Un 6-0 en Ligue des champions, deux buts signés Senny Mayulu et David Boly, une entrée de Quentin Ndjantou pour le dernier quart d'heure : le PSG a offert au football français sa vitrine préférée, celle d'un club qui écrase l'Europe avec ses Titis. Le lendemain, l'Observatoire du football du CIES a publié un chiffre qui dit l'inverse. Depuis le début de la saison 2026-2027, 9,9 % seulement des minutes jouées en Ligue 1 l'ont été par des joueurs formés dans le club qui les emploie. La moyenne des cinq exercices précédents était de 12,6 %.

La question mérite d'être reformulée, parce que celle que l'on se pose habituellement est mal posée. Le débat sur "les jeunes formés au club dans les effectifs" ne dit rien : les joueurs formés en France ne manquent pas dans les groupes professionnels, ils les traversent - parfois très vite, parfois sans y apparaître du tout. Ce que mesure le CIES, c'est du temps de jeu. Et son critère est plus strict que le label français : il faut avoir passé au moins trois saisons dans le club entre 15 et 21 ans. Un joueur recruté à 17 ans et lancé à 19 ne compte pas. Dit autrement, les 9,9 % mesurent la part du championnat que les clubs français se fournissent eux-mêmes en joueurs.
Un écart entre un exercice et une moyenne de cinq ans ne fait pas une tendance à lui seul. Mais les relevés antérieurs de l'Observatoire vont dans le même sens, et ils sont plus sévères encore quand on les regarde club par club.
À Rennes, la plus réputée des académies de France est dernière du classement
Rennes ferme la marche de la Ligue 1 avec 1,5 % de minutes accordées à ses joueurs formés. Un club de ce rang, avec cette réputation, dernier sur ce critère : le cas résume à lui seul le paradoxe français.
Le contraste est d'autant plus violent que le club breton reste une référence sur tous les autres indicateurs. Le CIES recensait en janvier 2026 vingt-neuf joueurs formés au Stade Rennais évoluant dans les cinq grands championnats européens - quatrième total d'Europe derrière Barcelone, le Real Madrid et le PSG - pour 22 599 minutes cumulées, davantage que les joueurs formés à Paris à la même date. Sept Rennais figuraient dans la première liste de Zinédine Zidane en septembre 2026, soit un nom sur trois, comme l'a souligné le président Arnaud Pouille.
Le modèle est même d'une rentabilité rare : 9 à 10 millions d'euros par an consacrés à la formation, près de 300 millions d'euros de ventes en cinq ans, selon les chiffres relayés par RMC. C'est ce ratio qui justifie les 40 millions investis par la famille Pinault dans la Piverdière, inaugurée le 2 octobre 2026, où le centre de formation jouxte désormais l'équipe professionnelle à une cour de distance.

Mais le vertige du ratio cache un arbitrage. Jérémy Jacquet avait disputé 1 853 des 1 980 minutes possibles lors de la phase aller 2025-2026 ; Liverpool l'a acheté cet hiver. Kader Meïté comptait cinq buts en Ligue 1 quand Al-Hilal l'a recruté le 1er février 2026. Désiré Doué est parti au PSG à l'été 2024 ; il a terminé deuxième du trophée Kopa l'année suivante. À chaque fois, la question n'est pas de savoir si Rennes sait former - il sait - mais combien de temps il consent à garder.
Le classement de la FFF, publié en juillet 2026, dit la même chose par l'autre bout. Après trois titres consécutifs en 2023, 2024 et 2025, Rennes a reculé derrière le PSG et Toulouse. Le motif tient en un critère, celui du temps de jeu en équipe première, sur les cinq que l'instance évalue : professionnalisation, sélections nationales, scolarité, représentation européenne et minutes avec les pros. L'académie qui forme le plus ne fait pas jouer le plus, et l'institution qui la note le lui reproche déjà.
Vendre un jeune, la seule recette à effet immédiat
L'explication économique est documentée, et elle n'a rien de mystérieux. Les droits télévisés domestiques de la Ligue 1 sont passés de 467 millions d'euros en 2021-2022 à 226 millions trois ans plus tard, puis à environ 180 millions la saison dernière. En 2026-2027, les 78,5 millions versés par BeIN pour un match par journée disparaissent. La manne CVC - 1,5 milliard d'euros pour 13 % de la société commerciale de la LFP, dont près de 1,2 milliard redistribué aux clubs - a surtout servi à payer des salaires, des transferts et de la dette, pas à transformer le modèle.
Les comptes publiés par la DNCG donnent la mesure du trou. Sur 2024-2025, le résultat des opérations hors mutations, c'est-à-dire l'activité courante avant ventes de joueurs, s'élève à -1,2 milliard d'euros. Le résultat des mutations atteint 743 millions, deux fois plus qu'en 2020-2021 (321 millions). Cette ligne représentait environ 17 % des produits des clubs il y a quatre ans ; elle en pèse désormais plus du quart. Le mercato 2026 a porté la balance à un record de 726 millions d'euros d'excédent, avec 1,33 milliard de ventes pour 605 millions d'achats.
À cette contrainte s'ajoute la règle européenne. Le nouveau cadre de l'UEFA plafonne progressivement le coût de l'effectif à 70 % des revenus, salaires, amortissements de transferts et commissions d'agents compris. Une vente produit alors un double effet : elle dégage une plus-value et supprime le salaire ainsi que l'amortissement restant. Pour un joueur formé au club, qui n'a pas ou presque pas d'amortissement à effacer, la plus-value est proche de la totalité du chèque. C'est l'actif le plus rentable du bilan, et celui dont la cession améliore le plus vite les ratios. L'OM (59,9 millions d'euros d'excédent) et Strasbourg (101,45 millions), tous deux sous mesures de l'UEFA, pèsent à eux deux 22 % de la balance positive du championnat.
Le tout repose sur un acheteur dominant : la Premier League a dépensé 4,5 milliards d'euros lors du dernier mercato, plus que les quatre autres grands championnats réunis (3,3 milliards). La France produit et valorise, mais ne contrôle pas la demande.
Sauf que Le Havre et Toulouse font exactement l'inverse
La démonstration financière a une faille : elle n'explique pas la géographie du classement. Le Havre, l'un des plus petits budgets de l'élite, accorde 27,9 % de ses minutes à ses joueurs formés. Toulouse, avec un recrutement piloté par la data, suit à 24,9 %. Lens (17,7 %) complète le podium, devant Nice (17 %). Le PSG, budget sans équivalent, n'est que huitième. Strasbourg (3,1 %) et le Paris FC (1,9 %), clubs aux nouveaux propriétaires ambitieux, ferment la marche avec Rennes.
Autrement dit, la taille du budget et le prestige de l'académie ne déterminent pas mécaniquement l'usage des jeunes. Le modèle de recrutement et la philosophie de construction d'effectif comptent au moins autant. Et le contre-exemple fonctionne dans les deux sens : au moment de la publication de l'étude, Le Havre n'avait toujours pas gagné un match de la saison. Faire jouer ses jeunes ne suffit pas à faire une politique sportive : c'est un choix qui a un coût en points.
La Ligue 1 n'a pas toujours été ce championnat-là
Il faut aussi mesurer ce qui a changé. En novembre 2023, le CIES plaçait Lyon deuxième des cinq grands championnats pour la part de minutes accordées à ses joueurs formés, avec 45,6 %, derrière l'Athletic Bilbao (68,9 %) et devant la Real Sociedad. En janvier de la même année, l'OL culminait à 52,1 %, Montpellier quatrième. Un club français pouvait donc figurer au sommet européen de ce classement ; il y a trois ans, c'était la norme lyonnaise, pas l'exception.
Aujourd'hui, la donne s'est inversée. La Liga tourne à 19,8 % de minutes "maison", en hausse de 2,5 points sur cinq ans, portée par Bilbao (59,7 %), la Real Sociedad (36,9 %) et Barcelone (32,9 %). La Serie A et la Bundesliga plafonnent à 6,4 %, la Premier League à 5 %. La Ligue 1, à 9,9 %, n'est plus le mauvais élève du continent - elle est devenue un championnat européen banal, coincé entre les modèles espagnol et anglais. Ce n'est pas rien, mais ce n'est plus l'argument de vente.
Ce que coûte une saison de patience
Reste à savoir qui paie. D'abord le club formateur lui-même, quand son académie devient une ligne de trésorerie : un jeune vendu à 18 ans, avant d'avoir joué, rapporte autant ou plus qu'un titulaire de 24 ans, et coûte infiniment moins. Ensuite le championnat, qui perd une partie de son identité - et de sa valeur narrative, donc commerciale : la Ligue 1 vend du "Made in France" qu'elle ne montre plus guère.
Le risque est surtout de voir ce cercle vertueux s'inverser. Le savoir-faire français repose sur une réputation entretenue par les ventes : les meilleurs gamins de 14 ans signent à Rennes ou à Lyon parce que Dembélé, Camavinga et Doué y sont passés. Si la promesse implicite - une passerelle vers l'équipe première - se réduit à quelques apparitions en Coupe, ce sont les clubs concurrents, allemands ou anglais, qui capteront les meilleurs profils à 16 ans. L'avantage compétitif décrit par Le Figaro, cette capacité à détecter, lancer vite et revendre cher, suppose encore de lancer.
Le modèle a enfin une fragilité comptable évidente : il dépend d'un marché que les clubs français ne pilotent pas. Un ralentissement des achats anglais, un durcissement des règles financières, et les 9 à 10 millions annuels investis dans la formation de Rennes deviennent une charge sans contrepartie immédiate. Personne, dans ce schéma, n'a intérêt à ce que la musique s'arrête.
Il existe pourtant des leviers, et ils sont déjà en partie actionnés : le classement fédéral intègre le temps de jeu, ce qui coûte des places - et de la réputation - aux clubs qui ne font pas jouer leurs jeunes. On peut juger le signal faible au regard des centaines de millions en jeu. C'est précisément là que se situe le débat : la Ligue 1 n'a pas un problème de production, elle a un problème de prix. Celui qu'il faudrait accepter de payer pour garder deux saisons de plus des joueurs que l'Europe achète bien plus cher qu'ils ne coûtent à former. Tant que ce prix restera hors de portée, les Titis continueront de briller - ailleurs.