Hugging Face n'entraîne pas d'intelligence artificielle. La plateforme héberge celle des autres : les modèles, leurs poids, et les jeux de données qui servent à les fabriquer. Au moment de l'annonce du rachat, Nvidia a avancé des chiffres qui disent l'échelle du lieu : plus de 18 millions d'utilisateurs, plus de 200 000 entreprises, au moins 3 millions de modèles et 500 000 jeux de données partagés. C'est le plus grand dépôt public de modèles et de jeux de données de l'IA contemporaine, et c'est précisément pour cela que le droit d'auteur l'a rattrapé.

Deux dossiers distincts occupent la plateforme. Le premier est judiciaire : une plainte pour contrefaçon déposée le 2 juillet 2026 par EVOX Productions, studio spécialisé dans la photographie automobile. Le second est capitalistique : le rachat par Nvidia, près de 13 milliards de dollars, que le département de la Justice américain examine désormais sous l'angle de la concurrence. Les deux posent la même question à deux étages : qui répond du contenu qui franchit cette porte, et à qui doit appartenir la porte ?
Une plainte de 100 000 photos, et un défaut au greffe
EVOX Productions LLC contre Stability AI, Inc. et autres, tribunal de district de Californie centrale, numéro 2:26-cv-07201, devant la juge Christina A. Snyder. Six défendeurs : les trois entités Stability AI, Runway AI, DeviantArt et Hugging Face. En cause, ces photos de voitures sur fond neutre, prises selon un protocole de studio invariable, qui alimentent les annonces de concessionnaires et les configurateurs de constructeurs. EVOX affirme que plus de 100 000 de ses images ont été aspirées dans les jeux de données utilisés pour entraîner Stable Diffusion, sans licence ni paiement.
La plainte ne se contente pas d'attaquer l'entraînement. Elle invoque la contrefaçon directe, la contrefaçon par contribution, mais aussi la suppression et la diffusion d'informations sur la gestion des droits, que le droit américain protège via l'article 1202 du titre 17. Et elle attaque frontalement l'argument préféré de l'industrie - le modèle apprend des concepts, il ne copie pas - en soulignant que la formule studio d'EVOX est si répétable que la reproduction ressemble moins à une moyenne statistique qu'à une photocopieuse.
C'est sur ce dossier que s'est produit l'incident procédural. Selon un observateur spécialisé du contentieux IA qui suit l'affaire en temps réel, Hugging Face, pourtant assignée, n'a pas répondu à la plainte. Le greffe a donc inscrit un défaut au sens de la règle 55(a) des règles fédérales de procédure civile américaines. Les trois autres défendeurs, eux, ont répondu : la procédure se poursuit normalement contre Stability, Runway et DeviantArt.
EVOX peut désormais demander au juge un jugement par défaut au titre de la règle 55(b)(2), étape où la question des dommages est examinée. Mais le tribunal peut aussi annuler ce défaut "pour juste motif" en vertu de la règle 55(c). Un défaut n'est pas une décision sur le fond : il ne dit rien de la légalité de l'hébergement d'un jeu de données. On ignore, à ce stade, pourquoi la plateforme n'a pas répondu : aucun élément public n'explique cette absence.
Le précédent existe pourtant : des défauts ont déjà été obtenus dans les affaires visant Anna's Archive et WeLib, où les défendeurs ne comparaissaient pas. Nouveauté ici : le défaillant est une société en cours de rachat pour près de 13 milliards de dollars. Un défaut se lève ; il n'en constitue pas moins une ligne désagréable dans un dossier de cession.
Sur le montant, gardons la tête froide. Le droit américain permet jusqu'à 150 000 dollars par oeuvre en cas de contrefaçon délibérée. Multiplié par 100 000 images, le calcul devient abstrait - les tribunaux n'accordent pratiquement jamais le maximum sur un tel volume. L'arme est rhétorique et sert de levier de négociation, pas de facture.
Rien n'indique d'ailleurs qu'EVOX compte s'arrêter là : le plaignant poursuit la même logique contre Stanford à propos du jeu d'images ImageNet, et une analyse universitaire du dossier relève qu'une ordonnance de juillet 2025 a fait droit à une demande de rejet partiel formulée par l'université. Autrement dit, la théorie "héberger un jeu de données construit par aspiration, c'est contrefaire" a déjà été testée, et partiellement écartée.
Héberger des données n'est pas héberger des poids
C'est ici qu'intervient la seule décision de justice connue sur une question voisine. Le 4 novembre 2025, il y a un an, la High Court de Londres rendait son jugement dans Getty Images contre Stability AI, sous la plume de Joanna Smith. Getty y alléguait que 7,3 millions de ses oeuvres avaient servi à entraîner Stable Diffusion v1 et 4,4 millions la v2, en passant par le jeu de données LAION-5B - lui-même distribué via Hugging Face.
Pendant et après le procès, Getty a abandonné l'essentiel : ses prétentions en droit d'auteur sur l'entraînement et sur les images générées. Ne restait qu'une question, secondaire mais décisive pour notre sujet : Stability avait-elle commis une contrefaçon secondaire en rendant les poids de ses modèles téléchargeables au Royaume-Uni, via Hugging Face ? La réponse est non. La juge a accepté qu'un poids de modèle puisse être un "article" au sens du droit britannique, mais Getty a concédé, en accord avec les experts des deux camps, que ces poids ne contiennent aucune copie de ses oeuvres. Or on ne peut distribuer une "copie contrefaisante" au sens de l'article 27(3) du Copyright, Designs and Patents Act s'il n'y a pas de copie. Getty n'a obtenu que des constats de contrefaçon de marque "extrêmement limités", pour les premières versions du modèle.
En clair : un jeu de données constitué par aspiration est un empilement de copies d'oeuvres protégées ; les poids d'un modèle sont un ensemble de paramètres numériques, dans lesquels la cour britannique n'a vu aucune copie. Aux deux extrémités de la chaîne, l'exposition juridique n'est donc pas la même. C'est le côté données qui reste le point faible - et c'est bien celui qu'EVOX vise.

Trois limites, cependant, empêchent d'en tirer une règle générale. Le jugement est britannique et ne lie pas un tribunal californien ; la question du fair use américain n'y était pas posée ; et rien n'exclut qu'une démonstration de mémorisation - un modèle restituant une oeuvre protégée à l'identique - change la donne pour les poids à l'avenir. Les constats limités sur les marques rappellent par ailleurs que la contrefaçon n'est pas le seul angle d'attaque.
La doctrine américaine, elle, s'est déplacée ces dernières années vers un point précis : l'entraînement pourrait relever du fair use ; la constitution, en revanche, d'une bibliothèque de copies piratées, non. Le risque ne porte plus sur "ce qu'on fait des livres", mais sur "comment on les a obtenus". Or c'est exactement la position d'un hébergeur public de jeux de données.
Le retrait arrive toujours trop tard
Hugging Face n'est pas un conduit passif, et ne s'en cache pas. En octobre 2023, la plateforme a rendu inaccessible le jeu de données Books3 après une demande de retrait du groupe danois Rights Alliance, qui y avait identifié environ 150 titres publiés par ses membres. La page du jeu de données affichait alors la mention devenue célèbre : "defunct and no longer accessible due to reported copyright infringement". La plateforme publie même, en accès libre, un jeu de données recensant ses propres notifications de retrait.
Le problème est structurel : le retrait a posteriori fonctionne mal pour un jeu de données. Un film piraté se retire d'un lien ; un corpus massif, une fois téléchargé, dupliqué et rediffusé, reste en circulation quelque part. La plateforme se protège, le titulaire de droits ne récupère presque rien. C'est précisément pourquoi certains plaignants ne visent plus le retrait mais l'acte d'héberger.
D'où l'insistance d'EVOX, si l'on en croit une analyse détaillée de sa plainte, sur la chronologie : plusieurs milliers de distributions auraient eu lieu avant que Hugging Face n'enregistre un agent désigné au titre du Digital Millennium Copyright Act - le sésame administratif qui conditionne l'immunité de la section 512. Prudence : il s'agit là d'une allégation du plaignant, pas d'un fait établi. Mais l'argument montre où se déplace le combat. La question n'est plus "la plateforme a-t-elle obéi à une notification ?", elle est "à partir de quand pouvait-elle prétendre au bouclier ?".
Nvidia achète le péage, le DOJ regarde
Début septembre 2026, Nvidia annonçait le rachat de Hugging Face pour près de 13 milliards de dollars. Jensen Huang, son patron, justifiait l'opération en promettant qu'elle allait "élargir l'accès à l'IA pour les développeurs et les institutions du monde entier". Il s'agit du deuxième plus gros rachat de l'histoire du groupe, après environ 20 milliards de dollars pour des actifs de Groq. Le rapprochement le plus parlant reste GitHub, racheté pour 7,5 milliards de dollars par Microsoft en 2018 : un dépôt de code devenu infrastructure.
Fin octobre, Reuters révélait que le département de la Justice s'interrogeait sur l'impact du rachat sur la concurrence ; CNBC a confirmé l'enquête auprès d'une personne proche du dossier. La crainte, telle que la résume la presse spécialisée : que Nvidia mette la main sur un point de distribution clé de l'écosystème IA. Nvidia ne vend pas de modèles, il vend des puces ; mais contrôler l'endroit où les développeurs cherchent, testent et comparent les modèles, c'est décider ce qui sera optimisé, et pour quel matériel.
Les deux dossiers convergent sur le même actif. D'un côté, un risque juridique qui pèse sur l'hébergement de données ; de l'autre, une concentration de marché sur la distribution des modèles. Et un arbitrage économique qu'il faut regarder en face : si l'hébergement d'un corpus aspiré devient une contrefaçon en soi, la facture tombera d'abord sur ceux qui ne peuvent pas signer de chèques de licence - laboratoires universitaires, petits hébergeurs, projets open source - pendant que les grands groupes négocieront des accords avec les ayants droit. Un durcissement de la responsabilité peut donc renforcer les positions dominantes qu'il prétend encadrer.
L'argument inverse est tout aussi solide : le régime actuel de notification et de retrait n'a pas empêché la constitution de corpus entiers sans autorisation, et les ayants droit supportent seuls le coût d'une surveillance permanente. Les deux constats sont vrais en même temps ; c'est ce qui rend le dossier insoluble par slogans.
Ce que cela change pour ceux qui téléchargent
Trois réflexes, pour qui utilise ces ressources au travail.
La popularité n'est pas un titre de propriété. Un modèle ou un jeu de données en tête des tendances n'a pas été validé juridiquement ; il a été téléchargé beaucoup de fois. La fiche du jeu de données, quand elle existe, indique une provenance - encore faut-il la lire avant de l'intégrer à un produit.
Le retrait ne remonte pas le temps. Les corpus supprimés continuent de circuler sous forme de duplicatas et de fourches ; une page "defunct" n'est pas un certificat de conformité pour ce que vous possédez déjà.
La responsabilité, enfin, ne s'arrête pas à l'hébergeur. Si vous entraînez ou affinez un modèle pour une entreprise, la question de la provenance des données vous appartient, quel que soit le sérieux de la plateforme d'où elles viennent.
Reste la vraie question, celle qu'un défaut inscrit au greffe ne tranchera pas : héberger un jeu de données est-il, en soi, un acte de contrefaçon ? La seule décision de justice connue sur la question voisine a répondu non pour les poids de modèles. Pour les données, rien n'est jugé, et le dossier californien vient à peine de commencer. Pendant ce temps, la porte change de mains. Vérifier d'où vient un corpus avant de s'en servir n'est pas de la paranoïa : c'est aujourd'hui la seule diligence qui dépend encore de vous.