La génération Z, née entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, brouille les pistes de la sociologie contemporaine en matière de sexualité. Contrairement aux idées reçues qui la dépeignent comme une génération hypersexualisée et libérée de tous tabous, la réalité statistique révèle une tout autre histoire. Les jeunes adultes d'aujourd'hui semblent en réalité moins actifs sexuellement que leurs aînés, tout en revendiquant une diversité d'identités et de pratiques jamais égalée. Plongeons au cœur de ce fascinant paradoxe, où la fréquence des rapports baisse alors que l'exploration des désirs s'élargit.

Un paradoxe moderne entre ouverture d'esprit et abstinence relative
Cette section d'ouverture pose le paradoxe central documenté par toutes les recherches : la Gen Z est simultanément la génération la plus sexuellement diverse ET la moins active sexuellement de l'histoire moderne. Comment une génération peut-elle à la fois repousser les frontières des genres et des orientations, tout en semblant faire moins l'amour que la génération précédente ? C'est cette tension fondamentale qui définit l'approche moderne de l'intimité et mérite une analyse approfondie.
Un quart des 18-24 ans n'a jamais eu de relations sexuelles
Les chiffres issus des recherches du Kinsey Institute en 2022 sont sans appel et constituent un véritable séisme sociétal. Un jeune adulte sur quatre, dans la tranche d'âge des 18-24 ans, n'a jamais eu de relations sexuelles avec un partenaire. Ce chiffre marque une rupture nette avec les générations passées, où l'initiation sexuelle survenait généralement plus tôt dans le cursus de la vie adulte. Selon l'Institute for Family Studies, la Gen Z est tout simplement la moins active sexuellement des jeunes cohorts de l'histoire moderne enregistrée.
La disparité entre les genres est également frappante : si l'on regarde plus en détail, on constate que un homme sur trois déclare n'avoir jamais eu de rapport, contre une femme sur cinq. De plus, 44 % des jeunes hommes de la Gen Z n'ont pas eu de relation amoureuse pendant leurs années d'adolescence. Cette inversion des rôles traditionnels, où les hommes semblent désormais plus en retrait, interroge les dynamiques de séduction actuelles et la pression sociale qui pèse sur chaque sexe.
Une identification LGBTQ+ en explosion historique
En parallèle de ce recul de l'activité, on observe une explosion spectaculaire de la fluidité identitaire. Près de 25 % de la génération Z s'identifie désormais comme LGBTQ+, ce qui représente plus du double de la moyenne observée dans la population générale, qui tourne autour de 10 %. Un sondage Gallup révèle même que 21 % des répondants américains de la Gen Z se définissent comme LGBTQ+, contre seulement 7,1 % en moyenne tous groupes d'âge confondus.
Il ne s'agit pas simplement d'une étiquette, mais d'une remise en question profonde des catégories strictes. Les études montrent que 71 % de cette génération pense que chaque sexualité est unique et ne rentre pas forcément dans des cases rigides comme l'hétérosexualité ou l'homosexualité classiques. Par ailleurs, 68 % considèrent qu'il est crucial pour la société d'accepter la diversité sexuelle, et 65 % déclarent être ouverts dans leur choix de partenaires sexuels. Cette ouverture d'esprit massive coexiste donc étrangement avec une baisse de la pratique effective, créant un paysage sexuel polarisé entre identité complexe et abstinence relative.
Un nouveau rapport à l'intimité qui redéfinit les codes
Ce paradoxe est le fil conducteur indispensable pour comprendre les transformations actuelles. On ne peut pas saisir les nouvelles pratiques sexuelles de la Gen Z sans d'abord appréhender ce contexte contre-intuitif. C'est ce terreau, fait d'attentes élevées en matière de respect de soi et de fluidité, mais aussi d'anxiété sociale, qui permet l'émergence de nouveaux codes. La génération Z ne refuse pas la sexualité : elle tente de la réinventer selon des termes qui lui sont propres, avec une exigence d'authenticité et de consentement qui modifie profondément les règles du jeu amoureux.
Cette redéfinition passe par une reflexion constante sur ce que signifie vraiment « avoir une vie sexuelle épanouie ». Pour beaucoup de jeunes adultes, la sexualité ne se mesure plus à l'aune de la fréquence ou du nombre de partenaires, mais plutôt à la qualité des connexions établies et au respect de leurs propres limites. Cette approche marque une rupture significative avec les générations précédentes, pour qui l'activité sexuelle régulière était souvent considérée comme un marqueur incontournable de la vie adulte.
Le déclin de l'activité sexuelle : des chiffres qui interpellent
Après avoir posé le paradoxe, cette section examine en détail les données statistiques du déclin d'activité sexuelle. Les tendances lourdes indiquent un changement structurel dans la façon dont les jeunes adultes intègrent la sexualité dans leur vie, et ce, indépendamment de leur orientation.
Une chute historique de l'activité sexuelle hebdomadaire
Les données compilées par l'Institute for Family Studies dressent un tableau saisissant de l'évolution des mœurs sur les dernières décennies. En 1990, 55 % des adultes âgés de 18 à 64 ans déclaraient avoir une activité sexuelle hebdomadaire. Trente ans plus tard, en 2024, ce chiffre a chuté à 37 %. Cette baisse de 18 points n'est pas une simple fluctuation, mais une tendance historique lourde qui touche l'ensemble de la population, avec un impact particulièrement marqué sur les plus jeunes.
Cela signifie qu'une part significative de la population ne considère plus l'activité sexuelle régulière comme un composant central ou obligatoire de son quotidien ou de son équilibre de vie. Le sexe n'est plus cette activité quasi rituelle qui rythmait automatiquement la vie des adultes en couple. Cette transformation révèle un changement profond dans la hiérarchie des priorités et des sources de bien-être, où le développement personnel, la carrière et les loisirs numériques occupent désormais une place prépondérante.
Le report de la vie conjugale et ses conséquences
Ce déclin de l'activité sexuelle est intimement lié à la transformation de la vie sentimentale et conjugale. La part des 18-29 ans vivant avec un partenaire, qu'il soit marié ou en cohabitation, est passée de 42 % en 2014 à seulement 32 % en 2024. Cette chute de dix points en une décennie illustre le report de l'installation en couple et la précarisation des relations durables chez les jeunes adultes.
Or, la cohabitation reste un puissant catalyseur de la fréquence des rapports sexuels. En vivant davantage seuls ou en colocation, et en retardant l'âge du premier engagement sérieux, les jeunes adultes se privent mécaniquement des opportunités régulières d'intimité physique qu'offrait le mariage traditionnel ou le concubinage stable. Cette évolution reflète également des réalités économiques : l'incertitude de l'emploi, le coût du logement et les difficultés financières repoussent les projets de vie commune, avec des conséquences directes sur la vie intime.
L'impact de l'actualité politique sur la vie intime
Il est impossible d'analyser la sexualité de la Gen Z aux États-Unis sans mentionner l'impact juridique et politique majeur de l'annulation de l'arrêt Roe v. Wade en 2022. La journaliste Carter Sherman, auteure d'une enquête approfondie sur le sujet, souligne que cette décision a provoqué « un changement générationnel » dans l'approche du sexe. Pour beaucoup de jeunes femmes hétérosexuelles, la menace qui pèse sur les droits reproductifs a instillé une anxiété profonde face aux risques de grossesse non désirée.
Le sexe n'est plus seulement un acte de plaisir ou de connexion, il est redevenu un calcul de risque, freinant l'abandon et la spontanéité, et poussant vers une plus grande vigilance, voire une certaine réserve, dans l'exploration sexuelle. Comme le note Sherman, les termes de notre vie sexuelle sont souvent définis en dehors de la chambre à coucher : dans les écoles, les tribunaux et les législatures. Cette dimension politique de l'intimité pèse lourdement sur les comportements individuels.
Technologie, porno et pandémie : les facteurs du bouleversement
Cette section explore les facteurs explicatifs du déclin identifiés par la recherche. La technologie a façonné le cerveau et les attentes de cette génération, modifiant profondément le rapport à l'autre et au corps.
Cette vidéo explore en profondeur pourquoi la génération Z évite l'intimité physique, analysant les racines psychologiques et sociétales de ce phénomène.
L'éducation sexuelle fragilisée par la crise sanitaire
La crise sanitaire mondiale a agi comme un accélérateur de problèmes latents, particulièrement dans le domaine de l'éducation sexuelle. Comme le rapporte Carter Sherman dans son livre « The Second Coming », de nombreux cours d'éducation sexuelle ont été soit supprimés, soit transférés sur Zoom pendant les confinements et la période post-pandémique. Cette distanciation a créé un vide pédagogique inquiétant.
Les enseignants, nerveux à l'idée que des parents écoutent ou s'offusquent du contenu à distance, ont souvent censuré leurs propos. De leur côté, les parents se sont montrés « incroyablement en colère » contre l'éducation sexuelle à l'école. Résultat : une génération de jeunes adultes se retrouve avec des lacunes importantes de connaissances, comblées par des sources peu fiables comme la pornographie ou les réseaux sociaux. Sherman note que l'éducation sexuelle qui existe désormais dans les écoles publiques américaines se concentre souvent sur l'abstinence plutôt que sur une approche complète du consentement et de la santé sexuelle.
La pornographie comme éducateur par défaut
Face au déficit d'éducation sexuelle structurée, la pornographie est devenue, par défaut, le principal vecteur d'apprentissage pour de nombreux jeunes. Cependant, cette « éducation » a des conséquences dévastatrices sur l'image qu'ils se font de la sexualité. Les témoignages recueillis par Sherman révèlent que beaucoup de jeunes se sentent « abîmés sexuellement » par leur consommation de porno.
Ils expliquent que les contenus extrêmes, souvent violents ou dégradants, ont normalisé ce que l'on appelle le « rough sex » (sexe brutal) et ont déformé leurs attentes et leurs performances. Près d'un tiers des vidéos pornographiques contiennent des scènes de kink, BDSM ou sexe brutal. Ce qu'ils voient à l'écran est si éloigné de la réalité du couple et de la communication que cela crée un malaise durable, voire une incapacité à profiter du sexe réel, jugé ennuyeux ou décevant par rapport à la fiction surdimensionnée des écrans.
Smartphones et réseaux sociaux au cœur de la transformation
Enfin, il ne faut pas sous-estimer l'impact de l'économie de l'attention portée par les smartphones. La Gen Z est la première génération entièrement née dans le numérique et celle qui passe le plus de temps sur les réseaux sociaux. L'infini du divertissement en ligne, les notifications constantes et la validation sociale captent une part majeure de l'énergie mentale et du temps libre qui, auparavant, aurait pu être consacrée à la séduction ou à l'intimité.
Le cerveau, surstimulé par des dopamines rapides et faciles (likes, vidéos courtes), peut trouver difficile de s'engager dans les interactions lentes, parfois maladroites et exigeantes que nécessite la vraie intimité sexuelle. Sherman souligne que l'internet a transformé l'apprentissage de la sexualité : alors que les générations précédentes étaient limitées à quelques bribes de contenu, aujourd'hui, il suffit d'allumer un ordinateur ou un téléphone pour accéder à n'importe quel type de sexualité, et probablement quelques-unes qu'on ne souhaitait pas voir.
Applications de rencontre et fatigue numérique : l'amour au temps du swipe
Les outils numériques ont transformé la rencontre amoureuse et, paradoxalement, pu contribuer au déclin de l'activité sexuelle. Les applications de rencontre, censées faciliter les connexions, ont créé de nouveaux obstacles psychologiques et pratiques qui complexifient le passage du virtuel au réel.
L'illusion du choix infini et la paralysie décisionnelle
Les applications de rencontre ont introduit une mécanique redoutable dans la quête amoureuse : le « swipe »Ce geste de balayage rapide, qui tranche en une fraction de seconde le sort d'un profil, dissimule en vérité un mécanisme psychologique pernicieux. Face à ce qui semble être un réservoir inépuisable de prétendants, les usagers sombrent dans ce que les spécialistes appellent« paralysie du choix ».
Plus les options sont nombreuses, plus la décision devient difficile et anxiogène. Le profil parfait semble toujours à un swipe de distance, générant une quête perpétuelle qui empêche l'ancrage dans une relation réelle. Cette dynamique contraste radicalement avec les modes de rencontre traditionnels, où le pool de partenaires accessibles était limité géographiquement et socialement, encourageant ainsi l'investissement dans les relations existantes plutôt que la recherche permanente de mieux ailleurs.
Le phénomène du ghosting et ses conséquences émotionnelles
L'autre face sombre de la rencontre numérique réside dans les comportements de rupture silencieuse. Le « ghosting », cette pratique consistant à disparaître sans explication après avoir échangé ou même rencontré quelqu'un, est devenu monnaie courante chez la Gen Z. Ce phénomène génère une méfiance généralisée qui contamine l'ensemble des interactions amoureuses.
Après avoir été « ghosté » plusieurs fois, nombreux sont ceux qui développent une armure émotionnelle, refusant de s'investir pleinement par peur de revivre ce rejet brutal et incompréhensible. Ce cycle de déception et de protection nuit considérablement à la construction d'une intimité authentique et durable. La relation devient une série de transactions prudentes plutôt qu'un espace de vulnérabilité partagée, freinant d'autant le passage à l'acte sexuel dans un contexte de confiance insuffisante.
La fatigue du swipe et le retour vers le réel
Étonnamment, cette saturation numérique engendre des comportements de réaction. De plus en plus de jeunes adultes expriment une « swipe fatigue », cet épuisement face à la mécanique déshumanisante des applications. Certains désinstallent purement et simplement ces plateformes pour retourner vers des modes de rencontre plus organiques : lieux de travail, cercles d'amis, activités associatives ou événements culturels.
Ce mouvement de balancier révèle une prise de conscience collective : la quantité de connexions virtuelles ne remplace pas la qualité d'une rencontre en chair et en os. Néanmoins, ce retour vers le réel demande des compétences sociales que la génération n'a pas toujours pu développer, créant un nouveau défi dans l'apprentissage de la séduction hors écran et contribuant, dans la phase de transition, à la baisse globale de l'activité sexuelle.
Le nouveau vocabulaire de l'amour sans étiquettes
Les pratiques changent, et le vocabulaire aussi. Le refus des étiquettes rigides est une caractéristique marquante qui permet de naviguer dans cet espace d'incertitude amoureuse.
L'émergence d'un langage relationnel flou
Les termes traditionnels comme « petit ami » ou « petite amie » semblent désormais désuets pour une grande partie de la jeunesse. Une étude menée à la Western University a mis en lumière l'émergence d'un vocabulaire flou et flexible pour décrire les relations. On parle désormais de « seeing someone » (voir quelqu'un), de « hookups » (aventures d'un soir sans lendemain), ou de « friends with benefits » (amis avec avantages).
Dans certains milieux, on utilise des termes argotiques comme « wheeling » au lycée, ou « it's a thing » pour décrire une situation qui n'a pas encore de nom officiel. À Toronto, certains influencés par la culture jamaïcaine parlent de « ting » pour désigner une relation informelle. Comme l'explique un participant à l'étude : « Dating est un terme plus substantiel qui indique la longévité. Je pense que les gens ont peur de dire 'on sort ensemble', donc pendant un moment ils disent 'c'est un truc'. » Ce refus de nommer les choses permet de maintenir une distance de sécurité et d'éviter la pression des attentes sociétales liées au statut de couple.
Swouple, Wanderlove et Self-love : les nouveaux concepts amoureux
Cette évolution s'accompagne de néologismes qui reflètent les nouvelles réalités amoureuses. Le terme « Swouple » désigne un couple formé via des applications de rencontre par « swipe » (glisser). Le « Wanderlove » reflète la volonté de 66 % des jeunes de voyager pour l'amour, avec 41 % prêts à traverser les frontières nationales pour leur partenaire, indiquant une ouverture au monde mais aussi peut-être une difficulté à s'ancrer localement.
Enfin, le concept de « Self-love »L'estime de soi s'impose comme une valeur cardinale : près de 70 % des jeunes placent leur épanouissement individuel au premier rang. Pour une majorité écrasante (88 %), s'accepter pleinement constitue une condition sine qua non à toute vie de couple harmonieuse — une exigence qui, lorsque le sentiment de suffisance n'est pas atteint, peut différer l'engagement.« prêt ». Cette priorisation du développement individuel représente un changement majeur par rapport aux générations précédentes, où la mise en couple était souvent considérée comme une étape naturelle et nécessaire de l'âge adulte.
La protection psychologique par le flou
Ce vocabulaire mou et ces relations informelles ne sont pas uniquement le fruit du hasard, ils répondent à une nécessité psychologique. Beaucoup de jeunes choisissent les relations casual pour se protéger de la souffrance potentielle. La peur de l'engagement, la peur que la relation ne fonctionne pas, les problèmes de confiance et le « risque de l'inconnu » expliquent ce flou entretenu.
Comme l'explique une participante à l'étude de la Western University sous le pseudonyme Pearl : « Je pense que le manque d'engagement vient d'une peur de l'engagement et d'une peur que ça ne marche pas, et de devoir dire 'on a rompu'. » En refusant de définir la relation, on s'octroie le droit de sortir sans formalités et l'illusion d'être moins vulnérable. C'est une stratégie d'auto-préservation qui, paradoxalement, peut empêcher la construction de liens profonds et sécurisants.
La révolution kink et l'exploration des fantasmes
Si la Gen Z fait moins de sexe, elle explore davantage de pratiques quand elle en fait. La qualité de l'expérience sexuelle prime désormais sur la quantité, avec une curiosité marquée pour des pratiques autrefois marginales.

BDSM et fantasmes : une curiosité générationnelle sans précédent
Les données issues du partenariat entre l'application Feeld et le Kinsey Institute révèlent une explosion de l'intérêt pour les pratiques kink. 56 % de la Gen Z rapporte avoir des fantasmes BDSM, contre 52 % chez les Millennials, 31 % chez la Gen X et seulement 12 % chez les Baby Boomers. C'est une augmentation spectaculaire qui montre que l'imaginaire érotique de la jeunesse s'est radicalement transformé.
De plus, 55 % des utilisateurs de la Gen Z sur Feeld affirment avoir découvert un nouveau « kink » (fétiche ou pratique spécifique) depuis leur inscription, faisant d'eux la génération la plus exploratoire. Cela démontre une volonté d'exploration active et une ouverture d'esprit concernant la variété des plaisirs possibles, loin de la pénétration vaginale standard. Cette curiosité pour le kink s'accompagne cependant d'une exigence forte de consentement et de communication, transformant ces pratiques autrefois taboues en espaces d'expérimentation sécurisée.
La diversification concrète des pratiques intimes
Cette diversification se traduit également par des pratiques concrètes. Selon les données du Kinsey Institute de janvier 2024, 32 % des couples hétérosexuels ont essayé la pénétration anale, soit une hausse de 9 points par rapport à 2015. Cela illustre une mutation profonde de la sexualité hétérosexuelle, qui s'éloigne du modèle purement reproductif ou « missionnaire » pour intégrer des formes de plaisir variées et récréatives.
L'exploration du corps et de ses zones érogènes s'étend bien au-delà des sentiers battus, brouillant les frontières entre ce qui était considéré comme des pratiques « homo » ou « hétéro ». Cette évolution reflète également une meilleure information sur les pratiques sexuelles et une diminution des tabous qui entouraient autrefois certaines formes de plaisir. Les recherches Google pour « sex friend » ont d'ailleurs augmenté de 157 % en 2023, montrant un intérêt croissant pour des arrangements sexuels décomplexés.
Sexe toys, nudes et redéfinition de l'acte sexuel
Enfin, la définition même de ce que constitue une relation sexuelle s'élargit. La pénétration n'est plus reine : 81 % des Gen Y et Z considèrent d'ailleurs qu'elle n'est pas « obligatoire » pour qu'un rapport soit satisfaisant. La génération Z intègre la pénétration, la fellation, la sodomie, le sexe manuel (masturbation) et l'utilisation de sextoys comme des aspects importants de la sexualité, dépassant largement la classique « position du missionnaire ».
On observe une démocratisation massive de l'usage des sextoys, y compris en couple, pour varier les plaisirs et découvrir de nouvelles sensations. La pratique des « nudes » (envoi de photos dénudées) s'est banalisée, devenant une forme courante de sexualité à distance, particulièrement appréciée dans les relations éloignées. Les couples se concentrent désormais davantage sur le sexe oral, la masturbation mutuelle et les caresses sensuelles plutôt que sur la seule pénétration. La sexualité s'infiltre ainsi dans le numérique, créant une continuité entre le virtuel et le réel.
#MeToo et la révolution du consentement
Le déclin de l'activité peut aussi s'interpréter positivement : des rapports plus choisis et plus consentés. Le refus n'est plus perçu comme un rejet, mais comme un droit fondamental.
Le consentement comme nouvelle norme relationnelle
La sociologue Marie Bergström, de l'Institut National d'Études Démographiques (INED), observe une transformation majeure des normes relationnelles. Elle affirme que « ce n'est plus exceptionnel de refuser ». Le consentement est devenu une norme centrale, particulièrement pour les femmes. Aujourd'hui, refuser un rapport non désiré ou s'opposer à une pratique spécifique ne relève plus de l'exceptionnel mais du quotidien respectable.
Bergström note qu'il n'est plus rare de discuter de ce qu'on aime et n'aime pas. Ce changement de paradigme signifie que le sexe qui a lieu est potentiellement plus « voulu » et plus consensuel. Le déclin statistique de l'activité pourrait donc cacher une amélioration qualitative : moins de rapports « obligés » ou subis, mais des expériences davantage alignées avec les désirs réels des individus. Le mouvement #MeToo a créé une nouvelle culture du consentement qui transforme profondément les dynamiques intimes.
Les « pure teens » et la quête de relations significatives
Il est crucial de nuancer le récit alarmiste d'une génération qui aurait « raté » sa vie sexuelle. Si les Gen Z font moins de sexe, c'est peut-être parce qu'elles sont plus à l'écoute de leurs limites et moins enclines à céder à la pression sociale pour « faire comme tout le monde ». L'étiquette de « pure teens », parfois utilisée aux États-Unis pour décrire cette abstention relative, ne doit pas être synonyme d'ascétisme triste.
Selon le National Survey of Sexual Health and Behavior, entre 2009 et 2018, la proportion d'adolescents rapportant aucune activité sexuelle a augmenté d'environ 50 %. Cette évolution peut au contraire refléter une forme d'autonomie et une quête de relations plus significatives, loin de la performance quantitative. Un étudiant interrogé par WNYC expliquait qu'après avoir essayé les relations casual, il avait réalisé : « En fait, je déteste ça. Je pense que j'aime secrètement l'intimité, donc je ne vais plus faire ça. »
L'héritage complexe du mouvement Me Too
Cependant, l'héritage du mouvement Me Too reste complexe. S'il a aidé les jeunes femmes à identifier les situations d'agression et de harcèlement, il n'a pas toujours été suivi de réformes concrètes facilitant la vie sexuelle. Comme le soulignent les analyses, les changements ont été surtout institutionnels (formations RH, politiques d'entreprise), laissant les jeunes femmes avec une conscience aiguë des dangers mais souvent sans outils concrets pour naviguer sereinement dans la séduction.
La peur du harcèlement ou du malentendu peut paralyser l'initiative et contribuer paradoxalement au recul des interactions. La journaliste Carter Sherman espère néanmoins que les gens pourront regarder vers l'avenir plutôt que de tenter de revenir à ce qu'elle appelle le « conservatisme sexuel ». Les inventions technologiques depuis les années 1950 — contraception, internet, droits des femmes — ont irréversiblement transformé le paysage, et c'est dans ce contexte nouveau que la Gen Z doit construire son rapport à l'intimité.
Conclusion : réinventer l'intimité plutôt que la fuir
La génération Z ne renonce pas à la sexualité, elle tente de la réinventer selon ses propres termes, avec une exigence d'authenticité et de respect qui modifie durablement les codes amoureux.
Ce que le paradoxe nous apprend sur l'avenir de l'intimité
Le constat est clair : la génération Z ne fuit pas l'intimité, elle tente de la redéfinir. Le paradoxe apparent entre une baisse de la fréquence des rapports et une explosion de la diversité des fantasmes révèle une génération qui refuse le « sexe par défaut ». Elle privilégie la qualité sur la quantité, le consentement sur l'obligation, et l'exploration personnelle sur la performance sociale.
C'est une transition douloureuse et parfois confuse, mais qui porte la promesse de rapports plus authentiques et respectueux. Pour ceux qui se sentent perdus face à ces nouvelles attentes ou qui abordent la sexualité avec appréhension, il est essentiel de se rappeler que l'exploration doit se faire à son propre rythme, sans pression. Des ressources comme des guides sur la première fois : guide pour une sexualité épanouie sans stress peuvent offrir des repères rassurants dans ce paysage en mutation.
L'équilibre fragile entre exploration et protection
L'avenir de la vie amoureuse et sexuelle se jouera sans doute dans la capacité de cette génération à trouver un équilibre. Il s'agit de concilier le désir légitime d'exploration et de plaisir, notamment kink, avec le besoin de sécurité émotionnelle et de protection. Curieusement, la Gen Z est aussi la génération la plus attachée à la monogamie : 81 % fantasment sur la monogamie exclusive, contre 75-80 % des générations plus âgées qui préfèrent les relations ouvertes. Ce paradoxe s'explique par le fait que la moitié de la Gen Z est célibataire ou n'a jamais eu d'engagement sérieux, ce qui les pousse à idéaliser le modèle « le plus simple ».
Entre la peur de l'intimité documentée par les psychologues et la curiosité effrénée pour de nouvelles pratiques, la Gen Z dessine les contours d'une intimité moderne, plus complexe, mais potentiellement plus riche de sens pour chacun. La sexualité de demain sera sans doute moins fréquente mais plus consciente, moins normée mais plus négociée, moins subie mais plus choisie.