En 2024, la France est passée au-dessus de la moyenne de l'Union européenne en matière d'inégalités de revenus après impôts et prestations : un coefficient de Gini de 30,0 contre 29,4 pour l'UE. Ce n'est pas un détail de tableur. Pendant des années, la France était, sur cet indicateur, aussi inégalitaire, ou moins, que la moyenne européenne. Elle ne l'est plus.

Le point mérite d'être énoncé calmement, parce qu'il ne signifie pas ce qu'on croit d'abord. Il ne veut pas dire que la machine redistributive française s'est grippée : elle reste l'une des plus puissantes d'Europe. Il veut dire que cette machine compense une hausse des inégalités qui naît là où elle n'agit pas : avant les transferts, et dans le patrimoine.
Un basculement qui vient du haut, pas du bas
Comparée à la moyenne européenne, la France redistribue davantage. Ses inégalités avant transferts - ce que les économistes appellent les inégalités primaires - sont, elles, supérieures à la moyenne et plus fortes que dans les autres grands pays européens. Le pays est donc plus inégalitaire que ses voisins au départ, et plus égalitaire une fois l'impôt et les prestations passés. C'est l'ampleur du rattrapage qui fait la spécificité française, non la faiblesse des inégalités à la source.
Ce qui change en 2024, c'est la mécanique du mouvement. Entre 2023 et 2024, le Gini français après redistribution est passé de 29,7 à 30,0, tandis que la moyenne UE baissait de 29,6 à 29,4. Selon la note de FIPECO fondée sur les données Eurostat, cette hausse ne résulte pas d'une poussée des inégalités primaires, mais d'une redistribution moindre - peut-être imputable à l'impôt sur le revenu.
Le contexte aide à comprendre. À la base de la distribution, l'Insee impute en partie la baisse, en 2023, du niveau de vie des plus modestes à l'inflation et à la fin des mesures exceptionnelles de soutien au pouvoir d'achat de 2022. En haut, ce sont les revenus financiers, dopés par la remontée des taux d'intérêt, qui progressent - sans parler de la dernière tranche d'exonération de taxe d'habitation, qui a profité en 2023 aux 20 % de foyers les plus aisés. Le creusement est donc à la fois conjoncturel et structurel : l'inflation a pesé sur les bas revenus, les revenus financiers ont accru ceux du haut de la distribution, et la fiscalité a cédé une partie de son effet correcteur.
Le résultat est mesurable. En 2023, le taux de pauvreté monétaire a atteint 15,4 % en France métropolitaine, son plus haut niveau depuis le début des séries en 1996, soit 9,8 millions de personnes. Les indicateurs d'inégalités après redistribution grimpent alors à des niveaux parmi les plus élevés depuis trente ans. Dans sa vue d'ensemble à long terme - qui porte sur les données disponibles jusqu'en 2021-2022 -, l'Insee précise de son côté que ces niveaux après redistribution "demeurent à un niveau relativement faible par rapport aux autres pays de l'OCDE". Les deux constats ne datent donc pas du même millésime, mais ils se complètent : la France se dégrade depuis son propre niveau, sans pour autant figurer parmi les pays les plus extrêmes.
Ce que la redistribution fait encore
Avant de conclure à un échec, il faut mesurer ce que l'appareil produit. Selon France Stratégie, qui a travaillé sur trente pays européens avec des données harmonisées de 2018, la redistribution réduit le Gini français de 25 %, soit près de 10 % de plus qu'en médiane européenne. L'avantage ne vient pas d'un système plus malin : il vient des volumes, et surtout de ceux des prélèvements obligatoires, qui représentent 37 % du revenu primaire des ménages contre 34 % en médiane. Leur progressivité est quasi identique à celle des autres pays. Côté prestations, l'écart de volume est faible - 6,4 points de revenu primaire transférés en France contre 6,0 en médiane - et le ciblage à peine meilleur : un point de revenu primaire transféré réduit les inégalités de 3,0 % en France contre 2,7 % en médiane. La France prélève et transfère davantage, pas plus finement.

Cette distinction entre volume et ciblage est la clé du débat. Elle montre que la force du modèle français n'est pas la conséquence automatique d'inégalités primaires très fortes, mais un choix de société assumé - ce que concluent d'ailleurs les auteurs de France Stratégie, contre l'idée reçue d'un pays qui compenserait ce qu'il ne parvient pas à traiter à la racine.
Le creusement a lieu avant les transferts
La série longue de l'Insee dit où se joue l'essentiel. Le Gini avant redistribution est passé de 0,347 en 1996 à 0,373 en 2021, son plus haut niveau. Après redistribution, la hausse a été plus modérée, précisément parce que l'effet redistributif du système sociofiscal s'est amplifié. La redistribution a donc absorbé une part de cette hausse, pas la totalité.
Ce qui monte, ce sont les extrêmes. Les dividendes reçus par les ménages ont été multipliés par cinq entre 1996 et 2021, selon l'Insee. De l'autre côté de la distribution, la part des 20 % les plus modestes dans la masse des niveaux de vie avant redistribution recule, passant de 6,2 % en 2007 à 5,3 % en 2021, essentiellement en raison de la baisse des revenus d'activité. Le haut tire profit de revenus financiers qui se concentrent, le bas voit son principal socle - le travail - se contracter.
Un système d'impôts et de prestations peut compenser un écart de revenus annuel. Il a beaucoup plus de mal à compenser une accumulation qui se répète pendant vingt-cinq ans.
Le patrimoine, le terrain que la mesure ignore
C'est ici que l'analyse change de nature. L'indicateur qui sert aux comparaisons européennes porte sur les flux : ce que les ménages gagnent et reçoivent chaque année. Il ne dit rien de ce qu'ils possèdent.
Or la répartition du stock ne ressemble en rien à celle des flux. En 2021, le Gini du patrimoine brut s'établit à 0,662, contre 0,294 pour les niveaux de vie. Selon les données Insee de 2024, les 10 % des ménages les plus fortunés détiennent près de la moitié du patrimoine du pays, le 1 % le plus élevé environ 15 % à lui seul, et les 10 % du bas 0,1 % : moins de 6 200 euros pour les 10 % les plus modestes, au moins 857 700 euros pour les 10 % les plus fortunés.
Entre 1998 et 2021, en euros constants, le patrimoine brut moyen des 10 % les moins bien dotés a baissé de 54 %, quand celui des 10 % les mieux dotés progressait de 94 %. La hausse des prix immobiliers des années 2000 a creusé l'écart entre ceux qui possédaient un bien et ceux qui n'en possédaient pas. Et la part de la fortune héritée dans le patrimoine total atteint 60 %, contre 35 % au début des années 1970, selon le Conseil d'analyse économique.
Une imposition annuelle sur les revenus peut être très redistributive et laisser intacte, en parallèle, une concentration patrimoniale qui se transmet. Ce sont deux mécanismes distincts, mesurés par deux indicateurs différents, que l'on confond souvent dans le débat public.
Ce que l'indicateur ne voit pas - et ce qui fait débat
Deux limites méthodologiques encadrent tout ce qui précède, et elles empêchent des conclusions trop tranchées.
La première tient au champ. La mesure d'Eurostat ne comptabilise ni la redistribution opérée par les services publics - écoles, hôpitaux, transports -, ni les impôts indirects, ni la fiscalité du patrimoine. Or les travaux de l'Insee montrent que la redistribution française est nettement plus importante quand on intègre ces éléments. Mais il n'existe pas encore de comparaison internationale fiable de cette redistribution élargie. On ne peut donc pas affirmer que la France est "très au-dessus" des autres pays une fois les services publics comptés : la donnée n'existe pas.
La seconde tient au classement avant redistribution, et il n'est pas stable. Selon l'Observatoire des inégalités, la France figure parmi les pays les plus inégalitaires au monde avant impôts, juste après les États-Unis et le Royaume-Uni - tout en notant que la prudence s'impose tant les méthodes de mesure divergent. Du côté de la note de FIPECO, le constat est plus mesuré : les inégalités primaires françaises sont supérieures à la moyenne européenne et plus fortes que dans les autres grands pays. Avec les mêmes concepts mais d'autres conventions - traitement des retraites et des cotisations, source d'enquête, millésime -, France Stratégie obtient un Gini primaire de 0,374, inférieur à celui de 19 des 29 autres pays européens analysés. Le périmètre des "revenus primaires" fait varier le résultat : si l'on considère les pensions comme un salaire différé plutôt qu'un transfert, le tableau change.
Conséquence : toute affirmation du type "la France est très inégalitaire avant impôts" dépend du champ retenu. Le constat robuste, lui, ne dépend pas de cette querelle : les inégalités avant redistribution ont augmenté depuis le milieu des années 1990, la redistribution a absorbé une partie de cette hausse, et les inégalités après redistribution ont elles aussi recommencé à progresser.
Où sont les leviers
La redistribution n'est pas inefficace : elle réduit fortement les inégalités. Mais elle arrive après coup. C'est la thèse du Conseil d'analyse économique, qui propose trois terrains complémentaires plutôt qu'un seul.
Le premier est la pré-distribution : agir sur les déterminants des écarts avant qu'ils ne se forment, par l'éducation, l'insertion professionnelle et l'accès à l'emploi. Le deuxième vise le ciblage des transferts, à travers notamment une allocation sociale unique, pour protéger les publics les plus exposés - enfants, familles monoparentales, jeunes adultes - sans augmenter indéfiniment les volumes. Le troisième porte sur la transmission : renforcer la progressivité effective de la fiscalité des très grandes successions et réduire l'optimisation permise par certaines holdings patrimoniales dépourvues d'activité réelle.
Chacun de ces leviers a un coût, et aucun ne va sans arbitrage. Le ciblage plus strict se heurte au risque de laisser de côté des ménages proches du seuil. L'élargissement de l'allocation à tous les ménages déplace la question vers son financement. La fiscalité des héritages se heurte aux déplacements de patrimoine et à la complexité de l'assiette. Aucun ne se substitue à la redistribution existante, qui reste, sur les données disponibles, l'un des mécanismes les plus efficaces dont dispose la France.
Le basculement de 2024 tient à une dynamique simple : un appareil redistributif puissant peut voir les inégalités progresser quand les flux qu'il traite - salaires, revenus financiers, revenus du patrimoine - divergent plus vite que l'impôt ne les rattrape.