Le débat sur un « communisme mou »
Bruno Le Maire et Franz-Olivier Giesbert se sont affrontés en mai 2026, dans Le Figaro Magazine et l’émission Esprits Libres présentée par Alexandre Devecchio, sur la question « Comment peut-on gouverner une France communiste ? ». Le Maire, ancien ministre de l’Économie (Division des relations du travail : Bruno Le Maire et la chute de la monarchie technocratique), y a confronté sa vision à celle de Giesbert, éditorialiste au Point.

Giesbert défend, dans son essai La France est-elle un pays communiste ? et lors de ce débat de mai 2026, la thèse d’un « communisme mou » en France. Il la prend au second degré : il n’y a « ni goulag, ni police politique ». Mais il estime que la France est « l’un des pays les moins libéraux du monde développé ». L’Humanité, dans un article de Maurice Ulrich le 17 mai 2026, rapporte ces propos et tourne cette thèse en dérision. Le journal rappelle que Giesbert concède le second degré et conteste la peur d’une bascule révolutionnaire. Selon le compte rendu de L’Humanité, Giesbert aurait aussi vu arriver « la révolution et… la guillotine » en 2027 après l’élection du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, une formule que le journal qualifie de surenchère polémique. Cette citation est relayée par un journal communiste et doit être lue comme un reportage de ses déclarations, non comme une confirmation indépendante.
Le programme du Nouveau Front Populaire : étatisme, pas collectivisation
Le débat s’appuie sur une confusion entre le programme du Nouveau Front Populaire (NFP) publié pour les législatives de 2024 et un modèle communiste historique. Le contrat de législature de 2024 propose des mesures de gauche sociale-démocrate : Smic à 1600 euros net, blocage des prix des biens de première nécessité par décret, abrogation de la retraite à 64 ans, et 20 actes de rupture dans les 15 premiers jours. Ces mesures sont étatistes et redistributives. Elles ne prévoient pas de planification collectiviste ni de nationalisation globale des moyens de production.
Le coût de ce programme de 2024 varie selon les instituts qui l’ont chiffré cette année-là. L’Institut Montaigne chiffre à 233 milliards d’euros les nouvelles dépenses et baisses d’impôts, et à 54 milliards les recettes supplémentaires. L’IFrap estime 215 milliards de dépenses et 55 milliards de recettes. Le financement repose sur le rétablissement de l’ISF, la création de 14 tranches pour l’impôt sur le revenu, une CSG progressive et une taxe sur les transactions financières. L’OFCE note que la hausse du Smic à 1600 euros (soit +14,4 %) pourrait détruire entre 230 000 et 380 000 emplois selon l’Institut Montaigne, le gouvernement craignant 500 000 pertes.
Le Maire, qui expose par ailleurs dans Le Figaro d’autres propositions comme une fédération à six États-nations (Bruno Le Maire au Figaro : ce que cache sa proposition de fédération à six États-nations), participe à un cadre polémique que L’Humanité juge stérile. Pour comprendre l’écart entre l’étiquette « communiste » et le contenu réel du programme, il faut se tourner vers ce qu’a été un modèle communiste historique, comme le montre la section suivante.
Les échecs de l’économie soviétique
Pour mesurer ce qu’impliquerait un vrai modèle communiste — et non l’étatisme social-démocrate du NFP —, l’histoire donne des repères concrets datant de la fin du bloc soviétique. Dans les années 1980, l’URSS souffrait de pénuries chroniques, d’absence de gains de productivité et d’incapacité à suivre le développement informatique. L’économie fonctionnait en vase clos, sans échanges ni infrastructures de transport avec l’Ouest. La crise prenait la forme d’inflation galopante, de pénurie alimentaire et d’insuffisance des salaires.
Après la fin de la planification, le PIB de la Russie a chuté de 44 % entre 1990 et 1998, selon la Revue Conflits (recension d’ouvrage de 2021). Cette chute illustre l’effondrement économique lié à la transition, mais aussi l’épuisement du modèle planifié des décennies précédentes.

Des modèles intermédiaires entre marché et plan
Le débat public français enferme souvent le choix dans un binarisme capitalisme contre communisme, notamment lors des échanges de mai 2026. Pourtant, des alternatives existent depuis l’après-guerre. L’économie sociale de marché, pensée après-guerre comme un compromis, combine marché et protections. Les modèles scandinaves marient un capitalisme concurrentiel et un secteur public important, sans collectivisation des moyens de production.
Le programme du NFP de 2024 relève de cette famille étatiste redistributive, non du communisme historique. La polémique sur la « France communiste » masque les vrais enjeux : le niveau de dépenses publiques, le financement par l’impôt et les effets sur l’emploi.