Un drame annoncé s'est joué le 14 juillet 2026 à Houlbec-Cocherel, dans l'Eure. Mathilde, 30 ans, employée municipale à Vernon et mère de deux enfants, a été tuée à coups de couteau par son ex-compagnon Mansour Sy, 32 ans, atteint de schizophrénie paranoïde grave. Quatre ans plus tôt, en février 2022, le même homme avait déjà tenté de la poignarder. Ce jour-là, Mathilde avait survécu en sautant par la fenêtre. Cette fois, elle n'a pas eu cette chance. Mansour Sy s'est donné la mort en se jetant du haut de la falaise de Château-Gaillard, aux Andelys. Son suicide éteint l'action publique, mais laisse des questions brûlantes sur les failles d'un système qui n'a pas su protéger une femme dont le calvaire était connu de la justice.

Houlbec-Cocherel : le récit d'un féminicide « annoncé »
Le mardi 14 juillet 2026, en début de soirée, le père de Mathilde s'inquiète de ne pas avoir de nouvelles de sa fille. Il se rend à son domicile de Houlbec-Cocherel, un village paisible de l'Eure. Ce qu'il découvre le glace. Dans une chambre, le corps sans vie de Mathilde gît dans une mare de sang. À ses côtés, un couteau. Les gendarmes, alertés, constatent que la jeune femme a reçu plusieurs coups portés avec une arme blanche.
Le procureur de la République d'Évreux, Rémi Coutin, décrit une scène d'une violence inouïe : une jeune femme « baignant dans une flaque de sang ». Très vite, les soupçons se portent sur Mansour Sy, l'ex-compagnon de Mathilde. L'homme de 32 ans est introuvable. Les recherches s'organisent. Le lendemain matin, son corps est découvert au pied de la falaise de Château-Gaillard, une forteresse médiévale située sur la commune des Andelys. Il s'est jeté dans le vide. Des témoins racontent l'avoir vu sourire et saluer des touristes avant de sauter.
L'autopsie de Mansour Sy, prévue le 22 juillet, devra déterminer s'il portait des traces de sang de sa victime. Mais une certitude s'impose déjà : ce féminicide n'est pas un acte impulsif. Il est l'aboutissement d'une histoire violente que personne n'a réussi à interrompre.
« Elle avait sauté par la fenêtre en 2022 » : le même cauchemar qui se répète
Pour comprendre ce qui s'est passé le 14 juillet 2026, il faut remonter à février 2022. À l'époque, Mathilde et Mansour Sy vivent à Ivry-la-Bataille, toujours dans l'Eure. Leur premier enfant a 9 mois. Mathilde est enceinte du deuxième. Un soir, Mansour Sy s'empare d'un couteau et frappe sa compagne. Les coups pleuvent. Mathilde, blessée, trouve la force de s'échapper. Elle saute par la fenêtre de l'appartement et se réfugie chez un voisin. Son agresseur, lui, retourne l'arme contre lui et se plante le couteau dans la poitrine.

Ce mode opératoire est frappant : arme blanche, violence extrême, puis tentative de suicide. En 2026, le scénario se répète à l'identique. Sauf que cette fois, Mathilde n'a pas pu s'enfuir. Le parallèle entre les deux épisodes est glaçant. Il révèle une dangerosité récurrente, une pulsion destructrice qui n'a jamais été jugulée.
Quatre ans plus tard, une chambre, un couteau, une victime
La scène de crime de 2026 est d'une brutalité sans équivoque. Mathilde, 30 ans, mère de deux enfants de 4 et 5 ans, employée municipale à Vernon, est retrouvée dans une chambre, le corps lacéré de coups de couteau. Le procureur Rémi Coutin évoque une « flaque de sang ». L'arme est à côté d'elle. Après son passage à l'acte, Mansour Sy prend sa voiture et roule jusqu'à Château-Gaillard, à une vingtaine de kilomètres. Il salue des touristes, souriant, avant de se jeter dans le vide.
L'affaire sera classée sans suite. Le suicide de l'auteur éteint l'action publique. Pas de procès, pas de condamnation, pas de vérité judiciaire. Les proches de Mathilde resteront sans réponse. La justice ne pourra pas juger Mansour Sy. Mais elle devra répondre d'une autre question : comment un homme déclaré pénalement irresponsable et hospitalisé a-t-il pu sortir sans que personne ne le sache ?
Du non-lieu à l'absence de soins : les quatre années d'errance de Mansour Sy
Entre 2022 et 2026, le parcours de Mansour Sy est une succession de rendez-vous manqués entre la justice et la psychiatrie. Après la tentative de meurtre de février 2022, il est mis en examen et placé en détention provisoire. L'information judiciaire permet d'établir qu'il souffre de troubles psychiatriques graves. Deux expertises psychiatriques concluent à une abolition du discernement. Le diagnostic est posé : schizophrénie paranoïde grave et chronique.
Le 28 septembre 2023, la cour d'appel de Rouen le déclare pénalement irresponsable. Conséquence : pas de peine, mais une hospitalisation d'office. Mansour Sy est admis dans un établissement spécialisé d'Évreux. En janvier 2024, il est transféré à l'hôpital de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, pour se rapprocher de sa famille. Et là, le trou noir commence.
« Le procureur ignore quand et comment il est sorti de l'hôpital »
Le 17 juillet 2026, lors d'un point presse, le procureur Rémi Coutin fait une déclaration qui en dit long sur l'état du système. « Nous ne savons pas encore quand il est sorti et selon quelles modalités », avoue-t-il. Le parquet d'Évreux a adressé des réquisitions à l'hôpital de Mantes-la-Jolie pour obtenir des informations sur le devenir de Mansour Sy. Elles sont restées sans réponse.
Ce trou dans la traçabilité est le cœur du problème. Un homme dont la dangerosité est documentée, qui a déjà tenté de tuer sa compagne, sort d'un hôpital psychiatrique sans que la justice en soit informée. Personne ne sait à quelle date, ni dans quelles conditions. A-t-il été jugé stabilisé ? Est-il parti de lui-même ? A-t-il bénéficié d'une sortie non accompagnée ? Les questions s'accumulent, sans réponse.
Déclaré pénalement irresponsable : les failles de l'article 122-1
Le mécanisme juridique est simple sur le papier. L'article 122-1 du code pénal prévoit qu'une personne atteinte de troubles psychiques ayant aboli son discernement au moment des faits n'est pas pénalement responsable. En clair : pas de procès, pas de peine. Mais une hospitalisation d'office est ordonnée.

Le problème, c'est que cette hospitalisation n'a pas de durée fixe. Elle peut être levée par les médecins, sans que la justice ait son mot à dire. Contrairement aux criminels sexuels, qui peuvent se voir imposer un suivi socio-judiciaire avec injonction de soins, rien n'oblige un auteur de violences conjugales déclaré irresponsable à poursuivre un traitement une fois l'hospitalisation levée. Mansour Sy s'est retrouvé libre de tout suivi contraint, malgré une pathologie lourde et un passage à l'acte violent documenté.
Ce drame familial à Paris, où un adolescent a tué son frère et blessé sa mère pose des questions similaires sur la prise en charge des troubles psychiatriques avant qu'ils ne basculent dans l'irréparable.
Troubles psychiatriques et violences conjugales : l'angle mort de la coordination
Le cas de Mansour Sy n'est pas un accident isolé. Il révèle un angle mort systémique : l'absence de coordination entre la justice et la psychiatrie pour les auteurs de violences conjugales atteints de troubles mentaux. Les deux mondes fonctionnent en silos, sans échange d'informations, sans protocole de suivi partagé.
Les rapports de l'Inspection générale de la justice (IGJ) pointent régulièrement ce problème. Les conclusions du Grenelle contre les violences conjugales de 2019 avaient pourtant identifié la nécessité d'améliorer la prise en charge des auteurs violents. Mais les mesures concrètes peinent à se mettre en place, surtout quand l'auteur est déclaré irresponsable.
Aucun suivi psychiatrique obligatoire imposé par le tribunal
Le suivi socio-judiciaire (SSJ) est un outil existant. Il permet au juge d'imposer à un condamné une obligation de soins, avec un contrôle strict par un juge d'application des peines. Mais cet outil est réservé aux auteurs condamnés, et principalement aux infractions sexuelles. Pour les violences conjugales, même en cas de condamnation, l'obligation de soins est rarement assortie d'un contrôle rigoureux.
Dans le cas de Mansour Sy, l'irresponsabilité pénale a tout bloqué. Pas de condamnation, donc pas de mesure de sûreté possible en sortie d'hospitalisation. Le tribunal n'a aucun levier pour imposer un suivi. L'auteur se retrouve libre, sans contrainte, malgré une dangerosité établie. C'est une faille béante dans le dispositif de protection.
Schizophrénie paranoïde : comment évaluer et surveiller la dangerosité ?
Le diagnostic posé par les experts psychiatres est sans équivoque : schizophrénie paranoïde grave et chronique. Cette pathologie se caractérise par des idées délirantes, une perte de contact avec la réalité, et parfois une agressivité imprévisible. Mais une expertise psychiatrique a ses limites. Elle peut constater l'abolition du discernement au moment des faits, mais elle ne peut pas prédire avec certitude le risque de récidive une fois le patient sorti du cadre hospitalier.
L'absence de protocole de réévaluation régulière est pointée du doigt par les rapports de l'IGJ. Un patient peut être considéré comme stabilisé à l'hôpital, mais replonger dès qu'il retrouve son environnement habituel, surtout s'il est confronté à des facteurs de stress comme la relation avec son ex-compagne. Sans suivi contraint, sans obligation de traitement, la dangerosité peut resurgir à tout moment.
Téléphone grave danger, bracelet anti-rapprochement : pourquoi aucun filet de sécurité n'a protégé Mathilde
Malgré des antécédents gravissimes, aucun dispositif de protection n'a été activé pour Mathilde après la tentative de 2022. Ni téléphone grave danger (TGD), ni bracelet anti-rapprochement (BAR). Les outils existent, mais ils n'ont pas été déployés. Pourquoi ?
La réponse est double. D'une part, la procédure d'irresponsabilité pénale a court-circuité le processus judiciaire classique. Sans condamnation, pas d'interdiction de paraître, pas de BAR possible. D'autre part, la reprise de vie commune entre Mathilde et Mansour Sy a rendu ces dispositifs inopérants, voire caducs.
« Ils avaient repris une vie commune » : l'écueil de l'emprise
France 3 Régions rapporte un détail terrible : malgré l'historique violent, Mathilde et Mansour Sy s'étaient revus et envisageaient de revivre ensemble. Le procureur confirme que la victime voyait de nouveau le mis en cause « depuis un certain temps », malgré l'interdiction qu'il avait d'entrer en contact avec elle.

Ce constat est déchirant, mais il est aussi révélateur de la mécanique de l'emprise. Une femme qui a failli être tuée par son compagnon peut retourner vers lui, par peur, par culpabilité, par espoir que ça change. L'emprise n'est pas un choix rationnel, c'est une prison psychologique.
Dans ce contexte, les outils de protection classiques deviennent inefficaces. Un téléphone grave danger ne sert à rien si la victime ne déclenche pas l'alerte. Un bracelet anti-rapprochement est inutile si la victime autorise l'auteur à s'approcher.
BAR et TGD : des dispositifs qui reposent sur la victime ou le consentement de l'auteur
Les chiffres de BFM TV, datant de novembre 2025, donnent une idée de l'ampleur du dispositif : 5 394 téléphones grave danger attribués, 661 bracelets anti-rapprochement actifs. Depuis 2020, 3 700 victimes ont bénéficié du BAR. Ces outils ont sauvé des vies, c'est indéniable.
Mais ils ont des limites structurelles. Le bracelet anti-rapprochement nécessite le consentement de l'auteur ou une condamnation avec interdiction de paraître. Mansour Sy n'avait pas de condamnation. Il était déclaré irresponsable. Aucun juge n'a donc pu lui imposer un BAR. Le téléphone grave danger, lui, place la responsabilité sur la victime. C'est à elle de composer le numéro d'urgence quand elle se sent en danger. Quand la victime est sous emprise, quand elle minimise le risque ou qu'elle espère encore, l'outil devient caduc.
107 féminicides en 2024 : la promesse du Grenelle déjà enterrée
Le drame de l'Eure s'inscrit dans une tendance nationale alarmante. En 2024, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, selon les données de la Mission interministérielle pour la protection des femmes (Miprof). C'est une augmentation de 11 % par rapport à 2023, où 96 féminicides avaient été recensés. Au total, 190 décès sont liés à des violences au sein du couple en 2024, incluant les 31 hommes et 7 enfants tués.
Parmi les auteurs de féminicides, 41 se sont suicidés après leur passage à l'acte. Le suicide de Mansour Sy n'est donc pas un cas isolé. Il fait partie d'un schéma récurrent : l'auteur tue, puis se donne la mort, laissant derrière lui des familles brisées et une enquête classée sans suite.
47 % des victimes avaient signalé les violences : un signal d'alarme ignoré
Le chiffre le plus glaçant est celui-ci : 47 % des victimes de féminicide en 2024 avaient déjà signalé des violences aux forces de l'ordre. Mathilde faisait partie de ces 47 %. Elle avait survécu à une tentative de meurtre en 2022. Son agresseur avait été identifié, jugé irresponsable, hospitalisé. Le signalement était fait. Pourtant, cela n'a pas suffi à enclencher une protection durable.
Ce chiffre de 47 % montre que le problème n'est pas un manque de signalement. Les victimes parlent, elles alertent. Mais le système ne répond pas de manière efficace. Les failles sont dans le suivi, dans la coordination, dans la prise en charge des auteurs. Un signalement sans protection réelle, c'est un cri dans le vide.
« Six ans après le Grenelle, une démobilisation inquiétante »
Le rapport de la Fondation des Femmes, publié en décembre 2025, est sans appel. Titré « Six ans après le Grenelle, une démobilisation inquiétante », il dresse un constat amer. Le Grenelle de 2019 avait été un tournant. Les mesures annoncées, les moyens débloqués, la priorité politique donnée à la lutte contre les violences conjugales avaient porté leurs fruits. En 2020, le nombre de féminicides avait chuté de 52 %, passant de 146 à 102.
Mais la dynamique s'est inversée. Depuis 2019, 782 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. La tendance est repartie à la hausse. Le rapport pointe un manque de moyens, un essoufflement politique, une coordination défaillante entre les acteurs. Le drame de l'Eure en est l'illustration parfaite.
Ce drame de Toulon, où une mère s'est suicidée du 13e étage avec ses trois enfants est un autre exemple tragique de ces failles systémiques qui laissent des victimes sans protection.
Conclusion : Le suicide qui éteint l'action publique, mais pas les questions
Le 14 juillet 2026, Mansour Sy s'est jeté de la falaise de Château-Gaillard devant des touristes médusés. En se suicidant, il a éteint l'action publique. Pas de procès aux assises, pas de vérité judiciaire, pas de condamnation. L'affaire est classée sans suite. Les proches de Mathilde resteront sans réponse.
Mais les questions, elles, restent brûlantes. Pourquoi un homme déclaré pénalement irresponsable et hospitalisé d'office a-t-il pu sortir sans aucun contrôle ? Comment se fait-il qu'aucun suivi psychiatrique contraint n'ait été imposé à un schizophrène paranoïde ayant déjà tenté de tuer sa compagne ? Pourquoi la justice et la psychiatrie ne se sont-elles pas coordonnées pour assurer une surveillance minimale ?
Au-delà du drame individuel, c'est un système entier qui est mis en accusation. Un système où un signalement ne suffit pas à protéger une victime. Où l'irresponsabilité pénale devient une porte de sortie sans filet. Où la psychiatrie et la justice fonctionnent en silos, sans partager les informations cruciales. Où les outils de protection existent sur le papier mais restent inaccessibles quand l'auteur n'est pas condamné.
L'affaire de l'Eure doit être un électrochoc. Elle doit pousser à réformer en profondeur le suivi des auteurs de violences conjugales atteints de troubles mentaux. Créer un suivi socio-judiciaire spécifique pour les auteurs déclarés irresponsables. Imposer une obligation de soins avec contrôle régulier. Mettre en place un échange d'informations systématique entre les hôpitaux psychiatriques et les parquets. Donner aux juges les moyens d'imposer des mesures de protection même en l'absence de condamnation.
Mathilde avait 30 ans. Elle était mère de deux enfants. Employée municipale à Vernon. Elle avait survécu une fois. Pas la seconde. Son histoire est celle de milliers de femmes qui tombent dans les failles d'un système qui promet de les protéger mais ne tient pas ses promesses. Le suicide de son agresseur n'efface rien. Il laisse au contraire une question lancinante : combien de Mathilde faudra-t-il encore avant que ça change ?