Les chiffres tombent comme un couperet. En mai 2026, la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) a publié des données qui glacent le sang : plus de 84 000 personnes âgées de 10 ans et plus ont été hospitalisées en 2025 pour des gestes auto-infligés, qu’il s’agisse de tentatives de suicide ou d’automutilations. Derrière cette statistique massive se cache une réalité qui inquiète profondément les professionnels de santé : les adolescentes et jeunes femmes sont les premières victimes de cette vague de détresse. Chez les filles de 10 à 19 ans, le taux d’hospitalisation atteint 482 pour 100 000, soit le niveau le plus élevé de toutes les tranches d’âge et tous sexes confondus. Ce chiffre a presque doublé par rapport à la moyenne observée entre 2012 et 2019.

Comprendre l’ampleur du phénomène
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
L’enquête du Figaro, publiée le 21 mai 2026, met en lumière une tendance qui n’a cessé de s’aggraver depuis la pandémie de Covid-19. Les filles ont toujours été plus touchées que les garçons par les tentatives de suicide et les automutilations, mais l’écart s’est creusé de manière spectaculaire depuis 2020. Entre 2020 et 2021, on a enregistré une augmentation de 56 % des hospitalisations pour gestes auto-infligés chez les adolescentes. Et la courbe ne s’est pas inversée depuis.
Les données de la DREES montrent une progression continue : près de 82 000 personnes hospitalisées en 2024, soit 6 % de plus qu’en 2023. Parmi les filles de 10 à 14 ans, la hausse atteint 22 % entre 2023 et 2024. Chez les 15-19 ans, elle est de 14 %. Chez les 20-24 ans, de 4 %. Ces pourcentages ne sont pas de simples variations statistiques : ils représentent des centaines de vies de jeunes filles qui basculent dans la souffrance.
Le poids des années post-pandémie
Les professionnels de santé tirent la sonnette d’alarme depuis plusieurs années déjà. La période du Covid-19 a agi comme un révélateur et un accélérateur. L’isolement social, la fermeture des écoles, l’angoisse liée à la maladie et à l’avenir ont frappé de plein fouet une génération déjà fragilisée. Mais contrairement à ce que certains auraient pu espérer, le retour à une vie « normale » n’a pas fait disparaître le problème.
Les services d’urgence pédopsychiatriques, déjà sous tension avant la crise sanitaire, continuent de voir leurs files d’attente s’allonger. Les lits manquent, les soignants sont épuisés, et les jeunes patientes se retrouvent parfois sans suivi adapté pendant des semaines, voire des mois. Cette situation crée un cercle vicieux où la détresse non prise en charge s’aggrave, menant à de nouvelles tentatives.
Pourquoi les filles sont-elles plus touchées ?
Une vulnérabilité spécifique
Les données de la DREES indiquent que 64 % des personnes hospitalisées pour gestes auto-infligés sont des femmes, une proportion qui reste stable depuis 2021. Le taux d’hospitalisation atteint 170 pour 100 000 femmes, contre 101 pour 100 000 hommes, soit une différence de près de 70 %. Chez les adolescentes de 10 à 19 ans, l’écart est encore plus frappant : 482 pour 100 000, un niveau qui dépasse largement toutes les autres catégories.

Plusieurs facteurs expliquent cette surreprésentation féminine. Les adolescentes sont davantage exposées à certaines formes de pression sociale, notamment liées à l’apparence physique et à la performance scolaire. Les réseaux sociaux, avec leurs standards irréalistes de beauté et de réussite, frappent particulièrement les filles, qui y sont plus actives et plus sensibles à la comparaison sociale.
Le poids des attentes et des injonctions
Les jeunes filles subissent des injonctions multiples et souvent contradictoires : être à la fois brillantes à l’école, populaires socialement, parfaites physiquement, tout en restant « naturelles » et « authentiques ». Cette pression constante peut générer un sentiment d’échec permanent, car il est impossible de répondre à toutes ces attentes simultanément.
La crise climatique ajoute une couche supplémentaire d’angoisse. Plusieurs études récentes montrent que les adolescentes sont particulièrement sensibles à l’éco-anxiété, ce sentiment d’impuissance face à un avenir menacé par le dérèglement climatique. Cette inquiétude existentielle, combinée aux pressions quotidiennes, peut contribuer à un sentiment de désespoir profond.
Des mécanismes d’expression différents
Les garçons expriment souvent leur détresse par des comportements externalisés : agressivité, consommation de substances, prises de risques. Les filles, elles, ont tendance à intérioriser leur souffrance, ce qui se manifeste par de l’anxiété, de la dépression, des troubles alimentaires, et des gestes auto-infligés comme les scarifications ou les tentatives de suicide. Cette différence de mécanisme n’est pas innée : elle est largement construite par les normes sociales qui apprennent aux garçons à « encaisser » et aux filles à « se retourner contre elles-mêmes ».
Reconnaître les signes de détresse chez une adolescente
Distinguer le « coup de blues » de la souffrance profonde
Il est normal pour un adolescent de traverser des moments de tristesse, de doute ou de colère. La difficulté pour les parents, les amis ou les enseignants est de distinguer ces fluctuations émotionnelles ordinaires d’une véritable détresse psychologique nécessitant une intervention.
Plusieurs signes doivent alerter. Une perte d’intérêt durable pour des activités qui faisaient auparavant plaisir, un isolement social qui s’installe, des troubles du sommeil ou de l’appétit qui persistent, une baisse brutale des résultats scolaires. Mais le signal le plus préoccupant reste le changement radical de comportement : une adolescente qui était sociable et devient recluse, ou au contraire une jeune fille calme qui devient soudainement agitée et irritable.
Les signes spécifiques d’automutilation
Les scarifications, brûlures ou coups portés contre les murs ne sont pas toujours visibles. Les jeunes filles qui s’automutilent prennent souvent soin de cacher leurs cicatrices, en portant des vêtements longs même en été, ou en évitant les situations où leur corps serait exposé (piscine, plage, vestiaires).
D’autres signes peuvent alerter : la découverte d’objets tranchants ou de briquets dans des endroits inhabituels, des marques suspectes sur les bras ou les jambes, ou encore des explications évasives sur des « accidents » répétés. Il est important de ne pas confondre ces gestes avec une « mode » ou une « recherche d’attention » : l’automutilation est presque toujours le signe d’une souffrance psychique intense que la jeune fille ne parvient pas à exprimer autrement.
Les paroles qui doivent alerter
Certaines phrases, même prononcées sur le ton de la plaisanterie, doivent être prises au sérieux : « Je n’ai plus envie de vivre », « Vous seriez mieux sans moi », « Je veux dormir pour ne plus me réveiller ». Trop souvent, les adultes minimisent ces propos en les attribuant à un « coup de déprime » ou à une « recherche d’attention ». Or, dans la grande majorité des cas, ces paroles sont l’expression d’une réelle souffrance.
Une étude américaine du CDC, publiée en 2023, montre que 39,7 % des lycéens ont ressenti des sentiments persistants de tristesse ou de désespoir, et que 20,4 % ont sérieusement envisagé de se suicider. Ces chiffres, qui concernent les États-Unis, trouvent un écho dans les données françaises. Les pensées suicidaires ne sont pas rares chez les adolescentes, et elles méritent toujours d’être prises au sérieux.
Que faire concrètement face à la détresse ?
Les premiers gestes à adopter
Si une adolescente de votre entourage présente des signes de détresse, la première chose à faire est d’ouvrir un espace de parole sécurisé. Posez des questions directes mais bienveillantes : « Je remarque que tu as l’air d’aller mal ces derniers temps. Est-ce que tu veux en parler ? » N’ayez pas peur de demander explicitement si elle a des pensées suicidaires. Contrairement à une idée reçue, parler du suicide n’incite pas au passage à l’acte, mais permet au contraire à la personne de se sentir entendue et comprise.
Écoutez sans jugement, sans minimiser sa souffrance, sans donner des conseils trop rapides. Les phrases comme « Tu exagères », « Ce n’est pas si grave » ou « Pense à ceux qui sont vraiment dans le besoin » sont profondément invalidantes. La souffrance d’une personne ne se mesure pas à l’aune de celle des autres.
Les ressources d’urgence disponibles
Plusieurs lignes d’écoute sont disponibles gratuitement et anonymement 24h/24 :
- Le 3114 : numéro national de prévention du suicide, accessible 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Des professionnels formés répondent et orientent vers les structures adaptées.
- Fil Santé Jeunes : 0 800 235 236 (gratuit, anonyme), accessible de 9h à 23h. Une application mobile permet également de discuter par chat.
- SOS Amitié : 09 72 39 40 50, 24h/24. Une association d’écoute bénévole qui existe depuis plus de 60 ans.
- Nightline : service d’écoute nocturne pour les étudiants, accessible de 21h à 2h30 du matin.
Des applications mobiles comme « Help » ou « Bulle » proposent des outils de gestion des émotions, des exercices de respiration, et des ressources pour trouver de l’aide près de chez soi. Elles ne remplacent pas un suivi professionnel mais peuvent constituer un premier soutien.
Quand et comment consulter un professionnel
Si la détresse est persistante ou si des gestes auto-infligés ont eu lieu, une consultation médicale est indispensable. Le médecin généraliste peut être un premier interlocuteur : il est formé à repérer les signes de souffrance psychique et peut prescrire un suivi chez un psychologue ou un pédopsychiatre.
Les maisons des adolescents, présentes dans la plupart des départements, proposent des consultations pluridisciplinaires gratuites et anonymes. On y trouve des psychologues, des éducateurs, des assistants sociaux, qui peuvent évaluer la situation et proposer un accompagnement adapté.
En cas d’urgence vitale (tentative de suicide, blessure grave), il faut appeler le 15 (SAMU) ou le 112 (numéro d’urgence européen) sans hésitation. Il vaut mieux déranger pour rien que de regretter de ne pas avoir agi.
Le rôle des proches et de l’entourage
Comment parler à une amie qui va mal
Si vous êtes adolescente et que vous pensez qu’une de vos amies est en souffrance, vous pouvez jouer un rôle crucial. Les jeunes se confient souvent plus facilement à leurs pairs qu’aux adultes. Proposez-lui un moment calme pour parler, sans téléphone ni distraction. Dites-lui que vous êtes là pour elle, que vous ne la jugez pas, que vous voulez comprendre ce qu’elle traverse.
Ne lui promettez pas le secret absolu si elle est en danger. Expliquez-lui que vous tenez à elle et que vous allez chercher de l’aide auprès d’un adulte de confiance (parent, professeur, infirmière scolaire) parce que vous ne voulez pas prendre le risque qu’il lui arrive quelque chose. Cette démarche peut sembler difficile, mais elle est essentielle.
Le rôle des parents et des enseignants
Les adultes doivent apprendre à accueillir la parole de l’adolescente sans paniquer. Une réaction excessive peut fermer la communication. Restez calme, remerciez-la de sa confiance, et proposez-lui de chercher ensemble des solutions. Ne la laissez pas seule : la détresse psychique isole, et l’isolement aggrave la détresse.
Les établissements scolaires ont un rôle à jouer dans la prévention. Les infirmières scolaires, les psychologues de l’Éducation nationale, les assistants sociaux sont des ressources précieuses. Malheureusement, ces personnels sont souvent en nombre insuffisant, ce qui limite leur capacité à prendre en charge tous les élèves en souffrance.
Témoignage : le parcours de Léa, 17 ans
Léa (prénom modifié) a accepté de partager son expérience via l’association Nightline. Aujourd’hui âgée de 17 ans, elle raconte avoir commencé à s’automutiler à 14 ans.
« Au début, c’était ma façon de gérer mes émotions. Comme je n’arrivais pas à mettre ma douleur en mots, je me suis tournée vers la blessure de ma peau. Ce bref sentiment de calme ne durait jamais, et la culpabilité suivait toujours juste après. Je pleurais en secret et me couvrais de manches longues, même en plein été. »
Léa explique que personne autour d’elle n’a rien remarqué pendant près d’un an. « Mes parents pensaient que j’étais juste une ado difficile. Mes amies me disaient que j’étais trop sérieuse, qu’il fallait que je me détende. Personne ne comprenait que je n’allais pas bien. »
C’est une professeure principale qui a finalement donné l’alerte, après avoir remarqué des traces sur les bras de Léa lors d’une sortie scolaire. « Elle m’a prise à part, elle m’a dit qu’elle s’inquiétait pour moi. Elle ne m’a pas jugée, elle ne m’a pas grondée. Elle m’a juste dit qu’elle était là et qu’on allait trouver des solutions ensemble. »
Léa a suivi une thérapie pendant deux ans. « Aller mieux n’a pas été un processus simple. J’ai dû apprendre lentement à exprimer ce que je ressentais et à comprendre les situations qui me déclenchaient. Les choses sont plus gérables maintenant – pas parfaites, mais bien meilleures. Je sais que je peux appeler le 3114 si je vais mal, et je continue de voir ma thérapeute régulièrement. »
Son conseil aux jeunes qui souffrent : « Ne restez pas seules. Je sais que c’est dur d’en parler, que vous avez peur du regard des autres. Mais la souffrance ne disparaît pas toute seule. Elle s’aggrave. Et il y a des gens qui peuvent vous aider, vraiment. »
Les limites des données et les angles morts
Ce que les chiffres ne disent pas
Les statistiques de la DREES et du Figaro sont précieuses, mais elles ne capturent qu’une partie du phénomène. Elles comptabilisent les hospitalisations, pas les passages aux urgences sans hospitalisation, ni les consultations chez le médecin généraliste ou le psychologue. De nombreuses adolescentes en détresse ne sont jamais hospitalisées, soit parce qu’elles ne consultent pas, soit parce que leur état ne nécessite pas une prise en charge hospitalière.
Les tentatives de suicide et les automutilations sont également sous-déclarées. La honte, la peur du jugement, la crainte des réactions familiales poussent beaucoup de jeunes filles à cacher leur souffrance. Les chiffres officiels sont donc très probablement en deçà de la réalité.
Les groupes particulièrement exposés
Les données américaines du CDC et du National Center for Health Research montrent que certains sous-groupes sont particulièrement vulnérables. Les jeunes LGBTQ+ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, queers) présentent des taux de tentatives de suicide significativement plus élevés que leurs pairs hétérosexuels et cisgenres. Les jeunes filles noires, hispaniques et amérindiennes sont également plus touchées, même si les données françaises sur ces questions restent insuffisantes.
En France, les études sur les inégalités ethniques et raciales en matière de santé mentale sont rares, ce qui constitue un angle mort préoccupant. Les jeunes filles issues de l’immigration, confrontées à des discriminations et à des pressions familiales spécifiques, pourraient être particulièrement vulnérables, mais les données manquent pour le confirmer.
Prévention : ce qui marche et ce qui reste à faire
Les programmes qui ont fait leurs preuves
Certains programmes de prévention du suicide chez les jeunes ont montré leur efficacité. Le programme « Papageno », développé en France, vise à former les professionnels de santé et les enseignants à repérer les signes de détresse et à intervenir de manière appropriée. Les formations aux premiers secours en santé mentale, proposées par des associations comme PSSM France, permettent aux citoyens d’acquérir les gestes de base pour aider une personne en crise.
Dans les établissements scolaires, des programmes de développement des compétences psychosociales (gestion des émotions, communication non-violente, estime de soi) ont montré des résultats prometteurs. L’idée est de renforcer les facteurs de protection avant que la détresse ne s’installe.
Les pistes d’amélioration
Malgré ces initiatives, la prévention reste insuffisante en France. Les moyens alloués à la pédopsychiatrie sont notoirement insuffisants, avec des délais d’attente qui peuvent atteindre plusieurs mois pour une première consultation. La formation des enseignants à la santé mentale est encore trop rare. Les campagnes de sensibilisation grand public, bien qu’utiles, ne suffisent pas à endiguer le phénomène.
Plusieurs associations réclament un plan d’urgence pour la santé mentale des jeunes, avec des moyens dédiés : recrutement de psychologues scolaires, création de lits supplémentaires en pédopsychiatrie, développement de lignes d’écoute adaptées aux jeunes, formation systématique des professionnels de l’éducation et de la santé.
Conclusion
La flambée des tentatives de suicide et des automutilations chez les adolescentes françaises est un signal d’alarme que la société ne peut plus ignorer. Les chiffres de la DREES sont sans appel : le taux d’hospitalisation des filles de 10 à 19 ans a doublé par rapport à la période pré-Covid, et la tendance ne montre aucun signe d’inversion. Derrière chaque statistique se cache une jeune fille en souffrance, souvent isolée, qui n’a pas trouvé d’autre moyen d’exprimer sa détresse.
La bonne nouvelle, c’est que des solutions existent. Des lignes d’écoute comme le 3114, des associations comme Nightline ou SOS Amitié, des professionnels formés peuvent faire la différence. Mais encore faut-il que les jeunes filles sachent que ces ressources existent, et qu’elles osent tendre la main. Encore faut-il que les adultes autour d’elles apprennent à reconnaître les signes et à répondre sans panique ni jugement.
Si vous lisez cet article et que vous vous reconnaissez dans cette description, ou si vous pensez à quelqu’un qui pourrait être concerné, ne restez pas seul·e. Parlez-en à un adulte de confiance, appelez le 3114, contactez Fil Santé Jeunes. La souffrance que vous ressentez est réelle, mais elle n’est pas une fatalité. De l’aide existe, et vous méritez de la recevoir.