Vue aérienne de l'Utah Data Center, le centre de données de l'armée américaine dans l'Utah.
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L'armée américaine et le projet Stratos : un data center de 23 bombes nucléaires par jour dans l'Utah

Dans l'Utah, le projet Stratos, un data center de 9 GW porté par le milliardaire Kevin O'Leary, produira chaque jour une chaleur équivalente à 23 bombes d'Hiroshima.

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Le 4 mai 2026, plus d’un millier d’habitants du comté de Box Elder, dans le nord-ouest de l’Utah, se sont entassés dans un bâtiment du champ de foire local. La commission du comté devait se prononcer sur le projet Stratos, un centre de données de 40 000 acres — l’équivalent de 30 000 terrains de football américain. Une fois achevé, ce monstre numérique produira une chaleur équivalente à 23 bombes atomiques d’Hiroshima chaque jour, selon l’analyse du physicien Rob Davies. Mais contrairement à ce que suggèrent les gros titres, ce n’est pas le Pentagone qui pilote ce projet, mais une agence d’État méconnue, la MIDA, qui a validé le plan au nom de la « sécurité nationale ». Plongée dans le data center le plus démesuré jamais imaginé. 

Vue aérienne de l'Utah Data Center, le centre de données de l'armée américaine dans l'Utah.
Vue aérienne de l'Utah Data Center, le centre de données de l'armée américaine dans l'Utah. — (source)

Kevin O’Leary et les 9 GW : le projet qui écrase toutes les comparaisons

Le projet est porté par Kevin O’Leary, connu du grand public comme « Mr. Wonderful » dans l’émission Shark Tank. Son entreprise, O’Leary Digital, prévoit d’investir 100 milliards de dollars pour construire ce qui pourrait devenir le plus grand data center du monde. À pleine capacité, Stratos nécessitera 9 gigawatts (GW) de puissance électrique. Pour mettre ce chiffre en perspective : l’État d’Utah consomme en moyenne 4 GW. New York, la ville la plus énergivore des États-Unis, tourne autour de 9 GW. Stratos, c’est donc deux New-York branchées en plein désert.

Kevin O’Leary, le milliardaire de Shark Tank à la tête du projet

Kevin O’Leary n’est pas un inconnu dans le monde des affaires. Sa fortune, estimée à plusieurs centaines de millions de dollars, provient notamment de la vente de son entreprise de logiciels éducatifs, The Learning Company, à Mattel pour 4,2 milliards de dollars en 1999. Depuis, il est devenu un visage familier de la télévision américaine.

Mais pourquoi un homme d’affaires de ce calibre se lance-t-il dans l’infrastructure la plus énergivore du monde ? O’Leary justifie son pari par la course à l’intelligence artificielle. Dans une interview à Fox News fin avril 2026, il a déclaré que la Chine avait construit 400 GW de nouvelles centrales électriques en 24 mois, dont une grande partie alimente des centres de données d’IA. Son ambition est claire : faire de Stratos le plus grand data center jamais construit, capable d’attirer les hyperscalers (Google, Amazon, Microsoft) et même le gouvernement américain.

9 GW : le chiffre qui écrase toutes les comparaisons

Le chiffre de 9 GW mérite qu’on s’y attarde. C’est plus du double de ce que consomme l’ensemble de l’État d’Utah. C’est l’équivalent de la consommation électrique de New York City, l’une des villes les plus densément peuplées du monde. Mais contrairement à New York, Stratos sera implanté dans une zone rurale et désertique, où l’infrastructure électrique est quasi inexistante. 

Intérieur d'un centre de données montrant des baies de serveurs vides et des équipements actifs.
Intérieur d'un centre de données montrant des baies de serveurs vides et des équipements actifs. — (source)

Rob Davies, physicien membre du collectif Grow the Flow Utah, a réalisé le calcul choc : la centrale électrique à gaz qui alimentera le site dégagera une chaleur totale de 16 GW (9 GW pour faire fonctionner les serveurs, plus 7 à 8 GW de chaleur perdue par la centrale). Cette puissance thermique équivaut à 23 bombes atomiques de type Hiroshima par jour, soit 40 000 supermarchés Walmart fonctionnant simultanément. Davies résume : « C’est l’énergie de deux villes et demie de New York déversée dans un seul bassin désertique confiné. »

Armée ou pas armée : le vrai rôle du Pentagone dans ce projet

Le titre de cet article mentionne « l’armée américaine ». Pourtant, le Pentagone n’a ni lancé les travaux ni signé les chèques. Alors pourquoi cette confusion ? La réponse tient en quatre lettres : MIDA. La Military Installation Development Authority est une agence d’État créée en 2007 par la législature de l’Utah, après que la base aérienne de Hill a survécu aux fermetures de bases de 2005. Son rôle officiel : soutenir les installations militaires en favorisant le développement économique autour d’elles.

Mais MIDA a des pouvoirs étendus. Elle peut émettre des obligations, lever des impôts, prendre des décisions d’usage des sols et, surtout, approuver des projets qu’elle juge conformes à un « objectif de sécurité nationale ». C’est exactement ce qu’elle a fait pour Stratos. Le 24 avril 2026, son conseil d’administration a adopté le plan du projet, estimant qu’il « remplissait un objectif de sécurité nationale ». Cette décision a ouvert la voie à des dérogations fiscales massives, un accès prioritaire à l’eau et une procédure d’examen environnemental accélérée.

MIDA, l’agence fantôme : comment une loi militaire de 2007 a rendu possible Stratos

Détail de câblage fibre optique et de serveurs dans un centre de données.
Détail de câblage fibre optique et de serveurs dans un centre de données. — (source)

Pour comprendre comment un projet privé de 100 milliards de dollars a pu être approuvé en quelques semaines, il faut plonger dans les arcanes de la MIDA. Cette agence, quasi inconnue du grand public, fonctionne comme un gouvernement local fantôme. Elle peut émettre des obligations, lever des impôts et prendre des décisions d’usage des sols sans passer par les procédures démocratiques habituelles.

Selon le Utah News Dispatch, la MIDA a été créée en 2007, après que la base aérienne de Hill a survécu aux fermetures de bases de 2005. L’idée était de créer une entité capable de stimuler le développement économique autour des installations militaires, sans être entravée par les lenteurs administratives locales. Mais au fil des ans, ses pouvoirs se sont étendus. Aujourd’hui, elle peut approuver des projets d’envergure comme Stratos sans que les citoyens du comté de Box Elder aient leur mot à dire.

Un board nommé sans élections : le trou noir démocratique de l’Utah

Le conseil d’administration de la MIDA est composé de sept membres votants. Cinq sont nommés par le gouverneur de l’Utah, un par le président du Sénat local, un par le président de la Chambre des représentants. Aucun n’est élu directement par les citoyens du comté de Box Elder. Cette absence de représentation directe a provoqué une vive colère parmi les habitants.

Lors de la réunion du 4 mai 2026, Brenna Williams, une résidente du comté, a exprimé son sentiment de dépossession. Elle a déclaré que les habitants n’avaient pas été informés et qu’on les avait mis devant le fait accompli. Son fils Tameron, présent lui aussi, a décrit une salle comble de plus de 1 000 personnes, bien au-delà des 470 chaises installées. « C’était debout partout », a-t-il raconté sur le podcast On Point de WBUR.

Quand un data center privé devient un « objectif de défense nationale »

Le 24 avril 2026, la MIDA a adopté le plan Stratos en considérant qu’il « remplissait un objectif de sécurité nationale ». Cette formulation, bien que vague, a des conséquences concrètes. Elle permet à la MIDA d’outrepasser les règles locales d’urbanisme, d’offrir des incitations fiscales massives et d’accélérer les procédures environnementales.

Mais que signifie exactement « sécurité nationale » dans ce contexte ? Kevin O’Leary lui-même a évoqué la possibilité que le Pentagone ou le « Département de la Guerre » (une appellation désuète qu’il utilise pour désigner le ministère de la Défense) devienne un client du site. Il a également mentionné la nécessité de sécuriser les données sensibles contre les cyberattaques étrangères. Pour les critiques, cet argument sert surtout à justifier un projet qui, sans cette étiquette, aurait du mal à passer la rampe sur le plan environnemental et démocratique.

Des précédents inquiétants : quand les data centers contournent les règles

Ce n’est pas la première fois qu’un data center utilise des arguments de sécurité nationale pour obtenir des dérogations. En Virginie, le « data center alley » de Loudoun County a vu fleurir des centaines de projets sans réelle consultation publique. En Irlande, les data centers consomment plus d’électricité que l’ensemble des foyers irlandais, et le gouvernement a dû imposer un moratoire temporaire en 2022.

Le cas de Stratos est particulièrement préoccupant car la MIDA combine des pouvoirs exceptionnels avec une absence totale de contrôle démocratique. Les habitants du comté de Box Elder n’ont aucun recours direct contre une décision prise par des membres nommés, et l’argument de la sécurité nationale rend toute contestation juridique difficile.

Le gazoduc Ruby et le paradoxe de la sobriété : le carburant des 9 GW

Le projet Stratos ne prendra « pas un seul électron sur le réseau public », a promis Kevin O’Leary. Au lieu de cela, il sera alimenté par une centrale électrique à gaz construite sur place, raccordée au gazoduc Ruby. Ce pipeline, long de plus de 1 000 kilomètres, achemine le gaz naturel depuis les champs de gaz de schiste du Wyoming jusqu’à l’Utah. 

Système de refroidissement sur le toit d'un centre de données, avec des conduits de ventilation en acier galvanisé.
Système de refroidissement sur le toit d'un centre de données, avec des conduits de ventilation en acier galvanisé. — (source)

Le choix du gaz est présenté par O’Leary comme un impératif de vitesse et de fiabilité. « Nous n’avons pas le temps d’attendre que les énergies renouvelables soient suffisamment matures », a-t-il déclaré. Mais ce choix a un coût environnemental direct. La centrale aura un rendement de 55 %, ce qui signifie que 45 % de l’énergie du gaz brûlé partira directement en chaleur perdue dans l’atmosphère. C’est précisément cette chaleur fatale qui, cumulée sur 24 heures, équivaut à 23 bombes atomiques par jour.

La centrale à gaz de 55 % de rendement : une aberration thermodynamique

Pour comprendre pourquoi ce rendement est si faible, il faut revenir aux bases de la thermodynamique. Une centrale électrique à gaz fonctionne en brûlant du gaz naturel pour produire de la vapeur, qui fait tourner une turbine. Mais ce processus est intrinsèquement inefficace : une grande partie de l’énergie du gaz est perdue sous forme de chaleur, plutôt que convertie en électricité.

Dans le cas de Stratos, la centrale aura un rendement de 55 %, ce qui est dans la moyenne haute pour une centrale à gaz moderne. Mais cela signifie tout de même que pour produire 9 GW d’électricité, il faudra brûler suffisamment de gaz pour générer 16 GW de chaleur totale. Les 7 GW de différence sont de la chaleur perdue, rejetée dans l’atmosphère par des cheminées ou des tours de refroidissement.

Cette chaleur pourrait théoriquement être récupérée pour chauffer des bâtiments, des serres ou des piscines, comme cela se fait dans les pays nordiques. Mais le site de Stratos est isolé, loin de toute zone urbaine. La chaleur est donc une nuisance, pas une ressource, pour les promoteurs du projet.

Kevin O’Leary justifie le gaz par la course à l’IA face à la Chine

Kevin O’Leary brandit régulièrement la menace chinoise pour justifier l’urgence de construire Stratos. « La Chine a construit 400 GW de nouvelles centrales électriques en 24 mois », a-t-il répété dans plusieurs interviews. « Nous sommes dans une course contre la montre pour la suprématie de l’IA. »

Cet argument géopolitique pèse lourd dans les débats publics américains. Pour beaucoup, l’IA est devenue un enjeu de sécurité nationale, au même titre que la défense militaire. Dans ce contexte, tout projet qui promet de renforcer la puissance de calcul américaine est vu d’un bon œil, même s’il a un coût environnemental élevé.

Mais les critiques rétorquent que cette urgence est largement artificielle. Vijay Gadepally, chercheur au MIT Lincoln Laboratory, a déclaré lors d’une interview sur WBUR que l’IA ne va pas s’arrêter de progresser si on prend six mois de plus pour construire un data center plus vert. Le vrai problème, selon lui, c’est que les incitations économiques poussent vers le gaz, pas vers les renouvelables.

Le gazoduc Ruby : une infrastructure déjà en place

Le gazoduc Ruby, long de plus de 1 000 kilomètres, relie les champs de gaz de schiste du Wyoming à l’Utah. Construit en 2011, il a une capacité de transport de 1,5 milliard de pieds cubes de gaz par jour. Son existence a été un facteur clé dans le choix de l’emplacement de Stratos.

Kevin O’Leary a souligné que le gazoduc traversait déjà le terrain de 40 000 acres, ce qui évitait des années de procédures d’autorisation. « Nous avons un pipeline qui traverse le terrain », a-t-il déclaré à Fox News. « C’est un avantage énorme en termes de délais. »

Mais cette commodité a un coût. Le gaz de schiste du Wyoming est extrait par fracturation hydraulique, une technique controversée qui consomme d’énormes quantités d’eau et peut contaminer les nappes phréatiques. Le transport du gaz sur plus de 1 000 kilomètres génère également des émissions de méthane, un puissant gaz à effet de serre.

619 millions de gallons d’eau et 12 °F la nuit : le désert de l’Utah étouffe

Au-delà de la chaleur, le projet Stratos pose un problème majeur : l’eau. Selon les documents consultés par WBUR, le data center consommera 619 millions de gallons d’eau par an (environ 2,3 milliards de litres) pour le refroidissement de ses serveurs. Dans une région qui souffre déjà de la sécheresse et de l’assèchement du Grand Lac Salé, ce chiffre est alarmant. 

Allée de serveurs dans un centre de données, avec un éclairage bleu et une porte au bout du couloir.
Allée de serveurs dans un centre de données, avec un éclairage bleu et une porte au bout du couloir. — (source)

Le comté de Box Elder est une zone agricole. Les fermiers locaux dépendent des nappes phréatiques pour irriguer leurs cultures. L’arrivée de Stratos, avec ses besoins massifs en eau, crée une compétition directe pour cette ressource déjà rare.

619 millions de gallons : le data center aspire l’eau du Grand Lac Salé

Pour mettre ce chiffre en perspective, 619 millions de gallons par an équivalent à la consommation annuelle d’une ville américaine de taille moyenne, comme Salt Lake City (200 000 habitants). Mais contrairement à une ville, Stratos n’aura pas de système d’assainissement ni de traitement des eaux usées. L’eau utilisée pour le refroidissement sera évaporée ou rejetée, sans retour possible dans le cycle local.

Le Grand Lac Salé, situé à quelques kilomètres du site, est déjà gravement menacé par la sécheresse et les prélèvements agricoles. Son niveau baisse chaque année, exposant des poussières toxiques chargées d’arsenic et de métaux lourds. L’arrivée de Stratos, avec ses besoins massifs en eau, risque d’accélérer ce processus. Leia Larsen, journaliste au Salt Lake Tribune spécialiste des questions d’eau, a qualifié cette situation de catastrophe annoncée.

Une nuit 12 degrés plus chaude : le microclimat du désert bouleversé

L’analyse de Rob Davies pour Grow the Flow Utah révèle un autre impact, moins connu mais tout aussi préoccupant : l’îlot de chaleur. Selon ses calculs, le rejet constant de 16 GW de chaleur (9 GW pour les serveurs + 7 GW de pertes de la centrale) modifiera le microclimat local de manière significative.

Le jour, la température pourrait augmenter de 2 à 5 °F (1 à 3 °C). Mais c’est la nuit que l’impact sera le plus spectaculaire : +8 à 12 °F (4 à 6 °C). Cette hausse nocturne supprimerait la condensation naturelle, phénomène essentiel dans les déserts pour maintenir un équilibre écologique. Sans cette condensation, l’humidité du sol diminue, la végétation se raréfie, et la zone aride s’étend.

Davies explique que le désert a besoin de cette chute de température nocturne pour condenser l’humidité et permettre à la vie de subsister. En supprimant ce cycle, le projet pourrait transformer une zone déjà aride en un véritable Sahara, avec des conséquences en cascade sur la faune, la flore et le Grand Lac Salé.

Les poussières toxiques du Grand Lac Salé : un risque sanitaire

L’assèchement du Grand Lac Salé expose des sédiments chargés en arsenic, en mercure et en autres métaux lourds. Chaque année, des tempêtes de poussière transportent ces particules toxiques vers les zones habitées, provoquant des problèmes respiratoires et cardiovasculaires chez les populations locales.

L’arrivée de Stratos, avec ses besoins massifs en eau, risque d’accélérer l’assèchement du lac et donc la libération de ces poussières toxiques. De plus, l’îlot de chaleur créé par le data center pourrait modifier les régimes de vent locaux, augmentant la fréquence et l’intensité des tempêtes de poussière.

De l’Irlande à la Virginie : l’explosion mondiale de la consommation des datacenters

Stratos n’est pas un cas isolé. C’est l’arbre qui cache une forêt en feu. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les data centers consommaient déjà 1,5 % de l’électricité mondiale en 2025. Aux États-Unis, ce chiffre atteint 5 % . En Virginie, la « data center alley » américaine, il dépasse 25 % . En Irlande, les data centers consomment plus d’électricité que l’ensemble des foyers irlandais, soit plus de 20 % de la consommation nationale.

Les prévisions sont encore plus alarmantes. L’AIE estime que la demande mondiale d’électricité pour les data centers va quasiment doubler d’ici 2030, portée par l’explosion de l’IA générative. En Europe, la croissance sera de 18 % sur la période 2025-2030. Aux États-Unis, elle atteindra 48 % . Et 58 % des data centers américains sont encore alimentés par des énergies fossiles.

5 % aux États-Unis, 20 % en Irlande : la fièvre des hyperscalers gagne toutes les régions

La carte mondiale de la consommation des data centers est éloquente. L’Irlande est un cas d’école : le pays est devenu un paradis pour les hyperscalers (Google, Amazon, Microsoft) grâce à une fiscalité avantageuse et à un climat frais qui réduit les besoins en refroidissement. Mais le résultat est que les data centers y consomment plus d’électricité que les 1,7 million de foyers irlandais.

La Virginie, aux États-Unis, est le « data center alley » par excellence. La région de Loudoun County, à l’ouest de Washington DC, abrite la plus forte concentration de data centers au monde. Avec 25 % de l’électricité de l’État dédiée à ces infrastructures, le réseau électrique local est sous tension permanente.

En France, la situation est moins extrême mais suit la même tendance. L’Île-de-France et la vallée du Rhône attirent les projets, avec des conséquences sur les prix de l’électricité et la disponibilité des ressources en eau.

Et la France ? La pression s’accentue sur l’Île-de-France et la vallée du Rhône

En France, l’arrivée massive des data centers commence à créer des tensions. L’Île-de-France, avec ses 12 millions d’habitants, est la région la plus concernée. Plusieurs projets d’envergure sont en cours, notamment dans le Val-d’Oise et en Seine-et-Marne. La vallée du Rhône, avec son climat frais et son accès à l’énergie hydraulique, attire également les investisseurs.

Mais les collectivités françaises disposent-elles des outils pour réguler ces projets ? Contrairement à l’Utah, où la MIDA peut outrepasser les règles locales, les maires et les préfets français ont un certain pouvoir. Ils peuvent refuser un permis de construire si le projet est jugé trop gourmand en ressources ou incompatible avec le plan local d’urbanisme. Mais dans les faits, la pression économique est forte, et les data centers sont souvent présentés comme des créateurs d’emplois et de valeur ajoutée.

Un précédent français : le refus d’accès à l’eau à Ypsilanti

Aux États-Unis, un précédent intéressant s’est produit à Ypsilanti, dans le Michigan. En 2024, les autorités locales ont refusé de fournir l’eau nécessaire à un projet de data center nucléaire, invoquant des préoccupations environnementales et la concurrence avec les besoins agricoles.

Cet exemple, détaillé dans un article de notre rubrique Monde, montre que l’eau peut devenir une arme de blocage contre les data centers. Mais dans le cas de Stratos, la MIDA a déjà garanti un accès prioritaire à l’eau, rendant ce type de recours impossible.

Chauffage urbain, SMR, refroidissement liquide : les solutions que Stratos a ignorées

Face à l’ampleur des impacts de Stratos, on peut légitimement se demander : existe-t-il des alternatives ? La réponse est oui, et elles sont nombreuses. La chaleur fatale des data centers peut être récupérée pour chauffer des bâtiments, des serres ou des piscines, comme cela se fait en Scandinavie et en Finlande. Le refroidissement liquide (immersion des serveurs dans un fluide diélectrique) réduit considérablement les besoins en eau et en électricité. Les petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR) sont présentés comme une solution propre, mais leur déploiement est lent et coûteux.

Alors pourquoi Stratos n’utilise-t-il rien de tout cela ? La réponse est dans le modèle économique : le gaz est immédiatement disponible, le gazoduc Ruby existait déjà, et le temps presse. Kevin O’Leary a été clair : « Nous n’avons pas le temps d’attendre que les renouvelables soient suffisamment matures. »

Chauffer des maisons ou produire de l’électricité : la chaleur perdue est un trésor ignoré

Dans les pays nordiques, la chaleur fatale des data centers est considérée comme une ressource, pas comme un déchet. En Finlande, le data center d’Helsinki chauffe des milliers de foyers via un réseau de chauffage urbain. En Suède, Stockholm Data Parks propose aux entreprises de s’installer dans des zones où leur chaleur perdue peut être injectée dans le réseau de la ville.

Pourquoi cette solution n’est-elle pas envisagée pour Stratos ? La raison est simple : le site est isolé, loin de toute zone urbaine. La chaleur produite ne peut être transportée sur des kilomètres sans pertes considérables. Les promoteurs ont donc choisi un emplacement qui rend toute valorisation impossible. C’est un choix délibéré, motivé par la disponibilité du foncier et du gaz, mais qui transforme une ressource potentielle en nuisance climatique.

Pourquoi Kevin O’Leary n’a pas choisi le nucléaire modulaire (SMR) ou le solaire

Les petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR) sont souvent présentés comme la solution idéale pour les data centers : ils fournissent une énergie propre, constante et puissante. Mais leur déploiement est loin d’être mature. Aux États-Unis, le projet phare de SMR, le réacteur NuScale, a été abandonné en 2023 après une explosion des coûts. Aujourd’hui, aucun SMR n’est encore en service commercial dans le pays.

Le solaire, quant à lui, est intermittent. Pour alimenter un data center de 9 GW, il faudrait des milliers d’hectares de panneaux solaires, sans garantie de production la nuit ou par temps nuageux. Les batteries de stockage, bien qu’en progrès, sont encore trop coûteuses pour une telle échelle.

Le gaz apparaît donc comme la solution de facilité réglementaire et financière. Le gazoduc Ruby existait déjà, les centrales à gaz sont rapides à construire, et le prix du gaz naturel est bas grâce à l’exploitation des gaz de schiste. Mais ce choix a un coût climatique direct : chaque kilowattheure produit par une centrale à gaz émet environ 400 grammes de CO₂, soit près de la moitié des émissions d’une centrale à charbon.

Le refroidissement liquide : une alternative prometteuse mais ignorée

Le refroidissement liquide, qui consiste à immerger les serveurs dans un fluide diélectrique non conducteur, permet de réduire la consommation d’eau de 90 % et la consommation d’électricité de 30 à 50 %. Plusieurs entreprises, dont Microsoft et Alibaba, expérimentent cette technologie avec des résultats prometteurs.

Mais cette solution n’a pas été retenue pour Stratos. Kevin O’Leary a expliqué que le refroidissement liquide n’était pas encore mature à l’échelle requise et qu’il préférait s’en tenir à des technologies éprouvées. Un choix qui, là encore, privilégie la rapidité et la rentabilité à court terme au détriment de l’environnement.

Un modèle à ne pas suivre ?

Stratos est-il une exception aberrante ou le prototype du futur data center ? La question mérite d’être posée. Le projet cumule tous les défauts : une consommation énergétique démesurée, un choix d’alimentation fossile, un impact local dévastateur sur l’eau et le climat, et un processus de décision opaque qui prive les citoyens de leur mot à dire.

Le trou noir démocratique que représente la MIDA est peut-être l’aspect le plus inquiétant. Dans un pays qui se targue de démocratie locale, une agence nommée peut décider de l’avenir d’une région sans passer par les urnes. L’argument de la « sécurité nationale » sert de paravent à un projet qui, sans cette étiquette, aurait du mal à justifier son existence.

Face à cette démesure, la question de la régulation devient centrale. Faut-il un « permis de chauffer » pour les data centers, comme on a un permis de construire ? Faut-il imposer un plafond de consommation énergétique par projet ? Faut-il obliger la récupération de la chaleur fatale ? Autant de questions que les législateurs, tant aux États-Unis qu’en Europe, devront trancher dans les années à venir.

En attendant, Stratos avance. Les travaux devraient débuter en 2027, avec une première phase de 3 GW mise en service en 2029. D’ici là, le débat ne fait que commencer. Jusqu’où la société est-elle prête à sacrifier son environnement pour la souveraineté numérique et l’IA ? La réponse à cette question déterminera l’avenir non seulement de l’Utah, mais de la planète entière.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le projet Stratos dans l'Utah ?

Le projet Stratos est un data center géant de 40 000 acres porté par Kevin O'Leary. Il nécessitera 9 gigawatts d'électricité et produira une chaleur équivalente à 23 bombes atomiques par jour.

Qui est Kevin O'Leary dans le projet Stratos ?

Kevin O'Leary, connu comme 'Mr. Wonderful' dans l'émission Shark Tank, est le fondateur d'O'Leary Digital. Il prévoit d'investir 100 milliards de dollars pour construire le plus grand data center du monde.

Quel est le rôle de la MIDA dans Stratos ?

La MIDA (Military Installation Development Authority) est une agence d'État de l'Utah qui a approuvé le projet Stratos en invoquant un 'objectif de sécurité nationale'. Ses membres sont nommés, non élus, ce qui permet de contourner les règles locales.

Combien d'eau consomme le data center Stratos ?

Le data center consommera 619 millions de gallons d'eau par an (environ 2,3 milliards de litres) pour le refroidissement de ses serveurs. Cela équivaut à la consommation annuelle d'une ville comme Salt Lake City.

Pourquoi Stratos utilise-t-il du gaz plutôt que des énergies renouvelables ?

Kevin O'Leary justifie le gaz par la course à l'IA face à la Chine et par la disponibilité immédiate du gazoduc Ruby. Il estime ne pas avoir le temps d'attendre que les renouvelables soient matures.

Sources

  1. ‘So much worse than I even thought’: Utah’s ‘hyperscale’ data center could create massive heat island near Great Salt Lake · api.wedonthavetime.org
  2. bfmtv.com · bfmtv.com
  3. Data center - Wikipedia · en.wikipedia.org
  4. Utah's fragile desert could feel like the Sahara if America's ... - Grist · grist.org
  5. growtheflowutah.org · growtheflowutah.org
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Maxime Delbot @green-pulse

Ingénieur environnement à Grenoble et militant écolo discret, je suis l'actualité climatique et les transitions au quotidien. Je teste tout : vélo, compost, sobriété numérique. Je préfère les solutions concrètes aux grands discours catastrophistes.

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