Dans un RER bondé, sur un quai de gare ou à la terrasse d'un café, la scène est devenue familière : une conversation téléphonique diffusée en haut-parleur, que tout le monde entend sans l'avoir choisie. Certains voyageurs s'agacent, d'autres haussent les épaules.

Une gêne très répandue, mais pas unanime
Les Français ne sont pas tous d'accord sur le haut-parleur. Selon un sondage Ifop de 2023, un Français sur deux assure ne pas être gêné par les conversations téléphoniques en haut-parleur dans les lieux publics, notamment dans les transports en commun. L'autre moitié juge cette pratique malpolie.
Dans les trains d'Île-de-France, en revanche, le ras-le-bol est massif. En 2023, Transilien SNCF Voyageurs pour Île-de-France Mobilités a interrogé 1008 Franciliens représentatifs : huit sur dix ont déclaré ressentir une gêne due aux incivilités dans les trains. Le chiffre monte à 85 % chez les 25-32 ans et chez les 50-64 ans.
Cet écart n'est pas contradictoire. On peut tolérer un appel bref sur un quai et mal supporter une conversation de vingt minutes dans une rame pleine, aux heures de pointe. Beaucoup de voyageurs disent aussi avoir l'impression que le phénomène s'est banalisé depuis la fin de l'isolement lié à la pandémie.
Pourquoi une demi-conversation capte autant l'attention
Ce qui énerve n'est pas seulement le volume. C'est le caractère incomplet de ce que l'on entend.
Entendre un seul côté d'une conversation est beaucoup plus distrayant qu'entendre les deux côtés et réduit l'attention portée aux autres tâches, selon le site psychologicalscience.org. Le cerveau, expliquent les chercheurs, accorde davantage d'attention à ce qui est imprévisible : quand il manque la moitié des répliques, il cherche à combler les blancs et décroche de sa lecture, de son travail ou de ses pensées.
D'où cette fatigue particulière : même sans crier, un appel en haut-parleur impose aux voisins un effort cognitif. Ils suivent malgré eux une histoire dont ils n'ont que des morceaux.
Activer le haut-parleur sans se sentir incivil
Du côté de celui qui appelle, l'intention est rarement de provoquer. Selon la chercheuse en sciences cognitives Evie Rosset, citée par le site marieclaire.fr, parler fort au téléphone illustre bien les incivilités par négligence : absorbé par la conversation, on oublie le reste.
Les gens qui parlent fort au téléphone en sont un exemple classique. On est tellement intéressé par ce que nous dit la personne, qu'on en oublie complètement le reste. Personne ne pense être incivil, on pense toujours être respectueux. Les incivilités s'expliquent par le fait d'être dans son monde.
Cette analyse rejoint la définition que les sociologues donnent des incivilités : l'intrusion d'éléments privés dans l'espace public, perçue comme un manque d'attention envers les autres, selon un sociologue cité par le site marieclaire.fr. Autrement dit, le problème n'est pas forcément l'égoïsme, mais l'oubli du contexte commun.
S'y ajoutent des habitudes prises vite : mains libres dans la rue, appel passé en marchant, vidéo regardée sans écouteurs. Chacun pense gérer son appel, pendant que la rame entière le subit.
Ce que la règle prévoit dans les trains et les gares
En France, le haut-parleur dans les transports n'est pas seulement une question de savoir-vivre. L'article R2241-18 du Code des transports interdit, dans les espaces et véhicules affectés au transport public, l'usage sans autorisation d'appareils ou instruments sonores, ainsi que le fait de troubler la tranquillité d'autrui. Le non-respect est puni d'une contravention de la quatrième classe.
Contactée par Le Figaro, la SNCF précise que dans les espaces et véhicules affectés au transport public de voyageurs ou de marchandises, il est interdit à toute personne de faire usage, sans autorisation, d'appareils ou instruments sonores, ou de troubler la tranquillité d'autrui par des bruits ou des tapages. Dans ce cadre, l'entreprise prévoit une amende de 60 euros pour trouble de la tranquillité dans un véhicule ou espace ferroviaire.
Les verbalisations restent rares, mais elles existent. Le dimanche 2 février 2025, en gare de Nantes, un homme de 54 ans a reçu une contravention de 150 euros, majorée à 200 euros faute de paiement immédiat, pour un appel en haut-parleur.
Face à la banalisation, Transilien a préféré d'abord la pédagogie. En 2023, l'opérateur a lancé une campagne avec cette affiche restée célèbre : "19h03. La France apprend que Séverine a prévu des lasagnes pour ce soir. C'est le choc". L'objectif était de montrer, avec humour, que l'appel privé devient une information publique.
Des repères simples pour des trajets apaisés
Faut-il interdire, sanctionner davantage ou simplement rappeler les usages ? Le débat reste ouvert, et l'efficacité réelle des campagnes et des amendes n'est pas mesurée. En attendant, quelques repères peuvent éviter le conflit.
Pour celui qui doit appeler, le plus simple reste de désactiver le haut-parleur dès l'entrée dans une rame, de privilégier les écouteurs ou les messages écrits, et de raccourcir les échanges sensibles. Sur un quai ou dans un hall, s'écarter de quelques pas change déjà beaucoup pour les voisins.
Pour celui qui subit, une remarque calme et factuelle fonctionne mieux qu'un reproche : signaler la gêne, proposer une solution, laisser une porte de sortie. En cas de tension, mieux vaut s'éloigner ou faire appel aux agents plutôt que d'insister.
Le respect des lieux partagés peut prendre des formes très visibles, comme le montre l'exemple de Pourquoi les supporters japonais nettoient les tribunes après les matchs de la Coupe du monde 2026. Dans un train, il tient souvent à peu : baisser le son, remettre les écouteurs, se rappeler que la conversation que l'on suit avec passion est, pour les autres, un bruit subi.