Il y a quelques décennies, on pouvait lire dans les traités médicaux que la masturbation féminine était une forme de perversion. Aujourd'hui, les chiffres montrent que la majorité des femmes s'y adonnent, pourtant le silence persiste. Ce tabou, ce n'est pas une fatalité naturelle : c'est le fruit d'un récit construit, entre religion, médecine et normes sociales. Comprendre d'où il vient, c'est déjà un pas vers la liberté.
Une répression née de l'Église et de la médecine
Le tabou autour de la masturbation féminine s'enracine dans un mélange trouble de croyances religieuses et de doctrines médicales. Dans l'histoire occidentale, la plupart des sociétés se sont longtemps appuyées sur une vision judéo-chrétienne du corps, où le plaisir devait rester canalisé vers la reproduction. Les femmes, en particulier, étaient censées être discrètes, réservées, et surtout, dépourvues de désir.

"On a longtemps considéré que les femmes n'avaient ni désir, ni plaisir. Si elles se Masturbaient, cela démontrait une forme de perversité", analyse Janine Mossuz-Lavau, sociologue et autrice du livre La Vie sexuelle en France (2018).

Mais ce n'était pas que du discours. Au XVIIIe siècle, certains médecins allaient jusqu'à prescrire des traitements violents pour "calmer les ardeurs" féminines. Le nom de Samuel Tissot, médecin appartenant à une famille très pieuse, est associé à des pratiques terrifiantes : son nom est lié à la prescription d'acide carbolique (phénol) sur le clitoris, une pratique aujourd'hui reconnue comme une violation flagrante des droits humains, alors perçue comme un soin.
Des chiffres qui parlent - et des silences qui trompent
Si 87,1 % des hommes reconnaissent se toucher, seules 68,1 % des femmes admettent faire de même, selon une enquête IFOP. Cet écart n'est pas le reflet de pratiques différentes : il reflète surtout un phénomène de sous-déclaration. Les femmes sont socialisées pour cacher leur plaisir, tandis que les hommes sont encouragés à l'exprimer.
Et pourtant, les tendances sont claires. Une enquête IFOP menée en 2015 indique que 75 % des femmes françaises reconnaissent leurs pratiques masturbatoires. Une étude de 2017 montre que 74 % des femmes reconnaissaient s'être livrées à la masturbation au cours de leur vie, selon mia.co. Mais derrière ces chiffres, la réalité est nuancée : une sur deux s'y adonne "assez régulièrement", moins de 20 % la pratiquent "souvent", et une sur quatre déclare encore n'avoir jamais tenté l'expérience.
"En 2017, les femmes abordent la question de la masturbation spontanément. Avant, il fallait que je lance le sujet", commente Janine Mossuz-Lavau.
Les mythes qui étouffent le plaisir
Beaucoup de femmes hésitent à s'adonner pleinement au plaisir solitaire, non pas par manque d'intérêt, mais par manque d'information. L'éducation sexuelle, longtemps axée sur la fécondation, la contraception et la prévention, a rarement évoqué le plaisir.
Et puis, il y a les croyances qui collent comme une ombre. Certaines pensent encore que se masturber, c'est se refuser l'autre, ou diminuer sa disponibilité pour un partenaire.
"Le myètre selon lequel en se Masturbant, elles n'auraient plus de désir pour l'autre est un obstacle majeur", note le psychiatre Philippe Brenot.
Le langage utilisé révèle aussi ce tabou : on parle de "se toucher" ou de "se caresser" plutôt que de "se masturber". Ce euphémisme cache une honte sociale.
"On dit des femmes qu'elles se touchent ou se caressent. Ça reste délicat et charmant. Quelle hypocrisie ! On se Masturbe et on se branle, rapidement et mécaniquement", recadre Cléo dans Marie Claire.
Des bénéfices concrets pour la santé
Au-delà des tabous, la masturbation a des effets réellement bénéfiques sur la santé. Lors d'un acte sexuel - y compris solitaire - plusieurs neuromédiateurs sont libérés : la dopamine, l'ocytocine, la prolactine, la sérotonine et les endorphines. Ces hormones agissent comme des anxiolytiques naturels, soulivent la douleur, renforcent le système immunitaire et améliorent le sommeil.
"Non, se toucher ne rend pas sourd, aveugle ou stérile. Il se peut qu'il remplace les anxiolytiques, les antidouleurs ou les somnifères, renforce les défenses immunitaires, favorise l'épanouissement sexuel, etc.", explique Santé Magazine.
La masturbation sollicite aussi les muscles du plancher pelvien, souvent négligés. En les contractant régulièrement, on les renforce, ce qui peut aider à prévenir les fuites urinaires et certaines dysfonctions sexuelles.
"On contracte plein de petits muscles profonds lors de la Masturbation, on les fait travailler et on les fortifie. Notamment les muscles du plancher pelvien, très utiles pour le plaisir et la jouissance", précise Santé Magazine.
Une éducation qui commence à parler de plaisir
Depuis février 2025, la France a adopté un nouveau programme d'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS). Le plaisir est inscrit dans les enseignements : à compter de la troisième, les élèves définissent les notions de désir, d'excitation, de plaisir et de bonheur. Ce changement, bien que salué par de nombreuses associations, a suscité des polémiques politiques, certains élus et groupements de réflexion s'interroigeant sur la place du plaisir dans l'éducation des jeunes.
Le programme indique que "à compter de la troisième, ils définissent les notions de désir, d'excitation, de plaisir et de bonheur."
Avant cette réforme, les séances d'éducation sexuelle étaient légalement obligatoires depuis 2001, mais rarement réalisées.
La culture entre enfin dans la danse
Blogs, sextoys et campagnes de santé publique commencent à normaliser l'exploration du corps.
"C'est le fameux connais-toi-toi-même ! Il est évident que c'est en explorant son corps qu'on en saisit mieux l'architecture", souligne Geneviève Fraisse.
Se libérer, c'est aussi se réapproprier
La masturbation féminine n'est plus une fatalité culturelle. Elle est un droit, un outil de connaissance de soi, et une pratique légitime de plaisir. Entre éducation sexuelle, lutte contre les mythes et ouverture des médias, les progrès sont réels - il reste à les transformer en liberté quotidienne.