Sabrina Ouazani n'a pas oublié le rire de ce journaliste. À ses débuts, lors de la promotion de L'Esquive dans l'émission En Aparté (Canal+), on lui demande quel rôle elle rêve d'interpréter. Elle répond : Juliette, de Roméo et Juliette. "Et ce journaliste s'est mis à me rire au nez", raconte-t-elle. La scène est filmée. Elle dit quelque chose du mépris auquel une jeune actrice peut être exposée.

Ce témoignage, et bien d'autres, a fini par ébranler le cinéma français. De la plainte de Judith Godrèche à la commission d'enquête parlementaire, la parole s'est libérée. Mais que dit la loi, concrètement, face aux humiliations en tournage ?
"On va avoir l'impression que je fais un caprice"
L'humiliation ne s'arrête pas aux plateaux de télévision. Sabrina Ouazani décrit aussi la difficulté, pour un acteur, de dire stop sur un tournage. Face à une équipe de 50 à 60 personnes, la pression est énorme :
"On a une équipe de 50 ou 60 personnes en face de nous (...) Tu te dis "ok, je vais arrêter", et on va avoir l'impression que je fais un caprice. Donc c'est vrai que ça demande une certaine énergie et un certain cran."
Arrêter un tournage, ce n'est pas un caprice. C'est une décision difficile à prendre. Et c'est précisément ce rapport de force que décrivent les acteurs : une équipe, un budget, une réputation. La victime, elle, craint de passer pour quelqu'un de difficile.
De la plainte de Judith Godrèche à la commission d'enquête
Il a fallu un électrochoc pour que le milieu se regarde en face. En février 2024, Judith Godrèche dépose plainte contre Benoît Jacquot pour viols avec violences sur mineure de moins de 15 ans. Ce témoignage a forcé le cinéma français à prendre conscience de l'ampleur des violences sexistes et sexuelles.
La réponse institutionnelle suit. Le 2 mai 2024, l'Assemblée nationale décide à l'unanimité de créer une commission d'enquête sur les violences dans le cinéma, l'audiovisuel, le spectacle vivant, la mode et la publicité. Relancée le 9 octobre 2024, elle est présidée par Sandrine Rousseau, avec Erwan Balanant comme rapporteur.
En avril 2025, le constat est sans appel : les violences morales, sexistes et sexuelles dans le monde de la culture sont "systémiques, endémiques et persistantes". Le rapport dresse le portrait d'une "machine à broyer des talents".
Les auditions ont laissé des traces. Nina Meurisse confie être encore sous le choc de scènes de viol et d'automutilation tournées à l'âge de 10 ans. Sara Forestier raconte qu'à 15 ans, un régisseur de 30 ans lui a dit qu'il avait envie de lui faire l'amour.
Ce que dit déjà le droit du travail
Face à ces pratiques, la loi française n'est pas muette. Le harcèlement moral, rappelle service-public.gouv.fr, "se manifeste par des propos ou des comportements répétés pouvant entraîner, pour la personne qui les subit, une dégradation de ses conditions de travail". Les humiliations en public et les brimades sont explicitement visées.
L'employeur, lui, a une obligation de prévention : "prendre toutes les mesures nécessaires en vue de prévenir le harcèlement moral et d'empêcher que ces faits se réalisent". Cela passe par l'information des salariés et la formation du personnel.
En théorie, un comédien humilié sur un tournage peut donc invoquer ces textes, comme tout salarié. En pratique, les tournages sont des mondes clos, aux contrats courts. La loi existe ; l'application est une autre histoire.
Coordinateurs d'intimité : la France à la traîne
La commission pointe un retard français. Aux États-Unis, le recours aux coordinateurs d'intimité est très développé. En France, seules cinq coordinatrices sont recensées sur le territoire. Cinq. Le rapport propose de rendre leur intervention obligatoire.
Une proposition de loi sur la table
Le 13 mai 2025, Erwan Balanant et Sandrine Rousseau ont présenté une proposition de loi "visant à lutter contre les violences morales, sexistes et sexuelles dans la culture". Elle traduit les recommandations de la commission : clauses précises et détaillées sur les scènes d'intimité dans les contrats, protection des mineurs, encadrement des castings.

Reste à savoir si, et quand, elle sera examinée. Dès sa présentation, Sandrine Rousseau a prévenu : obtenir un créneau dans l'hémicycle "ne sera pas simple".
La loi, si elle aboutit, ne sera qu'une étape. Les témoignages de Sabrina Ouazani, Nina Meurisse, Sara Forestier et tant d'autres ont rendu visible ce qui était tu. La vraie question est ailleurs : les tournages français vont-ils vraiment changer, au-delà des textes ?