même peine qu’en première instance : trois ans de prison dont un ferme, en dénonçant la « posture de déni » de l’ancien haut fonctionnaire. Rien ne laissait présager un tel dénouement.
Des vacances en Grèce à la démission du CNC : le fil des événements
Les faits remontent à août 2020. Dominique Boutonnat, alors tout-puissant président du CNC, invite son filleul de 21 ans dans sa maison de campagne en Grèce. Sur place, les deux hommes se baignent nus dans la piscine. Selon l’accusation, Boutonnat aurait ensuite rejoint le jeune homme dans son lit et tenté de le masturber. Pour faire cesser ces gestes, le plaignant affirme avoir accepté de masturber son parrain. Le lendemain, Boutonnat serait entré dans la salle de bain pour l’embrasser.
L’affaire éclate en février 2021 avec une mise en examen pour « tentative de viol », qualification finalement écartée par le parquet qui ne retient que l’agression sexuelle. Malgré cette procédure, Dominique Boutonnat est reconduit à la tête du CNC en juillet 2022 par la ministre de la Culture Rima Abdul Malak. Sa justification : « Il est mis en examen, pas condamné. La présomption d’innocence prévaut. »
Le 28 juin 2024, le tribunal correctionnel de Nanterre le condamne à trois ans de prison dont un an ferme, aménagé sous bracelet électronique. Boutonnat démissionne dans la foulée. Il fait appel. Le 3 juillet 2026, la cour d’appel de Versailles le relaxe purement et simplement.

Le parquet avait requis la prison ferme : pourquoi l’appel a tout changé
L’audience d’appel du 4 mai 2026 avait pourtant mal commencé pour la défense. Le parquet général avait maintenu ses réquisitions, fustigeant l’attitude de Boutonnat et sa « posture de déni ». L’ex-président du CNC avait certes affirmé « mieux comprendre la souffrance réelle » de son filleul, mais sans reconnaître les faits.
Pourtant, le second examen contradictoire a permis à la défense de présenter une version plus élaborée des événements. Là où le tribunal de Nanterre avait vu un prévenu accablé par ses propres contradictions, la cour d’appel a estimé que les éléments du dossier ne permettaient pas d’établir la culpabilité au-delà de tout doute raisonnable. Le parquet avait requis la prison ferme, mais les juges du fond ont été convaincus par l’argumentation juridique de la défense.
Une baignade, une chambre, deux vérités : plongée dans le duel des récits
Au cœur de cette affaire, un affrontement entre deux versions des faits. D’un côté, le récit d’un jeune homme de 21 ans qui affirme avoir subi des gestes non consentis. De l’autre, la défense d’un homme de pouvoir qui reconnaît les gestes mais les présente comme consentis. La cour d’appel a dû trancher entre ces deux vérités.
Le filleul accuse : tentative de masturbation et embrassades forcées
Le plaignant livre un récit précis et constant. Après une baignade nue dans la piscine, Dominique Boutonnat serait entré dans son lit et aurait tenté de le masturber. Pour faire cesser cet acte, le jeune homme dit avoir accepté de masturber son parrain. Le lendemain, Boutonnat serait entré dans la salle de bain pour l’embrasser, ce que les deux parties reconnaissent.
Le jeune homme décrit un rapport de force déséquilibré. Boutonnat est son parrain, une figure d’autorité, un homme puissant de 50 ans. Dans ce contexte, il affirme avoir eu du mal à dire non clairement. Le tribunal de Nanterre avait jugé cette version « plus crédible », estimant que Boutonnat exerçait « un véritable ascendant » sur son filleul.

Boutonnat se défend : baisers consentis et photo « pour le paysage »
La ligne de défense de l’ex-président du CNC est constante. Il reconnaît avoir pris en photo nu son filleul à la sortie de la piscine, mais assure que « le cadre visait le paysage ». Il admet des baisers dans la chambre et la salle de bain, mais les présente comme consentis et initiés par le plaignant. Il explique être entré dans la salle de bain pour s’assurer que tout allait bien, niant toute intention sexuelle non consentie.
Boutonnat décrit une relation ambiguë mais consentie. Selon lui, son filleul aurait été à l’initiative des rapprochements. La photo nue ? Un simple cadrage maladroit. Les baisers dans la salle de bain ? Une tentative de « lever l’ambiguïté » sur les événements de la nuit précédente. La cour d’appel a estimé que cette version, bien que contestable, n’était pas suffisamment contredite par les éléments du dossier.
Intention, huis clos et contradictions : les trois piliers de la décision de la cour d’appel
Pour comprendre la relaxe, il faut plonger dans le raisonnement juridique des magistrats versaillais. Leur décision repose sur trois piliers : l’élément intentionnel du délit, la difficulté de la preuve dans un huis clos, et les contradictions relevées dans les déclarations du plaignant.
« La culpabilité n’est pas établie » : la formule qui a scellé la relaxe
La présidente de la cour d’appel a été claire : « La culpabilité des faits d’agression sexuelle reprochés à Dominique Boutonnat n’est pas établie. » Cette formule n’est pas une déclaration d’innocence, mais un constat d’insuffisance de preuves. La présidente a longuement détaillé les « contradictions dans les déclarations du plaignant », sans pour autant remettre en cause sa sincérité.
Il ne s’agit pas d’un non-lieu, qui intervient avant le procès, au stade de l’instruction, faute de charges suffisantes. Il s’agit d’une relaxe, rendue après un débat contradictoire au tribunal correctionnel. La différence est cruciale : la justice ne dit pas que Boutonnat est innocent, mais que les charges retenues contre lui ne sont pas suffisamment établies pour une condamnation.

L’élément intentionnel du délit : pourquoi la cour a estimé qu’il n’était pas rempli
Le premier principe juridique qui a structuré la décision est l’élément intentionnel. « Le délit d’agression sexuelle étant une infraction intentionnelle, l’auteur doit avoir eu conscience du défaut de consentement de la victime », ont rappelé les magistrats.
En droit pénal, un délit ne se réduit pas à un acte. Il faut aussi démontrer que l’auteur avait l’intention de le commettre et qu’il avait conscience de son caractère illicite. Dans cette affaire, la cour d’appel a estimé que Boutonnat pouvait légitimement croire que les gestes étaient consentis. Les baisers, la photo, les caresses : selon la défense, tout cela s’était déroulé dans une ambiance ambiguë mais non contrainte. La cour a jugé que l’élément intentionnel n’était pas suffisamment établi.
Le vernis de l’intime conviction : la Cour de cassation veille au grain
La relaxe illustre une tension bien connue des juristes. D’un côté, l’intime conviction du juge, norme cardinale de la procédure pénale française (article 353 du Code de procédure pénale). De l’autre, l’exigence croissante de motivation des décisions de justice, notamment en matière sexuelle où la Cour de cassation exerce un contrôle rigoureux.
Les juges d’appel ont dû motiver leur décision de manière extrêmement détaillée pour ne pas se faire censurer. Ils ne pouvaient pas se contenter de dire « nous ne croyons pas le plaignant ». Ils devaient expliquer précisément pourquoi les éléments du dossier ne permettaient pas d’établir la culpabilité. C’est ce qu’ils ont fait, en pointant les contradictions et en rappelant les principes juridiques applicables.
La loi du 8 novembre 2025 sur le consentement : une révolution trop tardive pour Boutonnat ?
Entre les deux procès, une réforme législative majeure a changé la donne. La loi du 8 novembre 2025 a redéfini l’agression sexuelle en centrant l’infraction sur l’absence de consentement. Mais cette loi n’a pas pu être appliquée à l’affaire Boutonnat.

« Tout acte sexuel non consenti » : la refonte de l’article 222-22
L’article 222-22 du code pénal dispose désormais que constitue une agression sexuelle « tout acte sexuel non consenti commis sur la personne d’autrui ». Cette nouvelle définition renverse la logique précédente. Avant la loi de 2025, l’agression sexuelle était définie par la violence, la contrainte, la menace ou la surprise. Désormais, c’est l’absence de consentement qui est au cœur de l’infraction.
Cette réforme répond à une attente sociétale forte, notamment des associations féministes. Elle vise à faciliter la poursuite des violences sexuelles en recentrant le débat sur la question du consentement plutôt que sur la démonstration d’une contrainte physique.
Pourquoi la loi n’a pas été le sauveur du plaignant
Le paradoxe est frappant : malgré cette loi « favorable aux victimes », Boutonnat a été relaxé. La raison est simple : la loi n’est pas rétroactive pour ce qui concerne la définition du fond de l’infraction. Les faits remontent à 2020, et c’est le droit en vigueur à l’époque qui s’applique.
Même avec la nouvelle loi, l’élément intentionnel reste un obstacle central. Comment prouver que l’accusé savait que l’autre ne consentait pas, surtout quand les deux parties s’accordent sur l’existence de gestes intimes mais divergent sur leur caractère consenti ? La loi de 2025 n’a pas supprimé cette exigence. Elle a simplement recentré l’infraction sur le consentement, sans résoudre la difficulté fondamentale de la preuve dans un huis clos.
CNC, Judith Godrèche et le paradoxe de l’exemplarité : l’institution secouée
L’affaire Boutonnat n’est pas qu’une affaire de droit pénal. C’est aussi une affaire politique et institutionnelle qui a secoué le CNC, l’institution chargée de distribuer des millions d’euros de subventions au cinéma français et de prévenir les violences sexuelles dans l’industrie.
« Présomption d’innocence » contre « exemplarité » : le dilemme de Rima Abdul Malak
En juillet 2022, la ministre de la Culture Rima Abdul Malak a pris une décision controversée : maintenir Dominique Boutonnat à la tête du CNC malgré sa mise en examen. Sa justification : « Il est mis en examen, pas condamné. La présomption d’innocence prévaut. »
Cette position de principe s’est heurtée à l’exigence d’exemplarité des dirigeants d’une institution publique. Le CNC était alors en pleine campagne de prévention des violences sexuelles dans le cinéma. Comment une institution dirigée par un mis en examen pour agression sexuelle pouvait-elle crédiblement former les professionnels du secteur ? Le paradoxe était flagrant.
Judith Godrèche au Sénat : le coup de tonnerre qui a accéléré la chute
Le 29 février 2024, l’actrice Judith Godrèche a dénoncé ce paradoxe devant la commission d’enquête du Sénat. Elle a pointé l’incohérence d’un CNC qui donne des formations sur les violences sexuelles tout en étant dirigé par un mis en examen. Son intervention a eu un énorme retentissement.
Une manifestation d’actrices et de réalisatrices a suivi, réclamant le départ de Boutonnat. La pression médiatique et politique est devenue intenable. Le 28 juin 2024, sa condamnation en première instance a précipité sa démission. L’affaire a cristallisé la colère du milieu du cinéma contre l’institution.

Gaëtan Bruel à la tête du CNC : les défis de la reconstruction
Après la démission de Boutonnat, Olivier Henrard a assuré l’intérim. Puis Gaëtan Bruel a été nommé à la présidence du CNC. Selon Les Echos, l’institution a dessiné une « nouvelle feuille de route » pour restaurer sa crédibilité.
Mais la relaxe en appel risque de compliquer cette reconstruction. Elle pourrait être perçue comme un signal négatif par les victimes de violences sexuelles dans le cinéma. À l’inverse, certains estiment qu’elle permet de tourner la page et de se concentrer sur l’avenir. Une chose est sûre : l’affaire Boutonnat a durablement marqué l’institution.
5 399 condamnations par an, 1 % d’auteurs poursuivis : le système pénal à l’épreuve
L’affaire Boutonnat n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de difficulté systémique à condamner pour violences sexuelles. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Ce que disent les chiffres du Sénat et de l’IPP sur l’impunité
Selon le rapport sénatorial de 2024, il y a eu 5 399 condamnations pour agression sexuelle en France en 2023. Ce chiffre peut sembler élevé, mais il est à mettre en perspective avec le nombre de victimes. Selon l’Institut des Politiques Publiques (IPP), seules 10 à 15 % des plaintes pour viols se terminent par une condamnation criminelle. Plus frappant encore : seulement 1 à 2 % des auteurs de viols déclarés sont condamnés.
Ces chiffres illustrent l’ampleur du problème. La majorité des victimes ne portent pas plainte. Parmi celles qui le font, une grande partie des affaires sont classées sans suite. Et parmi celles qui vont jusqu’au procès, une part non négligeable se termine par une relaxe ou un acquittement.
L’affaire Boutonnat, un cas d’école du « procès impossible » ?
Les faits de violences sexuelles se déroulent souvent sans témoin, rendant la preuve extrêmement difficile. La cour d’appel a elle-même souligné que « les faits se déroulent à l’abri des regards », imposant une prudence particulière dans l’appréciation des preuves.
L’affaire Boutonnat est un cas d’école de ce « procès impossible » où la parole de l’un s’oppose à celle de l’autre, et où le juge doit trancher sur la crédibilité, pas sur des preuves matérielles. Cette difficulté structurelle n’est pas propre à cette affaire. On la retrouve dans d’autres dossiers emblématiques, comme celui d’Achraf Hakimi, jugé pour viol, où la cour d’appel de Versailles a également dû se prononcer sur des faits contestés.
« Relaxe » n’est pas « innocence » : ce que ce verdict dit de notre justice et de ses attentes
Le verdict de relaxe a provoqué des réactions contrastées. Pour les avocates de Boutonnat, Mes Céline Lasek et Delphine Meillet, leur client a été « innocenté de tous les faits reprochés ». Mais cette affirmation mérite d’être nuancée.
Relaxe, acquittement, non-lieu : ne pas confondre les termes juridiques
La relaxe (devant le tribunal correctionnel) signifie que les charges ne sont pas suffisamment établies au terme du procès. Ce n’est pas un non-lieu, qui intervient avant le procès, au stade de l’instruction, faute de charges suffisantes. Ce n’est pas non plus un acquittement, terme réservé aux cours d’assises pour les crimes.
La justice ne dit pas « il n’a rien fait », mais « les preuves ne sont pas assez solides pour le condamner ». C’est une nuance fondamentale que les avocates de Boutonnat ont tendance à gommer en parlant d’« innocence ». La relaxe est une décision procédurale, pas un blanc-seing moral.
2026 et après : la société attend-elle trop du tribunal correctionnel ?
La relaxe de Boutonnat intervient dans un contexte de défiance envers les institutions. La loi de 2025 a répondu à une attente sociétale en recentrant l’infraction sur le consentement. Mais cette affaire montre les limites de la réponse pénale classique.
Le tribunal correctionnel est-il le bon endroit pour trancher des histoires intimes complexes ? La justice doit-elle évoluer vers un système de présomption simple du non-consentement ? Le débat est loin d’être clos. Ce qui est certain, c’est que cette affaire a mis en lumière les difficultés structurelles de la justice face aux violences sexuelles. Et que la loi de 2025, pour ambitieuse qu’elle soit, ne résoudra pas tous les problèmes.
Conclusion
La relaxe de Dominique Boutonnat par la cour d’appel de Versailles illustre le paradoxe entre la rigueur juridique et l’attente sociétale d’exemplarité. D’un côté, les magistrats ont appliqué les principes fondamentaux du droit pénal : l’élément intentionnel du délit, la difficulté de la preuve dans un huis clos, la présomption d’innocence. De l’autre, la société attendait une condamnation exemplaire d’un homme de pouvoir accusé de violences sexuelles.
Ce verdict ne signifie pas que Boutonnat est innocent, mais que les charges retenues contre lui n’étaient pas suffisamment établies pour une condamnation. La loi du 8 novembre 2025, qui recentre l’agression sexuelle sur l’absence de consentement, pourrait changer la donne pour les futures affaires. Mais elle ne résoudra pas la difficulté fondamentale de la preuve dans des affaires où la parole de l’un s’oppose à celle de l’autre.
L’affaire Boutonnat a durablement marqué le CNC et le monde du cinéma français. Elle a mis en lumière les contradictions d’une institution chargée de prévenir les violences sexuelles mais dirigée par un mis en examen. La reconstruction de la confiance dans les institutions est en cours, mais elle prendra du temps. Le débat, lui, est loin d’être clos.