Joueurs de rugby en pleine mêlée lors d'un match sur un terrain engazonné.
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Rugby : santé mentale, LNR et dispositifs d'écoute pour les joueurs

Face aux suicides et au burnout, la LNR lance un numéro d'écoute et des actions pour briser le tabou de la santé mentale dans le rugby français. Découvrez comment le sport évolue pour protéger ses joueurs.

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Le rugby français, longtemps marqué par le mythe du guerrier indestructible, fait face à une réalité brutale et implacable. Derrière les plâtres, les chocs et les victoires éclatantes, se cache une souffrance psychologique silencieuse qui frappe les athlètes de haut niveau. Depuis quelques années, une succession de drames personnels a sonné comme un électrochoc nécessaire, forçant les instances dirigeantes à sortir du déni pour aborder ce sujet tabou. La Ligue nationale de rugby (LNR) a dû admettre que la santé mentale de ses joueurs n'était pas une simple question de caractère, mais un enjeu de santé publique majeur exigeant des mesures concrètes.

« Sept suicides en dix ans » : le traumatisme qui a réveillé le rugby français

L'ampleur de la crise a frappé de plein fouet le monde du rugby, révélant une fragilité insoupçonnée chez ces athlètes perçus comme des titans. Le chiffre est glaçant et résonne comme un avertissement dans les couloirs des stades : sept suicides en dix ans au sein de la communauté rugbystique française. C'est le chiffre avancé par Raphaël Poulain, ancien ailier du Stade Français, qui a lui-même frôlé le pire. Cette accumulation de tragédies n'est plus une série malheureuse, mais un symptôme structurel d'un système sous tension extrême, où la pression mentale rivalise avec l'impact physique des mêlées.

Parmi ces drames, le cas de Jordan Michallet a particulièrement bouleversé la communauté. Ouvreur du Rouen Normandie Rugby, ce joueur de 30 ans s'est donné la mort en janvier 2022. Sa disparition a laissé un vide immense et soulevé des questions lancinantes sur l'isolement du sportif professionnel, même loin des feux de la rampe des plus grands clubs. Mais ce n'est pas l'apanage des joueurs en fin de carrière ou en difficulté sportive. Le récent effondrement de Pierre Mignoni, le manager du RC Toulon, illustre que même au sommet de la hiérarchie, la machine peut gripper.

L'histoire de Pierre Mignoni est édifiante à plus d'un titre. En janvier 2026, le technicien varois a dû s'éloigner des terrains pour un mois, victime d'une « décompression » sévère, un terme pudique pour désigner un burnout total. À son retour, son témoignage a été saisissant de lucidité sur l'état dans lequel l'avait mis la surcharge de travail et la pression du résultat. Il a confié avoir sombré dans un épuisement physique et mental tel qu'il en a perdu ses repères les plus élémentaires. « Je suis quelqu'un qui ne dort pas énormément, environ cinq ou six heures par nuit, mais là j'ai dormi cinq jours d'affilée », a-t-il révélé. Cette confession d'un homme d'habitude si combatif montre que personne, pas même les managers les plus chevronnés, n'est à l'abri d'une rupture.

Joueurs de rugby en pleine mêlée lors d'un match sur un terrain engazonné.
Joueurs de rugby en pleine mêlée lors d'un match sur un terrain engazonné. — (source)

Raphaël Poulain, l'ancien qui a frôlé le pire pour alerter les autres

Raphaël Poulain incarne aujourd'hui la résilience et l'espoir, mais son parcours a failli s'arrêter définitivement. Ancien ailier du Stade Français entre 1998 et 2005, il a connu l'enfer de la dépression et du burn-out. À la fin de sa carrière, il n'a pas su gérer le passage du statut de star adulée à celui de « monsieur tout le monde ». Ce vide existentiel l'a poussé au bord du suicide, culminant par une tentative dramatique. Heureusement, il s'est sorti de cette spirale grâce à une reconstruction profonde, mêlant théâtre et psychanalyse.

Aujourd'hui, il utilise son histoire pour briser les tabous. Il a fondé l'association Néohéros, qui est devenue un partenaire essentiel de la LNR pour la prévention en santé mentale. Son rôle ne se limite pas à parler de son passé ; il intervient activement dans les clubs pour sensibiliser les jeunes joueurs. Sa présence rappelle à tous que la fragilité n'est pas une faute, mais une condition humaine que le maillot bleu ou blanc ne protège pas contre la souffrance intérieure.

Pierre Mignoni : quand le manager de Toulon s'effondre

Le cas de Pierre Mignoni est particulièrement intéressant car il touche au cœur du pouvoir décisionnel. En tant que manager, il est celui qui impose la pression, qui demande l'excellence et qui gère les carrières. Pourtant, il a cédé sous le poids des attentes. Son arrêt maladie forcé a envoyé un message puissant aux autres membres du staff : demander de l'aide n'est pas un aveu d'incompétence, c'est un acte de gestion responsable.

Son témoignage sur le sommeil — passer de quelques heures par nuit à une léthargie de cinq jours — illustre parfaitement la nature du burnout. Ce n'est pas juste de la fatigue ; c'est un arrêt total du système biologique et psychique. Ce moment d'arrêt a permis de mettre en lumière que la santé mentale ne doit pas être sacrifiée sur l'autel de la performance, quel que soit le rang hiérarchique.

Portrait d'un homme en veste noire posant devant un fond en planches de bois.
Portrait d'un homme en veste noire posant devant un fond en planches de bois. — (source)

« Cacher ses faiblesses pour faire ses preuves » : le vestiaire, territoire du silence

Si les dispositifs d'aide existent, pourquoi tant de joueurs continuent-ils à souffrir en silence ? La réponse réside dans la culture très spécifique du vestiaire, un lieu clos où règne une loi non écrite : celle de la force invincible. Dans cet univers, montrer une faille est perçu comme un signe de faiblesse qui pourrait coûter cher. Le rugby est un sport de combat, et sur le terrain comme dans les vestiaires, l'adversaire est partout. Pour un professionnel, la concurrence pour le maintien de son contrat ou une place dans le XV titulaire est féroce et permanente.

Florian Ninard, ailier du Stade Rochelais et joueur expérimenté, a livré une analyse lucide de ce fonctionnement. Il décrit une réalité paradoxale : des hommes qui passent cinq heures par jour ensemble, qui partagent la douleur, l'effort et la sueur, mais qui restent fondamentalement seuls face à leurs angoisses. Dans un groupe de quarante professionnels, tous n'ont pas leur place assurée. Cette précarité crée un climat de défiance mutuelle où chacun verrouille ses émotions pour ne pas donner prise à un rival potentiel. Le maître-mot devient donc la dissimulation : il faut cacher ses faiblesses pour faire ses preuves.

Cette culture du silence est renforcée par l'image historique du rugbyman. Pendant longtemps, le « dur à cuire », celui qui encaisse les plaquages sans broncher et qui revient jouer blessé, a été célébré comme l'idéal à atteindre. Cette masculinité toxique, bien qu'en déclin dans la société, persiste encore dans certains vestiaires. Elle dissuade les joueurs de se plaindre, de peur d'être étiquetés comme fragiles ou mentalement instables, ce qui pourrait sonner le glas de leur carrière.

La citation de Florian Ninard : la loi du silence dévoilée

Le témoignage de Florian Ninard est crucial pour comprendre l'isolement du joueur moderne. Lorsqu'il explique que « les affinités sont réduites » malgré la promiscuité du quotidien, il pointe du doigt l'impératif de performance. Les liens humains passent au second plan dès lors qu'il s'agit de gagner sa place. Si un joueur confie à un coéquipier qu'il va mal, il prend le risque que cette information circule, voire qu'elle soit utilisée contre lui par l'encadrement ou par un concurrent.

Action de jeu entre des rugbymen portant des maillots noirs aux accents jaunes.
Action de jeu entre des rugbymen portant des maillots noirs aux accents jaunes. — (source)

C'est une stratégie de survie malheureuse mais rationnelle dans un environnement ultra-concurrentiel. Le joueur apprend à construire un mur autour de ses émotions, transformant le vestiaire, qui pourrait être un lieu de soutien, en un espace de surveillance mutuelle. C'est pour briser ce mur que la LNR et ses partenaires tentent aujourd'hui de changer le narratif, valorisant l'entraide et la transparence plutôt que la dissimulation.

Le mythe du « dur à cuire » face à la réalité contemporaine

L'image traditionnelle du rugbyman stoïque doit évoluer face à des pressions qui n'ont plus rien à voir avec celles d'il y a vingt ans. Aujourd'hui, le joueur est soumis à un matage constant : les réseaux sociaux scrutent leurs moindres faits et gestes, la médiatisation est permanente, et le calendrier sportif ne laisse aucun répit. Les attentes sont exponentielles, venant des supporters, des sponsors et des dirigeants.

Face à cette avalanche de sollicitations, le modèle ancien du guerrier silencieux est obsolète et dangereux. Il ne permet pas de gérer le stress psychologique moderne. Il est essentiel de comprendre que la résilience mentale ne s'obtient pas par le déni ou l'endurcissement aveugle, mais par la reconnaissance de ses limites et la capacité à demander du renfort lorsque le mur est atteint. Le rugby doit passer de la culture de la force brute à celle de la force intelligente.

Le 05.56.79.58.14 et le million d'euros : ce que la LNR a vraiment mis en place

Consciente de l'urgence de la situation, la LNR n'est pas restée les bras croisés. Elle a mis en place des mesures concrètes, structurées et budgétées pour accompagner ceux qui souffrent. Au cœur de ce dispositif se trouve une cellule psychologique d'écoute et d'orientation. C'est une réponse directe aux chiffres alarmants de l'étude Harris Interactive réalisée pour la Fondation FondaMental, qui révèle qu'un jeune sportif de haut niveau sur cinq ressent un mal-être psychologique.

Session de sensibilisation sur la santé mentale destinée aux joueurs de rugby.
Session de sensibilisation sur la santé mentale destinée aux joueurs de rugby. — (source)

La pièce maîtresse de ce système est une ligne d'écoute téléphonique anonyme : le 05.56.79.58.14. Ce numéro est une véritable bouée de sauvetage. Il permet à tout joueur, membre de staff ou même dirigeant, de contacter un professionnel de santé mentale 24h/24 et 7j/7. L'anonymat est garanti, ce qui est absolument crucial. Pour un professionnel qui craint pour son contrat, la sécurité de savoir que cet appel ne sera pas tracé ni révélé à son club est la condition sine qua non pour oser franchir le pas.

Cependant, la LNR ne s'est pas contentée d'ouvrir une ligne téléphonique. Elle a lancé un programme ambitieux reposant sur trois piliers : la prévention, la détection et la prise en charge. Cela inclut des ateliers de sensibilisation dans les clubs, menés par d'anciens joueurs comme Raphaël Poulain, Rodrigo Capo Ortega ou Juan Imhoff. L'investissement financier est à la hauteur de l'enjeu, avec un budget d'un million d'euros sur quatre ans dédié exclusivement à la santé mentale. C'est la preuve que l'institution prend le problème à bras-le-corps.

40 appels en une saison : qui utilise vraiment la ligne d'écoute ?

Les chiffres de la première saison d'activité de cette cellule sont parlants. 40 personnes ont fait appel au numéro d'écoute. C'est à la fois peu au regard de la population totale des rugbymen professionnels, et énorme en termes de détresse humaine représentée. Ce qui est le plus frappant dans ces statistiques, c'est la répartition des appelants : la moitié d'entre eux étaient des jeunes issus des centres de formation.

Ce chiffre met en lumière une vulnérabilité particulière chez les jeunes joueurs qui tentent de percer. Ils se trouvent à une charnière critique, loin de leur famille souvent, soumis à une pression intense pour signer leur premier contrat pro. Contrairement aux cadors installés qui ont parfois un réseau plus solide, les jeunes sont souvent désemparés face à l'ampleur des enjeux. Le fait qu'ils représentent 50 % des appels suggère que les campagnes de prévention touchent leur cible, mais aussi que cette population est en première ligne face au risque psychologique.

Pourquoi les psychologues sont obligatoires en centre de formation… mais pas en équipe première

Joueur de l'Union Bordeaux Bèles debout sur le terrain lors d'un match.
Joueur de l'Union Bordeaux Bèles debout sur le terrain lors d'un match. — (source)

Il existe une contradiction frappante dans l'organisation actuelle du rugby français. L'aide psychologique est devenue une obligation institutionnelle dans les centres de formation. Le cahier des charges de la LNR impose aux clubs de fournir un suivi psychologique aux jeunes espoirs. C'est une avancée majeure qui permet de dépister les problèmes tôt et d'accompagner les transitions difficiles.

Pourtant, cette obligation ne s'étend pas aux équipes premières. Pour un joueur professionnel établi, la présence d'un psychologue au club est optionnelle, dépendant de la volonté du président ou du manager. C'est un paradoxe : on considère que les jeunes ont besoin d'être protégés, mais on suppose que les adultes doivent savoir se gérer seuls. Or, comme l'a prouvé le cas de Pierre Mignoni, l'expérience et l'âge ne protègent pas de l'effondrement. Uniformiser l'accès aux soins psychologiques pour tous les niveaux de pratique professionnelle semble être la prochaine étape logique pour la LNR.

Un jeune sur cinq en détresse : les centres de formation, laboratoires de la pression

Les centres de formation sont les coulisses où se forge le rugby de demain, mais ils sont aussi des laboratoires de pression intense. L'adolescence et la jeune adulte sont déjà des périodes charnières pour la construction de l'identité. Y ajouter l'impératif de performance sportive de très haut niveau crée un cocktail explosif. L'étude Harris Interactive mentionnée précédemment ne fait que confirmer ce que les observateurs du rugby remarquent sur le terrain : un jeune sur cinq souffre de mal-être psychologique.

Pour ces jeunes, l'enjeu est brutal et binaire : réussir à devenir professionnel ou être écarté. Cette pensée binaire laisse peu de place à l'erreur ou au doute. Ils sont souvent arrachés à leur environnement familial dès l'âge de 15 ou 16 ans pour s'installer dans une ville inconnue, vivant en internat, loin de leurs amis d'enfance. Le rugby devient leur seul horizon, et la peur de l'échec devient une angoisse constante, tapie au fond de chaque entraînement.

Cette situation n'est pas sans rappeler la pression que subissent de nombreux jeunes hors du monde sportif. La peur de rater son orientation, l'anxiété liée aux résultats scolaires ou la comparaison permanente sur les réseaux sociaux créent un contexte sociétal global anxiogène. Le rugby agit comme un miroir grossissant de ces tensions, les portant à un niveau d'intensité extrême à cause de l'enjeu financier et médiatique qui pèse sur les épaules de ces « gamins dans des corps d'adultes ».

Moment de pause ou de blessure pour un joueur en maillot rouge au milieu du terrain.
Moment de pause ou de blessure pour un joueur en maillot rouge au milieu du terrain. — (source)

« Gamins dans des corps d'adultes » : quand le rêve tourne au cauchemar

L'expression « gamins dans des corps d'adultes » résume parfaitement la situation de ces jeunes espoirs. Physiquement, ils sont souvent prêts à encaisser les chocs du rugby moderne très tôt. Mais mentalement et émotionnellement, ils sont encore en construction. On leur demande de gérer des carrières, des contrats et des médiatisations quand ils devraient être préoccupés par leurs examens ou leurs premières amours.

Cette précocité forcée peut transformer le rêve de devenir rugbyman en cauchemar. La précarité de leur statut est un poids lourd. Un joueur de centre de formation ne signe souvent son premier contrat professionnel que vers 20 ou 21 ans. Jusque-là, il vit avec l'épée de Damoclès d'une non-reconduction qui peut tomber à tout moment à cause d'une blessure ou d'une forme passagère. Cette insécurité psychologique permanente est un terreau fertile pour les troubles anxieux et la dépression.

L'analogie avec la pression scolaire et les réseaux sociaux

Il est essentiel de ne pas isoler le mal-être des jeunes rugbymen du reste de la société. La pression qu'ils ressentent est l'amplification de celle que vivent la plupart des jeunes de leur génération. À l'ère du numérique, la comparaison est devenue malheureusement omniprésente. Sur les réseaux sociaux comme Instagram, chaque jeune est confronté à la réussite apparente des autres, créant un sentiment d'insuffisance constant.

Pour le jeune joueur, ce phénomène est décuplé. Sa performance est notée, commentée et critiquée en public chaque week-end. L'erreur est visible par tous. Cette pression ressemble à celle de l'élève qui craint l'échec scolaire, mais avec une visibilité et des enjeux financiers bien supérieurs. Comprendre cette analogie permet de mieux saisir pourquoi les outils de prévention doivent être adaptés à cette génération, en utilisant par exemple des formats digitaux ou des plateformes d'écoute en ligne qui correspondent à leurs habitudes de consommation.

Entraîneur donnant des instructions tactiques à son équipe lors d'un entraînement.
Entraîneur donnant des instructions tactiques à son équipe lors d'un entraînement. — (source)

« Comme une entorse, cela se soigne » : normaliser la fragilité mentale

La transformation culturelle nécessaire passe aussi par le langage. La manière dont on nomme les choses détermine la manière dont on les traite. Longtemps, les problèmes de santé mentale ont été vus comme des défauts de caractère ou des manques de volonté. Aujourd'hui, l'approche change radicalement pour se rapprocher du modèle médical pur et dur. L'idée centrale, portée par des professionnels comme Lorène Delcor, psychologue du Montpellier Hérault Rugby (MHR), est de normaliser la fragilité mentale en la comparant aux blessures physiques courantes dans le sport.

Cette analogie est puissante : si un joueur se tord la cheville sur un exploit, personne ne lui dira de « s'accrocher » ou de « forcer » pour continuer à jouer. Il sera soigné, rééduqué et remis sur pied progressivement. Pourquoi en serait-il autrement pour une blessure de l'esprit ? En traitant la dépression, l'anxiété ou le burn-out avec le même sérieux qu'une entorse ou une rupture des ligaments, on retire la honte qui y est attachée. On passe du registre de la faiblesse morale à celui de la blessure sportive banale.

Cette évolution du vocabulaire est essentielle pour désamorcer les jugements au sein du vestiaire. Dire « je vais voir le psy » devrait être aussi naturel et banal que dire « je vais voir le kiné ». C'est toute une éducation collective qui est en marche, portée par les psychologues de club et les initiatives de la LNR. La présence de ces spécialistes se démocratise, lentement mais sûrement, dans les structures sportives, devenant un maillon indispensable de la chaîne de performance.

Le témoignage de Lorène Delcor : la révolution du vocabulaire

Lorène Delcor, avec son expérience au sein du MHR, souligne une évolution fondamentale : « Les difficultés peuvent être assimilées à une entorse, cela se prend en charge et se soigne ». Cette phrase, simple en apparence, est une petite révolution. Elle replace la santé mentale dans le champ de la compétence médicale et sportive, et non plus dans le flou artistique de la psychologie de comptoir.

Le siège de la Ligue Nationale de Rugby.
Le siège de la Ligue Nationale de Rugby. — (source)

Cela permet aussi de rassurer les joueurs sur leur avenir. Une blessure physique soignée correctement permet de revenir à son niveau antérieur. Il en va de même pour la santé mentale. Enlever la peur du stigmate est le premier pas vers la guérison. Quand un joueur comprend que demander de l'aide ne signe pas son arrêt de mort sportif mais constitue au contraire une étape vers son retour à la meilleure forme, il est plus enclin à franchir la porte du cabinet médical.

Bernard Dufour et l'analogie avec l'entreprise : « pris dans un engrenage »

Bernard Dufour, président de la commission médicale de la LNR, apporte un éclairage complémentaire en comparant la situation des rugbymen à celle des salariés d'entreprise. Il utilise une image forte : celle de l'engrenage. « Quand vous réussissez vos objectifs, votre niveau de vie suit… mais vous êtes coincé ». Cette phrase résume parfaitement le piège de la réussite professionnelle.

Le joueur performant gagne bien, vit confortablement, mais il devient prisonnier de son niveau de vie et des attentes qui pèsent sur lui. Il ne peut pas se permettre de lâcher prise, car les conséquences financières et sociales seraient immédiates. Cette pression ressemble à s'y méprendre à celle d'un cadre supérieur ou d'un dirigeant d'entreprise sous pression constante des actionnaires. Reconnaître cette similitude permet de sortir du cliché du sportif privilégié qui n'a qu'à « jouer au ballon » pour comprendre que la charge mentale qui pèse sur eux est réelle et structurelle.

Demander de l'aide, un acte de force : ce que le rugby peut enseigner à tous

Le rugby, par son histoire et ses valeurs, a une opportunité unique de devenir un vecteur de changement pour la société entière. En traitant la question de la santé mentale avec sérieux et bienveillance, le monde ovale envoie un message fort à des millions de pratiquants et de supporters. L'ancien modèle de virilité, basé sur l'invulnérabilité, est en train d'être remplacé par un modèle plus mature et plus courageux : celui de l'homme qui connaît ses limites et ose les exprimer.

Finale du Top 14 entre l'ASM et le Stade Français disputée sur un terrain rempli de spectateurs.
Finale du Top 14 entre l'ASM et le Stade Français disputée sur un terrain rempli de spectateurs. — Fabienkhan / CC BY-SA 2.5 / (source)

Les « soupapes de sécurité » mises en place par la LNR ne sont pas des pis-aller ou des signes de décadence. Ce sont des outils de performance. Un esprit sain dans un corps sain n'est plus juste une maxime philosophique, c'est une réalité opérationnelle pour gagner des matchs sur la durée. Le rugby nous enseigne que la vraie force n'est pas de tout encaisser en silence, mais d'avoir l'intelligence de se préserver pour durer. C'est un message qui résonne bien au-delà des pelouses, touchant autant l'entreprise que l'école ou le sport amateur.

Les dispositifs existent, il faut maintenant oser les utiliser

Le travail de fond est accompli : la LNR a créé la cellule, mis le budget, formé les staffs et sensibilisé les joueurs. Le numéro 05.56.79.58.14 est actif, les psychologues sont présents dans les centres de formation. Le cadre est sécurisé. L'étape suivante, sans doute la plus difficile, est celle de l'appropriation par les individus. Il faut que les joueurs, et particulièrement les plus âgés qui servent de modèles, osent utiliser ces dispositifs sans complexes.

C'est un changement de comportement qui prend du temps. Il faut briser des décennies de culture du « silence d'abord ». Mais chaque fois qu'un joueur ose dire « je ne vais pas bien » et est accueilli avec respect plutôt qu'avec mépris, il trace un chemin pour ceux qui le suivront. L'épidémie de suicides et de burnout peut être enrayée, à condition que la parole se libère définitivement.

Un modèle pour d'autres mondes : école, entreprise, sport amateur

Cette évolution du rugby professionnel contient des leçons précieuses pour d'autres secteurs. Dans l'entreprise, où le burn-out est aussi une réalité préoccupante, mettre en place des espaces de parole sécurisés et garantir l'anonymat des demandes d'aide pourrait sauver des vies. Dans le milieu scolaire, où la pression de la réussite pèse lourd sur les épaules des adolescents, normaliser le recours au soutien psychologique est tout aussi urgent.

Le rugby amateur pourrait également s'inspirer de cette démarche. Même si les enjeux financiers sont moindres, la pression de la performance et du groupe existe aussi. Les clubs pourraient former des capitaines ou des éducateurs aux premiers secours psychologiques. En définitive, le message que veut porter le rugby d'aujourd'hui est universel : prendre soin de sa tête n'est pas un acte de faiblesse, c'est la condition première pour rester debout, sur le terrain comme dans la vie.

Conclusion

La santé mentale dans le rugby n'est plus une anecdote, c'est un pilier central de la gestion du sport moderne. Grâce au courage de ceux qui ont témoigné, comme Raphaël Poulain ou Pierre Mignoni, et à la détermination de la LNR, des filets de sécurité ont été tendus. Il est crucial de se rappeler que demander de l'aide est un acte de force, pas une admission de faiblesse. Les dispositifs mis en place, du numéro d'écoute à l'intégration des psychologues, sauvent déjà des vies et dessinent les contours d'un rugby plus humain. Au-delà du terrain, cette démarche offre une perspective inspirante pour tous les milieux confrontés à la pression de la performance, prouvant que la vulnérabilité assumée est le premier pas vers la résilience.

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Questions fréquentes

Quel numéro d'écoute pour les rugbymen ?

La LNR a mis en place la ligne 05.56.79.58.14, accessible 24h/24 et 7j/7, qui garantit un anonymat total pour les joueurs, le staff et les dirigeants.

Pourquoi le silence règne-t-il au vestiaire ?

La culture du vestiaire valorise la force invincible et perçoit l'expression d'une faille comme un signe de faiblesse qui pourrait nuire à la carrière du joueur.

Quel budget la LNR consacre-t-elle à cela ?

La LNR a investi un million d'euros sur quatre ans pour financer un programme de prévention, de détection et de prise en charge en santé mentale.

Qui appelle le plus la ligne d'écoute ?

La moitié des 40 appelants lors de la première saison étaient des jeunes issus des centres de formation, particulièrement vulnérables face à la pression.

Sources

  1. Rugby : «C’est important d’avoir des soupapes de sécurité...» Pourquoi la santé mentale est devenue un enjeu majeur pour la LNR · lefigaro.fr
  2. Ligue nationale de rugby — Wikipédia · fr.wikipedia.org
  3. leparisien.fr · leparisien.fr
  4. lnr.fr · lnr.fr
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Thomas Rabot @terrain-pro

Ancien handballeur en nationale 3, je vis le sport avec passion même si mon genou m'a dit stop. Coach sportif à Dijon, je regarde tout : foot, basket, tennis, sports de combat, e-sport. J'analyse les perfs avec un œil technique mais accessible. Les stats, c'est bien, mais je préfère raconter les histoires humaines derrière les résultats. Le sport, c'est pas que des chiffres – c'est des gens qui se dépassent.

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