Tu connais cette sensation : les yeux qui piquent, la gorge qui se serre, comme un noeud dans le plexus, et tu ravales tout. Beaucoup d'hommes la décrivent comme une douleur physique de se retenir. Ce n'est pas une maladie, c'est un vécu. Et il n'arrive pas par hasard.

Alors pourquoi certains hommes retiennent leurs larmes, même quand ils en auraient besoin ? La réponse mêle biologie, éducation et contexte. Regardons ce que la recherche dit, sans jugement.
Pleurer quatre fois moins, c'est mesuré
L'écart est stable et ancien. Dans les années 1980, le biochimiste William H. Frey a trouvé que les femmes pleurent en moyenne 5,3 fois par mois, contre 1,3 fois pour les hommes, en comptant tout, des yeux humides aux gros sanglots. Des travaux plus récents, notamment ceux de Lauren Bylsma à l'université de Pittsburgh, retrouvent à peu près les mêmes moyennes.
Les hommes pleurent aussi, mais beaucoup moins souvent, et surtout beaucoup moins en public.
Les hormones jouent, sans tout expliquer
Côté biologie, il y a une piste sérieuse : la testostérone freinerait les pleurs, tandis que la prolactine, présente à des niveaux plus élevés chez les femmes, les favoriserait.
Important : cela n'explique pas à soi seul l'écart. Si c'était seulement hormonal, l'écart serait le même partout. Or ce n'est pas le cas.
Une étude menée dans 35 pays montre que la différence entre hommes et femmes est plus marquée dans les pays qui laissent plus de liberté d'expression et offrent plus de ressources sociales, comme le Chili, la Suède et les États-Unis. Au Ghana, au Nigeria et au Népal, les femmes pleurent seulement un peu plus que les hommes. Autrement dit, plus la culture autorise les émotions, plus les femmes pleurent - et plus les hommes restent en retrait. C'est bien la preuve que les normes culturelles font une grosse partie du travail.
On apprend très tôt à ne pas craquer
S'il y a un invariant de l'histoire moderne de la masculinité, explique le psychologue Kevin Hiridjee, auteur de Ce que les hommes ne disent pas, c'est que les larmes des hommes doivent être réprimées. Le fameux "Boys don't cry".
Concrètement, ça s'apprend dans la cour de récré. Surtout pas devant les copains. Ni dans la rue. Un témoignage raconte ce collégien en classe de 5e, César, qui fonce tête baissée jusque chez lui et, dès que la porte est refermée, explose en larmes. Pleurer seul à la maison devient la seule option autorisée.
À force, certains perdent même les mots pour dire ce qu'ils ressentent. Une vaste méta-analyse publiée en 2024, rapportée par Léa Sonnet, a fait le point sur l'alexithymie, cette difficulté à identifier ses émotions et à les communiquer aux autres. Résultat : les hommes sont plus concernés que les femmes. Difficile de laisser sortir ce qu'on n'arrive pas à nommer.
Quand un homme craque en public, cela se remarque justement parce que c'est rare.
Quand ça ne coule pas, ça déborde autrement
Se retenir a un coût. La tristesse qui ne s'exprime pas ne disparaît pas, elle change de forme.
Chez les hommes, la dépression passe plus souvent par des comportements externalisés, avec un refuge dans l'alcool qui masque puis aggrave les symptômes, et des conduites qui peuvent ressembler à des équivalents suicidaires.
La chercheuse en santé publique Margaux Hazan, citée par Léa Sonnet, s'inspire d'études américaines pour décrire ces symptômes atypiques et souvent sous-repérés : irritabilité, agressivité, recours à l'alcool et aux drogues, surinvestissement dans le travail ou le sport, excès de vitesse et autres conduites à risque. Résultat : le diagnostic arrive tard, et beaucoup consultent au dernier moment.
Le chiffre le plus grave vient de France. Selon le dernier rapport de l'Observatoire national du suicide, en 2022 le taux de suicide était de 20,8 décès pour 100 000 hommes, contre 6,3 pour 100 000 femmes. Retenir ses émotions n'explique pas à lui seul ce drame, mais l'isolement émotionnel en fait clairement partie.
Pleurer soulage, mais pas n'importe comment
Pleurer peut aider, mais ce n'est pas automatique. Dans une étude auprès d'étudiants, environ 30 % disaient aller mieux après avoir pleuré, 60 % ne rapportaient aucun changement et environ 9 % se sentaient moins bien.
La différence, c'est le contexte. Les pleurs soulagent surtout quand ils reçoivent du soutien, quand ils mènent à une résolution, et quand on pleure seul ou avec une seule personne de confiance, plutôt que sous le regard moqueur d'un groupe.
Il ne s'agit pas de forcer tout le monde à sangloter en public. Il s'agit de trouver le bon endroit, avec la bonne personne. Un ami qui ne se moque pas, un ou une partenaire, un frère, un psy, un médecin : quelqu'un qui écoute sans dire "arrête de pleurer" ou "sois fort".
Si te retenir devient une souffrance, si la gorge serrée devient une boule permanente, si la colère monte, si tu as besoin d'alcool pour tenir, ou si tu as des idées noires, ne reste pas seul avec ça. Parles-en à une personne de confiance et à un professionnel de santé. Pleurer n'est pas une faiblesse, c'est une fonction du corps. Et tout le monde a le droit de s'en servir.