Ce vendredi 27 mars 2026, depuis Bercy, le Premier ministre Sébastien Lecornu a pointé du doigt les arrêts maladie comme un gouffre financier. Derrière les 12 milliards d'euros de dépenses, le gouvernement voit une « dérive ». Mais en grattant la surface des chiffres, on découvre une tout autre réalité : celle d'une génération entière de moins de 30 ans qui s'effondre silencieusement, faute de filets de sécurité dignes de ce nom. Avant d'incarner un problème budgétaire, l'arrêt maladie est le dernier recours de jeunes travailleurs poussés à bout.

« Dérive très préoccupante » : les 12 milliards d'arrêts maladie selon Lecornu
En amont d'une réunion interministérielle consacrée aux finances publiques, Sébastien Lecornu a tracé une ligne rouge. Selon Le Figaro, le Premier ministre a qualifié la situation de « dérive très préoccupante sur le terrain budgétaire des arrêts maladie ». Le contexte est tendu : le déficit public s'est établi à 5,1 % du PIB en 2025, un chiffre meilleur que les 5,4 % anticipés, mais l'objectif pour 2026 reste fixé autour de 5 %. Dans cette logique de réduction des dépenses, les indemnités journalières versées par l'Assurance-maladie en 2025 — soit 12 milliards d'euros — sont passées au crible. Cela représente une hausse de 6 %, soit environ un milliard d'euros supplémentaire par an. Le ton est fixé : le gouvernement prépare des mesures pour avril, pilotées par Stéphanie Rist (Santé), Jean-Pierre Farandou (Travail) et David Amiel (Comptes publics). Ce discours budgétaire, martelé depuis Bercy, installe un cadre politique dominant — qu'il convient pourtant de déconstruire pour comprendre ce qui se joue réellement sur le terrain.
La réunion de Bercy qui a mis les arrêts maladie sur la table
Le déroulé de cette journée du 27 mars est révélateur des priorités gouvernementales. Lors de l'ouverture de la réunion sur les finances publiques, Lecornu a souligné l'urgence d'agir rapidement : « si on les traite trop tard dans l'année, on ne pourra pas avoir d'action possible, utile, efficace », a-t-il déclaré selon Le Parisien. En coulisses, les discussions avec les médecins libéraux sur la question de la surprescription s'intensifient. Le gouvernement avait d'ailleurs retiré, dans le projet de loi contre les fraudes sociales, l'amendement rendant obligatoire la « mise sous objectifs » des médecins suspectés de surprescrire des arrêts. Une reculade qui montre la complexité du sujet : on ne peut pas traiter un phénomène de santé publique par la seule pression comptable. Stéphanie Rist a d'ailleurs distingué deux problématiques distinctes : les arrêts courts et répétés, qui désorganisent les entreprises, et les arrêts longs, qui pèsent lourd sur les finances de l'Assurance-maladie.

Le chiffre que Lecornu ne cite pas : 40 % de hausse de recours, pas de maladie
Voici la nuance que le discours politique escamote sciemment : l'Assurance-maladie elle-même reconnaît que 40 % de l'augmentation des arrêts s'explique par une hausse du recours, pas forcément par une augmentation réelle de la maladie. Les salariés ne sont donc pas globalement « plus malades » qu'avant — ils ont davantage recours à l'arrêt comme outil de régulation. Cette distinction est fondamentale. La dégradation de la qualité de vie au travail peut expliquer une partie de cette hausse, tout comme des prescriptions parfois mal calibrées par certains médecins, avec des patients arrêtés sur de longues périodes sans suivi médical véritable. Mais l'essentiel n'est pas là : si les gens ne sont pas objectivement plus malades, pourquoi se mettent-ils en arrêt ? La réponse se trouve du côté des jeunes, qui incarnent cette montée du recours de la manière la plus frappante.

Un cadre budgétaire qui masque un enjeu de santé publique
En filigrane des déclarations de Bercy, c'est toute une grille de lecture qui se déploie : les arrêts maladie sont traités comme une variable d'ajustement budgétaire, au même titre que n'importe quelle autre ligne de dépense. Cette approche comptable occulte une réalité que les données de terrain confirment depuis des années. Quand on assemble les chiffres de la DREES, les baromètres des assureurs et les témoignages des jeunes salariés, un tableau bien différent se dessine : celui d'une population qui utilise l'arrêt non pas comme un droit qu'elle revendique avec légèreté, mais comme un signal de détresse envoyé à un système qui ne sait pas l'entendre. Le passage d'une lecture budgétaire à une lecture sanitaire n'est pas un simple changement de perspective — c'est le préalable indispensable pour comprendre ce qui se passe réellement.
49 % des moins de 30 ans en arrêt en 2024 : une génération qui s'épuise en silence
Quand on quitte les couloirs de Bercy pour regarder les données sociologiques, le paysage se transforme radicalement. Le phénomène d'augmentation des arrêts n'est pas uniforme : il frappe de manière disproportionnée les jeunes actifs. Selon le baromètre Malakoff Humanis 2025, 49 % des 18-30 ans ont eu au moins un arrêt maladie en 2024, soit 7 points au-dessus de la moyenne nationale des salariés, établie à 42 %. Ce chiffre détruit d'emblée l'idée d'un « confort » acquis ou d'une complaisance systématique. Ce sont les plus précaires, les plus récemment arrivés sur le marché du travail, ceux qui ont les contrats les plus fragiles, qui craquent le plus. Loin de l'image du jeune désengagé, on fait face à une génération qui s'investit à fond et paie le prix de cet engagement.
+3 points depuis 2019 : l'après-Covid qui n'en finit pas
La progression n'est pas née d'hier. Depuis 2019, l'absentéisme maladie des moins de 30 ans a progressé de 3 points, une dérive lente mais continue que la pandémie a accélérée sans la créer. Les données de la DREES publiées fin 2024 montrent qu'entre 2019 et 2023, hors effet Covid-19, le nombre de journées d'arrêt a augmenté de +3,9 % par an en moyenne, et les montants versés de +6,3 % par an. Il ne s'agit donc pas d'un choc conjoncturel lié à la crise sanitaire, mais d'une tendance structurelle profonde. Les conditions de travail des jeunes se sont dégradées progressivement, et la pandémie a agi comme un révélateur brut de ces dysfonctionnements déjà présents. L'accélération est principalement due à une progression plus forte des taux de recours, ce qui confirme que le problème vient du rapport au travail, pas de l'état de santé objectif.

22 % d'arrêts pour troubles psychologiques : la deuxième cause nationale
Le chiffre le plus alarmant est celui des causes. En 2024, 22 % des moins de 30 ans arrêtés l'ont été pour troubles psychologiques, soit une hausse de 6 points par rapport à 2019. Plus révélateur encore : 26 % des jeunes déclarent que leur état psychologique ne leur permettait pas de travailler, contre seulement 15 % en 2020. Le baromètre Ayming confirme que les affections mentales sont devenues la deuxième cause d'absentéisme en France, représentant 15 % de l'ensemble des arrêts, derrière les maladies ordinaires (45 %) mais devant les accidents du travail (13 %) et les troubles musculo-squelettiques (11 %). Et parmi les salariés qui jugent mauvaise leur santé mentale, 51 % ont subi au moins un arrêt dans l'année. La santé mentale des jeunes n'est plus un sujet marginal : c'est le cœur du problème.
Un lien direct entre précarité de l'emploi et dégradation de la santé
Ce que les chiffres agrégés masquent partiellement, c'est le lien étroit entre la nature des contrats des jeunes et leur état de santé. Les moins de 30 ans sont surreprésentés dans les CDD, les contrats d'intérim, les missions en freelance et les premiers postes mal rémunérés. Cette précarité contractuelle se double d'une précarité psychologique : pas de perspective claire, pas de sécurité de l'emploi, difficulté à projeter l'avenir. Quand on ajoute à cela des conditions de travail souvent plus dures — les jeunes sont assignés aux tâches les plus ingrates, les horaires les plus décalés, avec le moins de marge de manœuvre — on comprend pourquoi l'usure psychologique frappe cette tranche d'âge avec une telle violence. L'arrêt maladie devient alors le seul moment de respiration dans un quotidien qui n'en offre aucun.
Du métier-passion au burn-out : comment les jeunes s'effondrent concrètement
Les statistiques, aussi précises soient-elles, restent abstraites. Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut écouter ceux qui ont vécu cet effondrement de l'intérieur. Les parcours de jeunes en burn-out suivent souvent un schéma redoutable : un sur-investissement initial — souvent lié à un métier choisi par passion —, puis une collision brutale avec un mur de réalités fait de précarité, de charge mentale écrasante et de manque de reconnaissance. Ce n'est pas le désengagement qui fait craquer les jeunes, c'est au contraire leur engagement excessif. Recueillis par Marie Claire, ces témoignages dessinent un portrait de groupe saisissant.
Maximilien, 25 ans, journaliste en CDD : travailler sept jours sur sept pour un salaire médiocre
Maximilien a tout d'un jeune motivé. Passions, diplôme, premiers pas dans le journalisme — il s'investit à fond dans son poste en CDD. Mais la réalité le rattrape vite : il travaille sept jours sur sept, sans véritable coupure, pour un salaire qui ne correspond en rien à son niveau d'engagement. Il arrive à ses limites dès le mois de décembre. Pourtant, il tient. Il tient jusqu'en juin, uniquement parce que la fin de son CDD approche et qu'il ne peut pas se permettre de lâcher. Ce paradoxe est fréquent : les jeunes les plus enthousiastes, ceux qui acceptent de tout donner, sont souvent les premiers à craquer sous le poids d'un système qui exploite leur dévouement sans le rétribuer. Le CDD ajoute une couche de stress : chaque mois qui passe est un mois de moins sur le contrat, et craquer signifie risquer de se retrouver sans revenu ni indemnités.

Clémence, 27 ans, infirmière : six mois à vivre « qu'avec la mort et la fatigue »
Clémence commence sa carrière d'infirmière pendant la première vague de Covid. Ce qu'elle vit ensuite n'a rien à voir avec ce qu'elle avait imaginé en choisissant ce métier. Elle raconte avoir passé six mois à ne « vécu qu'avec la mort, la négativité et la fatigue ». Elle pleurait tous les jours. Le manque de reconnaissance est total : on attend des jeunes soignants une résilience à toute épreuve, comme si leur jeunesse les rendait invulnérables. Clémence craque avant la deuxième vague, épuisée par un quotidien où la dignité du soin a disparu au profit d'une logique de survie. Son cas illustre une réalité plus large dans le secteur de la santé : les jeunes soignants, souvent placés en première ligne sans expérience ni protection, absorbent le choc d'un système hospitalier sous tension.
Mina, 27 ans, enseignante : réaliser que le métier de ses rêves le détruit
Mina, elle, avait une vocation claire : enseigner. Elle se retrouve en classe double CP-CM1, avec une charge de travail « énorme, le soir et les week-ends ». Le Covid multiplie cette charge par trois. En janvier 2021, elle dit stop. Ses mots sont poignants : « Quand on a rêvé toute notre vie à un certain métier, réaliser qu'il n'est pas bon pour vous c'est une déchirure. » Le burn-out ne frappe pas les désabusés. Il frappe ceux qui croyaient dans ce qu'ils faisaient et qui découvrent, un jour, que leur idéal les consume. L'enseignement est l'un des secteurs où ce mécanisme est le plus documenté : les jeunes professeurs, souvent affectés dans les établissements les plus difficiles, avec les classes les plus chargées, n'ont ni l'expérience ni les outils pour faire face à une pression qui dépasse largement ce qu'ils avaient imaginé.

L'alternance, nouvelle voie express vers le burn-out à 21 ans
Le problème ne concerne pas seulement les jeunes déjà insérés dans le marché du travail. Il commence plus tôt, dans les couloirs de l'alternance, où des étudiants de 21 ans se retrouvent déjà en burn-out. L'alternance est présentée comme la voie royale de l'insertion professionnelle. Mais pour beaucoup, elle devient une combinaison mortelle : responsabilités professionnelles réelles, exigences académiques maintenues, et précarité matérielle constante. Le rêve de la « double casquette » se transforme en cauchemar d'épuisement. Les témoignages recueillis par Welcome to the Jungle montrent que le phénomène est loin d'être marginal.
Élisa, 21 ans, en puériculture : des crises d'angoisse face à une patronne hostile
Élisa, 21 ans, fait son alternance dans une boutique de puériculture. Les trajets sont interminables, l'environnement de travail est hostile, et sa patronne refuse tout aménagement d'horaires. Cumulés aux exigences de sa formation, ces facteurs déclenchent des crises d'angoisse et des pleurs continus. À 21 ans, elle réalise qu'elle est en train de faire un burn-out. Le pire : sa patronne lui envoie un message lui proposant d'arrêter ses études — un message illégal qu'elle prendra soin de supprimer ensuite. L'alternance peut exposer des jeunes vulnérables à des situations de harcèlement sans aucun filet de protection. L'étudiante n'a pas le statut protecteur d'un salarié, pas la légitimité d'un adulte expérimenté, et pas les moyens financiers de quitter une situation toxique.

Andréa, 22 ans, Master 1 : cinq heures de transport par jour et la « robotisation »
Le quotidien d'Andréa, 22 ans en Master 1 de droit notarial, illustre le cumul de facteurs extraprofessionnels qui précipitent l'effondrement. Cinq heures de transport par jour, du travail le samedi, une pression parentale constante, et l'impossibilité de se loger proche de son lieu de stage. Pour tenir, elle dit avoir dû « se robotiser et serrer les dents pour arriver jusqu'au bout ». Elle craque deux semaines avant la fin de son alternance. Le burn-out jeune n'est jamais lié à un seul facteur : c'est un empilement de contraintes — logement, transport, famille, travail — qui finit par faire céder la digue. Andréa ajoute à sa charge professionnelle des problèmes relationnels et une pression familiale qui laisse zéro marge de manœuvre. Quand tous ces facteurs convergent, l'effondrement n'est pas une possibilité, c'est une probabilité.
Un statut d'alternant qui crée une zone de non-droit
Au-delà des cas individuels, c'est le dispositif lui-même qui pose question. L'alternant navigue entre deux mondes sans appartenir pleinement à aucun : il n'est pas un étudiant comme les autres, mais il n'est pas non plus un salarié protégé. Les entreprises voient souvent l'alternant comme une main-d'œuvre flexible, peu coûteuse, qu'on peut mobiliser sans les mêmes contraintes qu'un CDI. Les écoles, de leur côté, maintiennent leurs exigences pédagogiques comme si l'étudiant ne travaillait pas en parallèle. Ce entre-deux statutaire crée une zone grise où les abus prospèrent : horaires décalés non compensés, tâches dévalorisantes, absence de tutorat réel, et surtout, aucune instance légitime à laquelle l'étudiant peut se plaindre sans risquer son diplôme ou son contrat.
Comment les jeunes obtiennent un arrêt pour épuisement psychique
Contrairement à l'image diffusée par certains discours politiques — celle d'un arrêt facile à obtenir, quasi automatique —, le parcours pour obtenir un arrêt pour épuisement psychique est souvent long, douloureux et chargé de culpabilité. Les jeunes ne se précipitent pas chez le médecin : ils résistent, ils nient, ils postponent l'échéance jusqu'à ce que leur corps ou leur esprit ne leur laisse plus le choix. Comprendre ce cheminement est essentiel pour déconstruire le mythe de l'arrêt de complaisance.
27 % des jeunes ont demandé l'arrêt eux-mêmes : la fin d'un tabou
Le baromètre Malakoff Humanis révèle un chiffre éloquent : 27 % des moins de 30 ans ont explicitement demandé un arrêt à leur médecin, contre 20 % pour l'ensemble des salariés. Ce chiffre est en hausse de 11 points depuis 2019. Loin de traduire une banalisation de l'arrêt, cette évolution marque la fin d'un tabou. Les jeunes sont davantage informés sur la santé mentale, ils ont accès à un vocabulaire pour nommer leur souffrance, et ils sont moins résignés à endurer en silence. Demander un arrêt n'est pas un acte de faiblesse ni de fraude — c'est un acte de lucidité sur un état qui se dégrade. Il faut mesurer ce que représente ce chiffre : plus d'un quart des jeunes arrêtés ont dû prendre sur eux, vaincre la honte, trouver les mots, pour demander ce qui devrait aller de soi quand on va mal.
« J'aurais tellement honte d'être arrêtée » : la culpabilité comme premier obstacle
Le témoignage d'une femme de 32 ans, recueilli sur le blog Un cadeau ma lamballe, résume à lui seul le mur psychologique que représente l'arrêt. Quand son médecin lui propose un arrêt maladie, elle refuse catégoriquement : « Vous n'y pensez pas ! J'ai plein de boulot, on compte sur moi ! Et puis de toute façon, j'aurais tellement honte d'être arrêtée que je ne pourrais jamais revenir ensuite. » Elle finira par être arrêtée un mois avant Noël, puis six mois jusqu'en juin. La honte, la peur du jugement des collègues, la culpabilité de « laisser tomber » l'équipe — ces obstacles retardent la prise en charge et aggravent l'état de la personne. L'arrêt n'est jamais un choix confortable. Il est vécu comme un aveu d'échec, une défaite, même quand il est la seule décision rationnelle possible.
Ce que dit le cabinet du psy : « On s'y confronte à sa limite physique et psychique »
Sandrine Vialle-Lenoël, psycho-sociologue, reçoit de plus en plus de jeunes patients en situation de burn-out. Son analyse éclaire le mécanisme : « Dans le discours de mes jeunes patients, je retrouve souvent cette idée qu'on ne s'attendait pas à une telle charge de travail. Et dans un premier poste, les capacités d'adaptation restent limitées. On s'y confronte à sa limite physique et psychique et l'expérience peut être brutale. » Le premier poste est un moment de vulnérabilité accru : on ne connaît pas encore les codes, on n'a pas appris à poser des limites, on accepte tout par peur de décevoir. Et quand on réalise qu'on a dépassé ses limites, il est souvent trop tard. La psycho-sociologue souligne un point crucial : les jeunes arrivent sur le marché du travail avec des attentes élevées et un désir de bien faire, mais sans aucune formation à la gestion de leur propre charge ni à l'auto-préservation.

Arrêt maladie : le seul pare-choc contre un travail devenu toxique
Maintenant que le lecteur a compris qui craque (les jeunes), pourquoi (épuisement, cumul de facteurs) et comment (un parcours médical chargé de culpabilité), il reste une question centrale : l'arrêt maladie est-il devenu le seul outil disponible pour stopper la machine ? La réponse, à la lumière des données, est oui. Face à l'absence de prévention réelle, à la dégradation continue de la qualité de vie au travail et à l'inefficacité des dispositifs d'alerte interne dans les entreprises, l'arrêt maladie est par défaut le seul « système de freinage » que les jeunes peuvent actionner.
23,3 jours d'arrêt par an en 2024 : le double de 2012, et aucune politique à la hauteur
Le baromètre Ayming 2024 dresse un constat sans appel : les salariés français ont été arrêtés en moyenne 23,3 jours par an en 2024, contre 12 jours en 2012. Le double en douze ans. Pour les organisations, le coût est estimé à 4 000 euros par salarié et par an. Ces chiffres devraient déclencher une réflexion massive sur les causes : dégradation de la qualité de vie au travail, management toxique, précarisation des contrats, intensification du travail. Au lieu de cela, le débat politique se focalise presque exclusivement sur le symptôme — le nombre d'arrêts — et non sur la maladie elle-même : un marché du travail qui rend malade ceux qui y participent. Les risques psychosociaux pèsent de plus en plus lourd sur l'absentéisme, et aucune politique d'envergure n'est venue inverser la courbe.
39 % des arrêts jeunes durent moins de trois jours : un signal d'alarme, pas de l'abus
Voici le chiffre qui fait s'effondrer l'argument budgétaire : selon Malakoff Humanis, 39 % des arrêts prescrits aux moins de 30 ans durent entre 1 et 3 jours, contre seulement 8 % pour les arrêts de plus de 30 jours. Croisé avec les données de la DREES — les arrêts de moins de 8 jours représentent près de 50 % des arrêts mais seulement 4 % de la dépense en indemnités journalières —, ce constat est imparable. Les jeunes ne coûtent pas cher à l'Assurance-maladie. Ils envoient un signal de détresse, un court arrêt pour souffler avant de replonger. À l'inverse, les arrêts de plus de six mois, qui concentrent 45 % de la dépense pour seulement 7 % des arrêts, concernent davantage de seniors avec des pathologies lourdes. Traiter les micro-arrêts des jeunes comme des abus, c'est ignorer délibérément le message qu'ils portent.

Le paradoxe français : stigmatiser l'arrêt plutôt que prévenir l'effondrement
Le contraste est saisissant. D'un côté, des discours politiques qui parlent de « dérive », de « maîtrise », de « surprescription ». De l'autre, aucune mesure structurelle d'envergure contre la charge mentale, le management toxique, la précarité des premiers postes ou l'intensification du travail. L'arrêt maladie est devenu le seul espace où la souffrance au travail est légitimée — et encore, avec une dose massive de culpabilité. Les dispositifs d'alerte dans les entreprises, quand ils existent, sont souvent perçus par les jeunes comme des outils au service de la direction plutôt que des salariés. Les CSE manquent de moyens et de formation sur les risques psychosociaux. Les médecins du travail sont débordés. Face à ce vide institutionnel, l'arrêt maladie fait office de dernier filet. Stigmatiser les arrêts plutôt que prévenir l'effondrement, c'est choisir de traiter la fièvre plutôt que l'infection.
Conclusion
La vraie dérive n'est pas celle des arrêts maladie. C'est celle d'un marché du travail qui rend malade une génération entière, puis la stigmatise quand elle demande de l'aide. Quand 49 % des moins de 30 ans ont connu au moins un arrêt en 2024, quand 22 % de ces arrêts sont liés à des troubles psychologiques, quand des jeunes de 21 ans en alternance font des burn-out, le problème n'est pas comptable — il est profondément structurel. Plutôt que de cibler les symptômes avec des mesures de contrôle, le gouvernement ferait bien de s'attaquer aux causes : la précarité des premiers postes, l'absence de prévention en santé mentale en entreprise, la charge de travail intenable dans certains secteurs, et ce management qui confond engagement et sacrifice de soi. Les jeunes n'ont pas besoin d'être surveillés. Ils ont besoin d'être protégés.