Le 2 mars 2026, six femmes se sont retrouvées sur le même banc, dans la même salle d’audience du tribunal judiciaire de Nantes. Elles ne se connaissaient pas avant que les enquêteurs ne commencent à gratter. Mais elles partageaient le même bourreau : Roger B., 38 ans, jugé pour avoir violé, torturé et violenté ses anciennes compagnes pendant quatorze ans. Le verdict est tombé le 6 mars : vingt ans de réclusion criminelle, la peine maximale. Retour sur une affaire qui a révélé l’un des plus longs parcours d’impunité pour violences conjugales en France.

Le saut dans le vide qui a tout déclenché
Tout commence par un geste de désespoir. En septembre 2021, une jeune femme de 20 ans saute du balcon de son appartement du premier étage, près de Nantes. Dans ses bras, son bébé de 4 mois. Elle vient d’échapper à son conjoint, Roger B., dont le visage bleui par les coups porte encore les marques. Les policiers, alertés, interpellent l’homme deux jours plus tard chez un ami où il s’est caché. À côté de lui, ils découvrent une arbalète approvisionnée. Dans le mur du logement qu’il partageait avec sa compagne, des impacts de flèches.
Cette scène glaçante aurait pu rester un fait divers tragique de plus. Mais elle est devenue le point de départ d’une enquête tentaculaire qui a mis au jour quatorze années de violences en série.

La plainte de la dernière compagne, mère d’un nourrisson
La jeune femme, mère d’une petite fille de 4 mois, n’en était pas à sa première agression. Depuis des mois, Roger B. la séquestrait, la frappait, la violait. Le jour de sa fuite, il l’avait menacée avec l’arbalète. Elle a préféré sauter plutôt que de rester. Son visage portait encore les hématomes des coups reçus les jours précédents. À l’hôpital, les médecins constatent des blessures compatibles avec des violences répétées. C’est ce signal d’alarme extrême qui a permis aux enquêteurs de commencer à creuser.
Les policiers de la brigade de lutte contre les violences conjugales du service local de police judiciaire n’imaginaient pas encore ce qu’ils allaient découvrir. Mais le profil de Roger B. – homme de 38 ans, sans antécédent judiciaire pour violences conjugales – les a poussés à vérifier son passé.
« Ce dossier m’a hanté, j’en avais la nausée » : les investigations en cascade
Le directeur d’enquête, qui a témoigné à la barre le premier jour du procès, se souvient encore de cette sensation étrange. « Plus je grattais, plus je trouvais… Je me demandais où ça allait s’arrêter, a-t-il confié. Ce dossier m’a hanté. J’en avais la nausée. »
Son équipe a commencé par remonter le fil des relations de Roger B. Très vite, les noms s’accumulent : Nantes, Brest, Roubaix, Reims, Nice, Villeneuve-Loubet, Cagnes-sur-Mer. Six femmes, six histoires, six enfers. Chacune contactée par les enquêteurs a fini par accepter de parler. Certaines n’avaient jamais porté plainte. D’autres l’avaient fait, mais les dossiers étaient restés sans suite. Ensemble, leurs témoignages ont dessiné le portrait d’un prédateur méthodique qui a sévi pendant quatorze ans sans jamais être inquiété par la justice.
Sur le banc des parties civiles, le premier jour d’audience, les six femmes se sont consolées et soutenues. Leurs regards, leurs cicatrices, leurs silences en disaient long sur ce qu’elles avaient traversé.

Les stigmates de six femmes : du contrôle coercitif aux actes de torture
Les médecins légistes ont dressé des constats accablants. Sur le corps de chaque compagne, des traces de violence anciennes et récentes. Des hématomes, bien sûr. Mais aussi des brûlures, des griffures, des cicatrices d’instruments tranchants, des zones d’alopécie causées par l’arrachage de cheveux. Certaines de ces blessures étaient encore visibles des années après la fin de la relation.
Mais les stigmates les plus profonds ne se voient pas à l’œil nu. Le contrôle coercitif, ce concept théorisé par le chercheur Evan Stark, décrit précisément ce que ces femmes ont vécu : une privation systématique de leurs droits et de leurs ressources, une emprise totale sur leur quotidien.
35 kg, dents cassées, brûlures : le corps comme champ de bataille
Une des plaignantes pesait 35 kg à la fin de sa relation avec Roger B. Elle était si affaiblie par les privations et les violences qu’elle pouvait à peine se lever. Une autre portait encore, des années après, des vêtements à manches longues pour cacher les cicatrices. Une troisième avait les dents cassées. Les médecins ont relevé des traces de brûlures de cigarette, des coupures nettes infligées avec des lames, des ecchymoses en forme de doigts sur les bras et le cou.
Le corps de ces femmes était devenu le champ de bataille d’un homme qui ne supportait pas qu’elles lui résistent. Les coups pleuvaient pour des motifs dérisoires : un repas pas assez chaud, une réponse jugée insolente, un regard qui ne lui plaisait pas. La violence n’était jamais gratuite – elle servait à maintenir l’ordre, à rappeler qui était le maître.
« Il ne me laissait plus sortir » : le piège de l’emprise amoureuse
Chaque histoire commence de la même manière. Une rencontre, des débuts idylliques, un « amour fusionnel » qui correspond exactement aux attentes de la jeune femme. Roger B. savait se montrer attentionné, prévenant, généreux. Puis, insensiblement, le piège se referme.
Les mécanismes du contrôle coercitif sont aujourd’hui bien documentés. L’agresseur isole sa compagne de sa famille et de ses amis. Il contrôle ses déplacements, ses appels, ses finances. Il l’empêche de travailler. Il la surveille en permanence, lui interdit de sortir seule. Quand elle enfreint une règle, il la punit. Le cycle des violences conjugales – tension, explosion, lune de miel – s’accélère au fil des mois, rendant chaque rupture plus difficile.
« Il ne me laissait plus sortir », a témoigné l’une des plaignantes. « Il vérifiait mon téléphone, mes messages. Il m’empêchait de voir ma mère. Quand je protestais, il devenait violent. Et après, il s’excusait, il pleurait, il promettait de changer. » Ce schéma, répété à l’infini, a maintenu ces six femmes dans une emprise dont elles ont mis des années à s’extraire.

14 ans de violences, zéro condamnation : le parcours du multirécidiviste
C’est la question qui taraude tous les observateurs de ce procès : comment un homme a-t-il pu violenter, violer et torturer six femmes pendant quatorze ans sans que la justice ne l’arrête ? La réponse tient en quelques mots : la dispersion des faits, l’isolement des plaintes, et les failles d’un système qui n’a pas su voir le tableau d’ensemble.
Roger B. n’avait jamais été jugé pour des faits similaires avant ce procès. Ses victimes, éparpillées à travers la France, ignoraient l’existence les unes des autres. Chaque plainte, quand elle était déposée, était traitée localement, sans mise en perspective du profil de l’agresseur. Une femme à Brest, une autre à Reims, une troisième à Nice : pour les autorités locales, il s’agissait de cas isolés.
2007 – 2021 : les années d’impunité de Roger B.
Les premiers faits remontent à 2007. Roger B. a alors 19 ans. Sa première compagne, une jeune femme rencontrée à Nantes, subit déjà des violences. Elle porte plainte. L’affaire est classée sans suite. Roger B. déménage, change de ville, recommence. À Brest, nouvelle relation, nouvelles violences. À Roubaix, pareil. À Reims, idem.
Pendant quatorze ans, il alterne les relations et les déménagements, toujours en suivant le même schéma. Il choisit des femmes jeunes, souvent vulnérables, qu’il isole rapidement. Il les empêche de travailler, de voir leur famille, de garder un lien avec l’extérieur. Quand une relation se termine – souvent parce que la femme parvient à s’enfuir – il en commence une autre ailleurs.
Le système judiciaire, fragmenté par ville et par département, n’a jamais fait le lien entre ces affaires. Chaque plainte était examinée isolément, sans accès au parcours complet de l’agresseur. Les fichiers policiers, pourtant censés centraliser ce type d’informations, n’ont pas joué leur rôle. Il a fallu attendre 2021 et la plainte de la jeune femme au bébé pour que les enquêteurs commencent à assembler les pièces du puzzle.
Face à la peur : pourquoi 81 % des victimes ne portent pas plainte
Les chiffres du gouvernement sont éloquents. Selon les données officielles disponibles sur Arrêtons les violences, seulement 19 % des victimes de violences conjugales portent plainte. Cela signifie que plus de huit femmes sur dix subissent en silence. Les raisons sont multiples : peur des représailles, dépendance financière, honte, emprise psychologique, méfiance envers la justice.
Dans l’affaire Roger B., plusieurs des six plaignantes avaient porté plainte par le passé. Mais leurs dossiers étaient restés sans suite. D’autres n’avaient jamais osé franchir le pas, terrifiées à l’idée que leur agresseur ne les retrouve. Une femme a expliqué qu’elle avait préféré disparaître plutôt que de porter plainte. Une autre a attendu que Roger B. soit en prison pour oser parler.
Ces réticences ne sont pas irrationnelles. Elles sont le produit d’une expérience concrète : quand une femme porte plainte pour violences conjugales, elle prend le risque de ne pas être crue, de subir des représailles, de voir son agresseur libéré rapidement. Les failles du système, comme l’a montré cette affaire, ne font que renforcer ce sentiment d’impunité.
Le prix de l’inaction : le coût humain et judiciaire des failles
Quatorze années d’inaction ont un coût. Un coût humain, d’abord : six femmes brisées, des années de vie perdues, des traumatismes qui ne s’effaceront jamais complètement. Les ITT (incapacité totale de travail) cumulées se comptent en mois, voire en années. Les hospitalisations, les soins psychiatriques, les arrêts maladie représentent une charge financière considérable pour la collectivité.
Un coût judiciaire, ensuite. L’enquête a mobilisé des équipes entières pendant plusieurs mois. Le procès a duré cinq jours devant la cour criminelle de Loire-Atlantique. Les frais d’avocats, d’expertises, de transport des parties civiles et des témoins se sont accumulés. Et au bout du compte, Roger B. a écopé de vingt ans de prison – une peine qui coûtera elle aussi à l’État.

La question qui se pose est celle du trade-off entre la présomption d’innocence et les mesures de protection préventives. Faut-il, dès la première plainte, mettre en place un suivi renforcé ? Faut-il créer un fichier national des auteurs de violences conjugales, comme il en existe pour les délinquants sexuels ? Le Grenelle des violences conjugales de 2019 avait promis des moyens supplémentaires. Cette affaire montre ce que coûte leur absence.
« Le règne de la terreur est terminé » : les assises de Nantes face au prédateur
Le 2 mars 2026, l’audience s’ouvre dans une ambiance tendue. La salle du tribunal judiciaire de Nantes est pleine. Les six parties civiles sont là, soudées, se tenant par la main. Roger B., chemise blanche et gilet gris, comparaît libre – il n’a pas été placé en détention provisoire pendant l’enquête. D’emblée, il reconnaît les violences. « Je reconnais que je suis violent », dit-il. Mais il nie les viols et les actes de torture et de barbarie. « Ça non, jamais. »
Pendant cinq jours, les débats vont confronter sa version à celle de ses six anciennes compagnes. Les experts psychiatriques, les médecins légistes, les enquêteurs se succèdent à la barre. Le dossier est épais, les preuves accablantes.
« Arrêtez de regarder les victimes » : la tension dans le prétoire
La présidente de la cour criminelle, Karine Laborde, doit rappeler à l’ordre Roger B. à plusieurs reprises. « Arrêtez de regarder les victimes », lui intime-t-elle. L’accusé, visiblement tendu, semble chercher le regard de ses anciennes compagnes. Sur le banc des parties civiles, certaines pleurent, d’autres soutiennent le regard. L’une d’elles raconte comment elle pesait 35 kg à la fin de leur relation. Une autre montre les cicatrices sur ses bras.
Les expertises psychiatriques dressent le portrait d’un homme au fonctionnement pervers, incapable d’empathie, mais conscient de ses actes. Les témoignages des proches des victimes – mères, sœurs, amies – confirment le tableau d’un homme qui isolait méthodiquement ses compagnes. L’une des plaignantes raconte comment il l’empêchait de voir sa mère, comment il contrôlait ses appels, comment il la frappait quand elle osait protester.
Face à cette avalanche de preuves, Roger B. vacille. Il reconnaît finalement certains faits, mais continue de nier les viols. Les avocates des parties civiles, Mes Anne-Sophie Lefeuvre, Camille Billebault et Céline Fontaine, plaident avec force. L’avocate générale, Hélène Faessel, coordinatrice du pôle des violences intrafamiliales, requiert la peine maximale.
20 ans de réclusion : la peine maximale et le symbole d’un changement
Le vendredi 6 mars 2026, à 13 h 40, après deux heures et demie de délibéré, le verdict tombe. Roger B. est reconnu coupable de tous les faits : viols par conjoint sur cinq femmes, actes de torture et de barbarie sur trois plaignantes, violences habituelles sur quatre d’entre elles. La cour le condamne à vingt ans de réclusion criminelle, assortis d’une période de sûreté des deux tiers et d’un suivi sociojudiciaire de dix ans avec injonction de soins.
« Le règne de la terreur est terminé », déclare Hélène Faessel à l’issue du verdict. La phrase fait écho dans la salle. Pour les six femmes, c’est la fin d’un long calvaire judiciaire. Mais c’est aussi le début d’une autre bataille : celle de la reconstruction.
Cette peine maximale, rare dans les affaires de violences conjugales, a une portée symbolique forte. Elle signifie que la justice a pris la mesure de la gravité des faits. Elle envoie un message aux victimes qui hésitent encore à parler : vos agresseurs peuvent être punis. Elle dit aussi que les violences conjugales ne sont plus considérées comme des « affaires privées » mais comme des crimes graves.
Onde de choc : ce que le procès Roger B. révèle de l’évolution de la justice
Au-delà du cas individuel, ce procès est le révélateur d’une évolution sociétale et judiciaire majeure. En vingt ans, le regard de la justice sur les violences conjugales a radicalement changé. Là où les plaintes étaient autrefois classées sans suite, les enquêteurs creusent désormais. Là où les victimes étaient renvoyées à leur responsabilité, elles sont aujourd’hui écoutées et protégées.
Hélène Faessel, vice-procureure et coordinatrice du pôle des violences intrafamiliales, incarne cette mutation. Dans son analyse post-procès, elle souligne que ce dossier montre l’évolution de la prise en charge des violences conjugales en France. « Il y a vingt ans, cette affaire n’aurait peut-être jamais été jugée, confie-t-elle. Aujourd’hui, nous avons les outils, les formations, les procédures pour agir. »
De l’intime au pénal : 20 ans d’évolution du regard judiciaire
Les affaires récentes le confirment. En janvier 2026, le vice-capitaine du club de handball de Cesson-Rennes a été mis en examen pour viol sur sa compagne et mis à pied par son club. L’affaire Paffman, où un influenceur a été jugé pour apologie de viol, a montré que la société et la justice agissent désormais différemment qu’au début des années 2000.
Ces procès, comme celui de Roger B., sont le fruit d’un long travail de sensibilisation et de formation des professionnels. Les policiers sont désormais formés à recevoir la parole des victimes. Les magistrats disposent d’outils spécifiques pour évaluer le danger. Les associations d’aide aux victimes sont mieux intégrées dans le parcours judiciaire.
Mais le chemin est encore long. Comme le rappelle l’affaire du féminicide dans l’Eure, où un homme s’est suicidé après avoir tué son ex-compagne quatre ans après une première tentative, les failles du système continuent de coûter des vies. Chaque procès gagné est une victoire, mais chaque femme qui saute d’un balcon pour survivre est un échec collectif.
Suivi sociojudiciaire et injonction de soins : une protection à 10 ans ?
La peine prononcée contre Roger B. prévoit un suivi sociojudiciaire de dix ans après sa libération, avec injonction de soins. C’est une mesure importante, mais qui soulève des questions. Un homme capable de violenter six femmes pendant quatorze ans peut-il vraiment être « soigné » ? Les dispositifs de suivi sont-ils suffisamment contrôlés pour empêcher la récidive ?
Les chiffres de la récidive des violences conjugales en France sont préoccupants. Selon les données disponibles, environ 30 % des auteurs de violences conjugales récidivent dans les cinq ans suivant leur condamnation. Les centres de prise en charge des auteurs (CPCA), créés après le Grenelle de 2019, n’accueillent qu’environ 6 000 personnes par an – une goutte d’eau face aux centaines de milliers de cas.
Les bracelets anti-rapprochement, déployés depuis 2020, offrent une protection supplémentaire. Mais leur utilisation reste limitée. Dans l’affaire Roger B., le risque que sa libération conditionnelle – possible après les deux tiers de sa peine – réduise la protection réelle des victimes est réel. Les associations d’aide aux victimes le rappellent : la peine n’est qu’une étape. La vraie protection, c’est le suivi, le contrôle, la prévention.
Conclusion : après le verdict, le chemin de la reconstruction
L’histoire ne s’achève pas dans le prétoire. Si le « règne de la terreur » de Roger B. est bien terminé, la reconstruction des six femmes commence à peine. Ce procès a permis à leurs paroles d’exister, de peser, d’être crues. Il envoie un signal fort aux victimes qui hésitent encore à parler.
Mais il pose aussi la question des moyens alloués à la prévention et à l’accompagnement. Les six plaignantes vont devoir vivre avec leurs cicatrices, leurs cauchemars, leurs peurs. Certaines suivent déjà des thérapies. D’autres ont besoin d’aide pour se reconstruire financièrement et socialement. Le chemin est long, semé d’embûches.
Tant que des femmes continueront de sauter du balcon pour survivre, la société devra regarder ce verdict non comme une victoire, mais comme un avertissement. Le chemin de la protection réelle est encore long. Chaque affaire jugée, chaque peine prononcée, chaque victime entendue est un pas dans la bonne direction. Mais il en faudra beaucoup d’autres pour que plus aucune femme n’ait à choisir entre la mort et la fuite par la fenêtre.