Jeune adulte debout dans une allée de supermarché, regardant des boîtes de panettone avec expression de découragement, flou de foule en arrière-plan
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Jeunes et refus de l’IA : motivations, coût et résistance

Entre écologie et autonomie cognitive, une minorité de jeunes résiste à ChatGPT. Ce refus vise à préserver la créativité humaine face à l'omniprésence algorithmique.

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Loin de l'image d'une jeunesse fascinée par la technologie et avide de progrès, une partie significative de la jeune génération oppose une résistance farouche à l'intelligence artificielle générative. Pour ces étudiants et jeunes actifs, le refus d'utiliser des outils comme ChatGPT ne relève pas de la technophobie, mais d'une démarche consciente, souvent politique et philosophique. Ce choix, assumé, crée cependant une profonde fracture avec leurs pairs et leur environnement immédiat. Entre préoccupations écologiques, peur de voir leur créativité atrophiée et désir de préserver leur autonomie cognitive, ils vivent leur quotidien comme une navigation à contre-courant. Comment se construit cette posture dissidente dans un monde qui célèbre l'omniprésence de l'IA ?

Jeune adulte debout dans une allée de supermarché, regardant des boîtes de panettone avec expression de découragement, flou de foule en arrière-plan
Jeune adulte debout dans une allée de supermarché, regardant des boîtes de panettone avec expression de découragement, flou de foule en arrière-plan

« Il a demandé à ChatGPT de choisir son panettone » : le choc des réalités

La scène s'est déroulée dans un supermarché peu avant Noël, une banalité qui pourtant a tout changé pour Benjamin, un jeune Parisien de 29 ans. Face à un rayon de pâtisseries festives, un ami hésite entre différentes marques de panettone. Au lieu de se fier à ses goûts, à la composition ou au prix, il sort son téléphone, prend une photo des emballages et soumet l'image à ChatGPT pour savoir lequel choisir. Benjamin raconte avoir été sidéré par ce geste, une forme d'abdication du jugement personnel au profit d'un algorithme. Son ami, lui, ne voyait là aucun problème : c'était juste une méthode pratique pour trancher.

Cet épisode anecdotique illustre la rupture de rythme et de perception que vivent ceux qui refusent l'IA. Là où la majorité voit une optimisation, une aide à la décision bienvenue, Benjamin perçoit une dépossession. Ce moment de déclic révèle une inquiétude plus profonde : celle de voir l'assistance algorithmique devenir un réflexe invisible, envahissant même les sphères les plus intimes de la vie quotidienne comme les choix alimentaires ou culturels. Ce témoignage, recueilli par Le Monde, résume parfaitement le sentiment de décalage qui habite cette minorité.

Quand l'assistance algorithmique devient un réflexe invisible

Ce qui se joue dans cet incident du supermarché, c'est un malentendu fondamental sur la place de la technologie dans l'existence. Pour l'utilisateur convaincu, l'IA est un prolongement de soi, un assistant qui dégrossit la tâche pour gagner du temps. Pour celui qui refuse, c'est une interférence qui coupe le lien direct avec l'expérience sensible. Demander à une machine de choisir un gâteau, c'est accepter que le goût, l'expérience ou l'envie soient délégués à un calcul de probabilités.

Ce malentendu structure les relations sociales. Benjamin ne comprend pas cette passivité, tandis que son ami ne comprend pas cette obstination à faire « à l'ancienne ». Ce n'est pas seulement une question d'outil, c'est une différence de conception de l'autonomie. L'IA ne se contente pas de fournir une réponse, elle modifie la manière dont le problème est posé, transformant un moment de plaisir simple en une requête informatique. Ce passage de l'expérience vive au traitement de données symbolise la perte de repères que ressentent les réfractaires.

L'anxiété qui converge : écologie, politique, technologie

Le refus de Benjamin ne s'arrête pas à la simple anecdote culinaire. Il est le symptôme d'une angoisse plus large, celle d'une génération confrontée à des crises multiples. Il confie que l'arrivée des IA génératives a fait converger toutes ses anxiétés liées à l'avenir : le réchauffement climatique, la multiplication des conflits, la montée de l'extrême droite.

L'intelligence artificielle cristallise ces peurs. Elle apparaît comme le vecteur ultime d'une société qui s'emballe, consommant des ressources colossales pour produire du contenu dont on ne sait que faire, tout en concentrant les pouvoirs entre les mains de quelques géants de la tech. Pour Benjamin et beaucoup d'autres, refuser l'IA, c'est tenter de reprendre un semblant de contrôle sur un monde qui semble glisser vers une complexité ingérable. C'est un acte de résistance face à une « accélération » qu'ils ne désirent pas, un moyen de rester ancré dans une réalité qu'ils jugent plus authentique.

Faire partie des 11% : le poids d'être minoritaire à l'ère ChatGPT

Si le sentiment de décalage est si fort chez ces jeunes adultes, c'est parce qu'ils sont statistiquement isolés. Selon une enquête IFOP pour Jedha AI School menée en octobre 2025, l'adoption de l'IA générative chez les 16-25 ans est massive. Le chiffre est éloquent : 89 % des jeunes de cette tranche d'âge ont déjà utilisé une IA comme ChatGPT, Grok, Gemini ou Perplexity. Face à cette vague de fond, les 11 % qui s'en abstiennent ne sont pas simplement des marginaux, ils constituent une véritable micro-société à part entière.

Cette minorité n'est pas uniforme, mais elle partage le sentiment d'une évidence sociale qui lui échappe. Quand la quasi-totalité de ses pairs intègre ces outils dans son flux de vie, le refus devient un acte qui doit être justifié en permanence. Être dans les 11 %, ce n'est pas juste choisir un produit différent, c'est refuser d'embarquer dans ce qui est perçu comme le nouveau train de l'histoire, ce qui génère un sentiment de solitude intense. L'omniprésence de l'IA dans les conversations entre amis ou en famille rend la position du refusant d'autant plus inconfortable à tenir sur le long terme.

89 % d'utilisateurs, 25 % de dépendants quotidiens

Les chiffres de l'IFOP dessinent un paysage où l'IA est passée du statut de curiosité à celui d'habitude. Si 89 % des jeunes ont déjà touché à l'IA, l'usage s'intensifie rapidement : 73 % déclarent l'utiliser chaque semaine et 25 % y ont recours quotidiennement. La norme n'est donc plus l'expérimentation ponctuelle pour découvrir une nouveauté technologique, mais l'intégration permanente dans le quotidien.

Les utilisations principales sont diverses : la recherche et l'apprentissage (71 %), la rédaction de textes (60 %), l'aide aux devoirs, ou simplement se confier à la machine (50 %). Pour celui qui refuse, le constat est brutal : il est exclu de cette conversation globale. Ses camarades ne cherchent pas à comprendre son point de vue, car ils vivent dans l'évidence que « tout le monde » utilise ces outils. Le refusant devient l'anomalie dans le système, celui qui refuse de se plier aux nouvelles règles du jeu social et intellectuel.

Le paradoxe de la génération supposée « native »

Il est tentant de penser que les jeunes qui refusent l'IA sont des « technophobes », mal à l'aise avec le numérique. Pourtant, c'est un contresens total. Cette génération est née avec internet, elle est ultra-connectée. Leur refus de l'IA générative n'est pas un rejet du numérique en soi, mais un choix conscient après exposition. Ils ne sont pas « natifs » de l'IA, ils y sont confrontés en tant qu'adultes en formation, avec un esprit critique déjà aiguisé par d'autres scandales technologiques.

Ce paradoxe est central : ce sont souvent les plus à l'aise avec les outils numériques qui sont les plus aptes à en percevoir les dangers. Ils savent comment fonctionne une boîte noire algorithmique, et contrairement à leurs aînés qui pourraient y voir une magie infaillible, ils voient les biais, les hallucinations et la dépendance. Leur refus n'est pas une peur de la technologie, c'est une exigence de qualité et de pertinence face à un outil qu'ils jugent surfait et dangereux. C'est une position d'éveillé face à un qu'ils perçoivent comme une somnolence collective.

Créativité volée, cerveau externalisé : ce que l'IA leur a fait perdre

Au-delà des chiffres et des statistiques, le refus de l'IA se nourrit d'expériences personnelles vécues comme des pertes. Pour beaucoup, l'expérimentation de l'IA a été une phase transitoire, rapidement abandonnée face au sentiment de dépossession. C'est le cas de Jamal, 13 ans, qui utilise l'IA comme professeur particulier et béquille créative. Il raconte avec des mots poignants : « J'ai l'impression qu'une partie de mon cerveau est coupée pour la donner à ChatGPT ». Cette métaphore, rapportée par L'ADN, résume parfaitement l'angoisse existentielle qui saisit ces jeunes : celle de voir leur capacité de pensée atrophiée par une prothèse trop performante.

L'enjeu est bien l'autonomie de pensée. Si la machine sait penser à ma place, pourquoi faire l'effort de le faire moi-même ? Si elle peut dessiner à ma place, pourquoi apprendre à manier le crayon ? Cette logique de l'efficacité immédiate mène à une atrophie des capacités cognitives et créatives, un risque que ces jeunes identifient avec une clarté parfois effrayante. Ils sentent que l'IA ne se contente pas de répondre à leurs questions, elle modèle leur façon de penser, en remplaçant le cheminement laborieux de la réflexion par une réponse instantanée.

« J'ai l'impression qu'il prend ma créativité » : le témoignage de Jamal

Jamal est un passionné de dessin. Il utilisait ChatGPT pour trouver des idées, générer des images qui illustraient ce qu'il avait en tête, avant de les reproduire. L'outil est efficace, trop efficace. Les propositions étaient souvent « parfaites », et Jamal se contentait de les copier. Mais progressivement, il a réalisé quelque chose d'inquiétant : depuis qu'il utilisait l'IA, il n'avait plus d'idées par lui-même.

« Avant, je faisais mes propres histoires, mes propres dessins », explique-t-il. Aujourd'hui, il sent que sa source s'est tarie, remplacée par la synthèse algorithmique. C'est la béquille devenue prothèse. Au lieu de stimuler son imagination, l'IA l'a remplacée. Jamal est en train de comprendre que la créativité ne se résume pas à l'exécution finale, mais à tout le processus de tâtonnement et d'erreur qui précède. En sautant l'étape de l'idéation, il se coupe de sa propre capacité de création, confiant à la machine le soin de rêver à sa place.

Gueliora, 14 ans : le choix de redevenir auteur de ses devoirs

Le retour à l'humain est aussi visible dans le milieu scolaire. Gueliora, élève de collège à Strasbourg, a vécu l'expérience de la délégation intellectuelle et a choisi de rebrousser chemin. L'année dernière, submergée par la quantité de travail, elle a laissé l'IA faire ses devoirs à sa place. Le résultat immédiat semblait séduisant : moins d'efforts pour un résultat acceptable.

Mais la réalité l'a rattrapée. Sa moyenne est passée de 15-17 à 12. Le niveau a baissé, la compréhension des cours s'est évaporée. « Cette année, j'ai décidé de m'y prendre autrement », raconte-t-elle. « Je travaille par moi-même ». Elle a constaté que laisser l'IA travailler à sa place ne lui apprenait rien. Son retour au travail manuel, parfois laborieux, est vécu comme une reconquête. Elle a choisi de redevenir l'auteure de ses devoirs, de ses réussites comme de ses échecs, retrouvant ainsi la fierté de comprendre ce qu'elle écrit.

Charlie, 25 ans : « Un délire de technocrates »

Pour d'autres, le refus a été instinctif, sans même passer par la phase d'essai. Charlie, jeune journaliste radio associative au Mans, raconte qu'il ne lui est jamais venu à l'esprit d'utiliser l'IA. Jusqu'à récemment, il considérait cela comme un « délire de technocrates », une lubie lointaine qui ne concernait pas la vie réelle. Son ignorance de l'outil l'a protégé. Pendant longtemps, il ne savait même pas qu'elle était entrée à ce point dans les mœurs.

Son positionnement est intéressant car il montre que le refus peut aussi être une forme de préservation de l'authenticité. Pour un métier comme le journalisme, qui repose sur la vérification, le terrain et l'analyse personnelle, l'IA peut sembler être l'antithèse même du travail bien fait. Charlie représente ceux qui, par méfiance instinctive ou dérision, ont conservé une distance critique face à l'engouement collectif, refusant de voir le monde réduit à des prompts et des algorithmes.

« Je passe pour une réac » : le coût social du refus à contre-courant

Assumer le refus de l'IA ne va pas sans conséquences sur la vie sociale. Le sentiment de décalage évoqué par Benjamin se traduit souvent par des tensions concrètes avec l'entourage. Critiquer l'usage de l'IA devient une prise de position qui peut être mal perçue, suscitant de l'incompréhension, voire de l'hostilité. Le « décalage » n'est plus seulement philosophique, il est vécu dans les interactions quotidiennes, au point de devenir un sujet de conflit.

Les témoignages recueillis par la presse racontent des soirées gâchées, des discussions qui tournent vinaigre dès que l'on aborde le sujet. Celui qui refuse l'IA est rapidement perçu comme le « radical », l'empêcheur de tourner en rond, celui qui juge les autres. Cette inversion des rôles est douloureuse : le refusant se sent seul dans sa cohérence, tandis que les utilisateurs majoritaires se sentent attaqués dans leurs habitudes. Selon un article paru dans Le Temps, certains vont jusqu'à affirmer passer « tout bonnement pour une réac » à force de refuser ces outils.

Quand la critique de l'IA vaut un conflit avec ses proches

Pour ceux qui ont des convictions fortes, comme Benjamin, il est difficile de ne rien dire. Quand ils voient leurs proches déléguer des pans entiers de leur vie à une machine, ils réagissent. Mais cette critique est souvent mal reçue. Certains témoignent s'être fait « rembarrasser » pour avoir émis des réserves sur l'usage de ChatGPT pour rédiger un mail ou choisir un film.

La tolérance à la critique est faible. L'utilisation de l'IA est devenue une norme sociale, et remettre en cause cette norme revient à remettre en cause le groupe. L'utilisateur d'IA entend dire : « Pourquoi te compliquer la vie ? », alors que le refusant pense : « Pourquoi renoncer à ta liberté ? ». Ce dialogue de sourds crée un fossé qui peut parfois mener à l'isolement volontaire ou à la rupture de certains liens. La pression sociale pour se conformer aux nouveaux usages est telle que le silence devient souvent la seule stratégie de survie relationnelle pour les réfractaires.

L'étiquette « réac » : une disqualification qui stigmatise

L'argument le plus fréquent pour disqualifier le refus de l'IA est politique : « Tu passes tout bonnement pour une réac ». C'est une remarque qui frappe fort chez des jeunes souvent progressistes, soucieux d'écologie et de justice sociale. Leur refus de la technologie est perçu comme un conservatisme archaïque, un refus de la modernité comparable au refus des machines à laver au siècle dernier.

C'est pourtant un contresens total. Les motivations de ces jeunes sont souvent résolument modernes : défense de la planète, lutte contre l'exploitation du clic, refus du pouvoir des Gafam. Ils rejettent l'IA non pas parce qu'ils aiment le passé, mais parce qu'ils aiment l'avenir et craignent que l'IA ne le rende pas vivable. Cette étiquette de « réac » est une arme rhétorique pour ne pas avoir à débattre du fond, stigmatisant une minorité qui refuse de se laisser porter par la vague technologique majoritaire.

Une requête ChatGPT = 10 recherches Google : l'argument écologique du refus

Si le refus de l'IA peut sembler être un choix purement personnel ou éthique, il repose aussi sur une réalité concrète : l'impact environnemental. C'est l'un des piliers majeurs de la mobilisation des jeunes contre l'IA générative. L'argument n'est pas abstrait : il s'appuie sur des données chiffrées concernant la consommation énergétique et en ressources des infrastructures qui soutiennent ces modèles.

Pour une génération qui a grandi avec la menace du réchauffement climatique, la sobriété n'est pas un vain mot. Or, l'IA générative est une technologie vorace. Selon l'Agence internationale de l'énergie, poser une simple question à ChatGPT consommerait environ dix fois plus d'électricité que d'effectuer la même requête sur un moteur de recherche classique. Ce ratio de 1 pour 10 donne une mesure concrète de l'empreinte carbone cachée derrière chaque conversation avec une IA. Utiliser ces outils pour des tâches triviales devient alors incohérent avec les impératifs climatiques actuels.

« C'est comme conduire un 4x4 au lieu du vélo »

Pierre, 37 ans, producteur de documentaires, utilise une image frappante pour illustrer ce gaspillage énergétique : « C'est un peu comme conduire un 4x4 quand on pourrait prendre son vélo ! ». L'analogie est forte et parle aux jeunes. Utiliser l'IA pour des tâches triviales — écrire un SMS, résumer un article, choisir une recette — devient alors un acte irresponsable écologiquement.

C'est ce sentiment d'incohérence qui pousse beaucoup à la sobriété numérique. Ils tentent par ailleurs de réduire leur consommation de viande, de privilégier le train à l'avion, de trier leurs déchets. Utiliser une IA qui brûle des tonnes de carbone pour générer des images vides de sens viendrait annuler tous ces efforts. Pour eux, la question de l'IA se pose en les mêmes termes que celle de la mobilité ou de l'alimentation : comment vivre dans un monde fini sans tout saccager ?

Les trois arguments du manifeste toulousain

Cette préoccupation a franchi un cap avec la publication, en décembre 2025, d'un manifeste pour l'objection de conscience face à l'IA dans l'éducation, lancé par le collectif toulousain « Atelier d'écologie politique ». Ce texte, initialement réuni par 300 scientifiques, synthétise les arguments qui motivent le refus raisonné de l'IA.

Le manifeste repose sur trois piliers. D'abord, le gouffre énergétique et matériel : la consommation d'eau, de métaux rares et d'électricité est incompatible avec les accords climatiques. Ensuite, les dégâts sociaux : l'IA repose sur le « travail du clic » de milliers de travailleurs précaires, souvent au Sud, qui annotent et trient les données. Enfin, la concentration du pouvoir : confier l'intelligence à quelques firmes comme OpenAI ou les Gafam revient à leur donner un pouvoir « démiurgique » sur le savoir et la culture, sans contrôle démocratique.

2800 signatures d'enseignants : une résistance qui s'organise

Le mouvement ne se limite pas aux élèves. Le manifeste a trouvé un écho puissant chez les enseignants et les chercheurs. Selon Le Monde, il a recueilli près de 2800 signatures d'enseignants et d'enseignants-chercheurs. Pour Olivier Lefebvre, enseignant à l'université Toulouse Jean Jaurès, ce texte résonne avec un sentiment partagé par beaucoup : « un sentiment d'impuissance face à une mécanique dans les institutions qui poussent à adopter ces techniques avec une position de type fataliste ».

Ces enseignants refusent d'intégrer l'IA dans leurs cours, non pas par frilosité, mais par conscience professionnelle et éthique. Ils estiment que le déploiement de l'IA générative dans l'enseignement supérieur est incompatible avec les valeurs de rationalité et d'humanisme qu'ils sont censés représenter. Cette résistance institutionnelle offre un cadre légitime aux étudiants qui, à leur échelle, tentent de résister à la généralisation de l'assistance algorithmique.

Réussir sans l'IA : pari risqué ou avantage compétitif ?

Face à cette vague d'adoption massive, une question pragmatique se pose pour les refusants : est-il possible de réussir ses études ou de débuter sa carrière sans l'IA ? N'est-ce pas se handicaper volontairement dans un monde qui valorise la vitesse et l'efficacité ? C'est la grande inquiétude des parents et des éducateurs, qui craignent que ces jeunes ne soient pas « armés » pour le marché du travail.

L'enquête IFOP apporte un éclairage nuancé. Si seulement 53 % des jeunes voient l'IA comme une opportunité pour le monde du travail, 70 % jugent les métiers de l'IA attractifs pour leur propre avenir. Il y a là une forme de réflexe de survie professionnelle : on se dit qu'il faut comprendre l'IA pour espérer trouver un emploi. Pourtant, la réalité de terrain suggère que le refus de l'IA pourrait, à terme, devenir un atout différenciant. Dans un monde saturé de contenus générés par des machines, la pensée humaine originale pourrait redevenir une denrée rare.

Travailler deux fois plus pour le même résultat ?

Il est vrai que, dans l'immédiat, refuser l'IA implique un surcroît de travail. C'est ce que constatent les étudiants comme Benjamin ou Gueliora. Là où leurs camarades génèrent un plan de dissertation en dix secondes, ils passent des heures à lire et synthétiser. Ils travaillent « deux fois plus » pour un résultat formel peut-être similaire. Cependant, cette contrainte est aussi une école de la rigueur.

Ce travail supplémentaire n'est pas du temps perdu, c'est du temps investi dans la compréhension profonde. En faisant l'effort de lire les textes, de structurer leurs pensées sans assistance, ils développent des compétences critiques et analytiques qui risquent de s'atrophier chez les utilisateurs dépendants. La maîtrise du sujet, l'argumentation solide, la capacité d'improvisation à l'oral sont des compétences que l'IA ne peut pas remplacer sur le long terme, car elle ne permet pas de construire la structure mentale qui les soutient. Un rapport d'HEC souligne d'ailleurs que si 86 % des étudiants utilisent l'IA, l'enjeu crucial reste de ne pas perdre la capacité à juger de la qualité des productions générées.

85 % des jeunes réclament une éthique de l'IA

Paradoxalement, le refus radical n'est pas si isolé que cela sur le plan des valeurs. L'enquête IFOP montre que 85 % des jeunes jugent important que les formations à l'IA incluent des enseignements sur l'éthique et les impacts sociaux (dont 39 % le jugent « tout à fait important »). Même parmi les plus gros utilisateurs, il existe une inquiétude latente sur les dérives possibles.

Les 11 % de refusants ne sont donc pas une anomalie, mais plutôt l'expression la plus visible d'un continuum d'inquiétudes. Ils poussent à leur paroxysme des préoccupations qui sont partagées par une large majorité. Leur posture, loin d'être un rejet aveugle, sert de point d'ancrage pour un débat éthique que la jeunesse réclame massivement. Ils rappellent que la technologie n'est pas neutre et qu'elle doit être encadrée par des valeurs humaines fortes.

La pénurie de profils « sobres » comme opportunité future

À terme, on peut parier que les entreprises et les institutions rechercheront des profils capables de travailler sans assistance permanente. Dans un océan de contenus générés par l'IA et de profils formatés à la facilité, la pensée autonome, la capacité à vérifier l'information et à produire du sens authentique deviendront des denrées rares.

Le refus de l'IA aujourd'hui pourrait se transformer demain en un label de qualité et de fiabilité. Un diplômé capable de prouver qu'il a réalisé son mémoire ou son projet sans l'aide de ChatGPT ne prouve-t-il pas qu'il possède une rigueur et une persévérance supérieures ? La rareté de ces profils « sobres » pourrait en faire des atouts précieux dans des secteurs où la confiance, l'authenticité et l'expertise humaine restent primordiales. Loin d'être un handicap, la résistance à la facilité algorithmique pourrait bien devenir le marqueur des esprits les plus brillants de demain.

Conclusion : la discordance nécessaire

Le sentiment de « décalage » exprimé par Benjamin et ses pairs est le prix à payer pour une position de garde-fou. Ces jeunes adultes qui refusent de céder à l'IA ne sont pas des obstacles au progrès, ni des vestiges du passé. Au contraire, ils occupent une fonction sociale essentielle : celle de témoins. À l'instar des groupes témoins dans une expérience scientifique, ils permettent d'observer ce qui se passe lorsque l'on ne consomme pas la technologie, offrant ainsi un point de comparaison indispensable.

Leur refus n'est pas un refus du progrès, mais une contribution nécessaire à la diversité des rapports au numérique. En résistant, ils protègent l'espace de la pensée autonome, de la créativité humaine et de la sobriété écologique. S'ils sont aujourd'hui minoritaires et parfois incompris, ils préparent peut-être, par leur exigence, les termes d'un compromis futur où l'IA sera un outil parmi d'autres, et non une solution unique et obligatoire. Leur solitude, assumée, est le garant que l'homme reste au centre de l'humain.

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Questions fréquentes

Quelle est l'empreinte écologique de l'IA ?

Selon l'Agence internationale de l'énergie, une requête à ChatGPT consomme environ dix fois plus d'électricité qu'une recherche sur Google classique, représentant un gouffre énergétique incompatible avec la sobriété climatique pour beaucoup de jeunes.

Pourquoi les jeunes refusent-ils l'IA ?

Ce refus n'est pas de la technophobie, mais une démarche consciente motivée par la volonté de préserver l'autonomie cognitive, d'éviter l'atrophie de la créativité et de résister à une accélération technologique perçue comme nuisible socialement et politiquement.

Quel pourcentage de jeunes utilisent l'IA ?

Une enquête IFOP de 2025 révèle que 89 % des 16-25 ans ont déjà utilisé l'IA générative, dont 25 % ont recours à ces outils quotidiennement, laissant une minorité de 11 % qui s'en abstient délibérément.

L'IA atrophie-t-elle la créativité ?

Oui, selon plusieurs témoignages, l'utilisation de l'IA agit comme une béquille qui remplace le processus de réflexion. Des jeunes rapportent sentir leur créativité diminuer et leur capacité de penser par eux-mêmes se couper au profit de l'algorithme.

Sources

  1. Investigating the “Feeling Rules” of Generative AI and Imagining Alternative Futures – In the Library with the Lead Pipe · inthelibrarywiththeleadpipe.org
  2. Atlas - Le Monde : intelligences artificielles génératives - Atlas des flux · atlasflux.suptribune.org
  3. hec.edu · hec.edu
  4. ifop.com · ifop.com
  5. ladepeche.fr · ladepeche.fr
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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