Le 16 décembre 2026, Paul Atréides reviendra sur les écrans français pour le troisième et dernier volet de la trilogie de Denis Villeneuve. La même année, HBO Max doit diffuser la deuxième saison de "Dune : Prophecy". Deux Dune donc, à quelques semaines ou quelques mois d'intervalle, ce qui nourrit un malentendu tenace : beaucoup de spectateurs croient encore que la série est le prolongement télévisé des films, une version longue avec du désert en plus. Elle ne l'est pas. Même univers, oui. Même époque, même source, même équipe : non. Et c'est précisément ce qui rend l'objet intéressant.

Dix mille ans avant Paul
La série se déroule environ dix mille ans avant l'ascension de Paul Atréides, à un moment où la maison Harkonnen n'est pas encore la puissance honnie des films et où le Bene Gesserit n'existe pas comme ordre constitué. Le récit suit deux soeurs, Valya et Tula Harkonnen, et raconte comment une poignée de femmes va bâtir, dans les couloirs et les alcôves de l'Imperium, l'organisation religieuse et politique qui manipulera plus tard les grandes maisons, les empereurs et jusqu'aux prophéties d'Arrakis.

C'est un renversement de perspective complet. Chez Frank Herbert, le Bene Gesserit est une donnée du décor, une confrérie déjà millénaire dont on découvre les arrière-pensées à mesure que Paul apprend à s'en servir. Dans la série, il est le sujet : on assiste à sa fondation, à ses règlements de comptes internes, à ses premiers mensonges utiles. Le spectateur qui attend des vers de sable et de grandes batailles trouve à la place un drame de cour, avec des conversations dans des pièces sombres et des généalogies qu'on triture. C'est plus proche de la politique-fiction que de l'épopée spatiale.
Le roman derrière la série n'est pas celui de Frank Herbert
Voilà le point que la communication autour du programme a longtemps brouillé. "Dune: Prophecy" est adaptée de "La Communauté des soeurs" (Sisterhood of Dune), publié en 2012 par Brian Herbert et Kevin J. Anderson. Brian est le fils de Frank Herbert ; Kevin J. Anderson est un romancier spécialiste des univers dérivés. Le roman de 1965, celui que Villeneuve porte à l'écran, n'est pas leur matière.
La distinction n'est pas une querelle de puristes : elle change tout. Les préquelles des Herbert-Anderson constituent un vaste ensemble de romans écrits après la mort de l'auteur, qui complètent, expliquent et parfois contredisent les zones d'ombre du cycle original. Les films de Villeneuve adaptent un texte de science-fiction politique publié en 1965, avec Paul comme héros tragique et le désert comme personnage principal. La série adapte un roman de 2012 qui raconte l'envers institutionnel de ce monde, avec des héroïnes et des rivalités de couvent. Ce ne sont pas deux formats d'une même oeuvre : ce sont deux oeuvres, séparées par un demi-siècle d'écriture et par un rapport très différent à l'héritage.
Comme toute adaptation, celle-ci prend des libertés avec son modèle : la série s'inspire du roman plus qu'elle ne le transcrit, resserre, invente et déplace les accents. Le lecteur du livre ne retrouvera pas un découpage fidèle, et c'est le lot commun de ce genre d'exercice.
Même univers, autre production
La confusion vient aussi du décor et du vocabulaire : les décors numériques, les costumes, les termes - Imperium, Révérende Mère, Arrakis - tout indique la continuité. Elle existe, en effet, sur le plan de la franchise.
Mais la série est une production HBO et Legendary Television, portée par Alison Schapker, avec sa propre équipe. Denis Villeneuve n'en est pas le réalisateur, et rien ne permet d'affirmer qu'il en soit le producteur. C'est une nuance que les articles de presse escamotent volontiers, parce que le nom du cinéaste québécois vend mieux que celui d'une showrunneuse inconnue du grand public. Le résultat est un malentendu d'attente : on lance la série en croyant retrouver la mise en scène tellurique, les plans écrasants et la bande-son de Hans Zimmer. On trouve autre chose - une écriture de série télévisée, avec ses six épisodes, ses cliffhangers et son économie de moyens.

Il faut d'ailleurs se souvenir que Dune a toujours été un objet d'adaptations successives, et que chaque époque a eu la sienne : le film de David Lynch en 1984, avec ses vers géants et son onirisme bricolé ; le feuilleton de 2000 sur le câble américain, plus fidèle et visuellement plus pauvre ; Villeneuve depuis 2021, avec une lecture monumentale et épurée. La série s'inscrit dans cette histoire d'adaptations plutôt que dans le prolongement du cinéma de Villeneuve : c'est une variation, pas une extension.
Faut-il avoir vu les films avant de commencer ?
Non. La série se suffit à elle-même, et c'est même l'un de ses arguments : dix mille ans d'écart, aucun personnage commun, aucune connaissance préalable indispensable. Le novice comprendra vite que le Bene Gesserit est un ordre féminin qui travaille le pouvoir par la génétique, l'éducation et la superstition, et que l'Imperium est une féodalité galactique où les familles s'observent.
Le spectateur des films, lui, y gagnera un plaisir de reconstitution : voir se mettre en place ce que Paul utilisera plus tard comme un outil, comprendre d'où viennent les légendes que la Missionaria Protectiva - technique de manipulation des croyances religieuses locales - sèmera sur les planètes. La presse spécialisée évoque cette Missionaria comme un axe possible de la saison 2 ; c'est une hypothèse crédible au vu de la trajectoire de l'ordre, pas une information confirmée.
Ce que vaut la saison 1
Six épisodes, diffusés à partir de novembre 2024 sur HBO aux États-Unis et sur Max en France. La distribution est le vrai atout : Emily Watson en Valya, Olivia Williams en Tula, mais aussi Travis Fimmel, Mark Strong, Sarah-Sofie Boussnina, Jessica Barden et Jade Anouka. Les deux comédiennes britanniques portent le récit avec une autorité froide qui rend crédible l'idée qu'un ordre puisse se bâtir sur des rancunes de famille.
L'accueil a été correct sans être dithyrambique : les agrégateurs américains situent la critique autour de 70 % d'avis favorables, mais le public y est plus réservé ; sur AlloCiné, la note des spectateurs tourne autour de 3,9 sur 5. HBO a mis en avant plus de 15 millions de téléspectateurs pour la première saison, chiffre communiqué par la chaîne et à prendre pour ce qu'il est, une mesure de maison. C'est honorable, très loin de l'engouement planétaire des films.
La saison 2 : huit épisodes, et un calendrier encore flou
HBO a lancé le tournage de la deuxième saison en novembre 2025, avec deux épisodes de plus - huit au lieu de six - et un casting élargi à Indira Varma, Ashley Walters et Tom Hollander. Le tournage s'est achevé au printemps 2026 ; Emily Watson l'a confirmé à Variety, en ajoutant que la suite serait chargée de "nouveaux éléments, vraiment intéressants et intrigants", sans en dire un mot de plus.
Reste le calendrier. La chaîne a annoncé une diffusion en 2026, sans jamais publier de date. À l'heure où ces lignes sont écrites, aucune date ferme n'existe, et les comptes de fans qui annonçaient une fenêtre automnale s'appuient sur des rumeurs, pas sur une programmation officielle. Il faut donc envisager l'hypothèse, sans certitude, d'un décalage au début de l'année 2027. Une chose est sûre : la coïncidence avec la sortie du troisième film, le 16 décembre 2026, arrangerait bien Warner, qui possède les deux vitrines et aurait tout intérêt à faire de ce mois de décembre un événement Dune à double détente, salle et streaming.
Pour qui veut s'y mettre maintenant, la marche à suivre tient en une phrase : regarder la saison 1 comme une préquelle autonome, avec ses lenteurs d'exposition et son plaisir de coulisses, sans y chercher la puissance visuelle de Villeneuve, et garder en tête que ce Dune-là n'est pas celui de 1965 mais celui qu'un fils a écrit autour de l'oeuvre de son père.