En novembre 2018, Akihiko Kondo organise une cérémonie de mariage avec Hatsune Miku, la chanteuse virtuelle aux cheveux turquoise issue d'un logiciel musical. Ce mariage n'a aucune valeur juridique et suscite des réactions contrastées au Japon comme à l'étranger. L'histoire intrigue, amuse ou dérange, mais elle dit autre chose qu'une anecdote : une manière d'aimer, une offre commerciale bien réelle et, en arrière-plan, une solitude japonaise très documentée.

Un mariage sans valeur juridique, mais avec un engagement vécu
Kondo a dépensé à l'époque environ 2 millions de yens, soit à peu près 17 300 dollars, pour donner une forme concrète à son attachement à Miku. Il dit avoir découvert le personnage à un moment difficile de sa vie, où il se sentait vide, et présente cette relation comme ce qui l'a aidé à renouer avec son travail et la société.
Pendant un temps, ce quotidien s'est appuyé sur un support technique : le boîtier Gatebox, qui permettait de converser avec l'hologramme de Miku grâce à une intelligence artificielle. Comme une enceinte connectée qui dirait bonjour le matin et bonne nuit le soir, sauf qu'elle a un visage, une voix et une histoire. La société qui l'a développé en a annoncé l'arrêt en mars 2020, en expliquant que ce modèle en série limitée était arrivé au bout de son parcours.

Kondo affirme alors : "Mon amour pour Miku n'a pas changé. J'ai organisé la cérémonie de mariage parce que je pensais pouvoir être avec elle pour toujours." Le rituel reste, même quand l'objet qui parlait se tait.
La fictosexualité, un nom pour une attirance envers la fiction
Les chercheurs parlent de fictosexualité pour décrire une attirance amoureuse et sexuelle envers des personnages de fiction. L'objet du désir peut être un personnage de livre, de bande dessinée, de série, de film ou de jeu vidéo, et cette attirance n'exclut pas forcément d'autres formes de sexualité ou d'attirance envers des personnes réelles.
Dans ces débats, McArthur range des personnes comme Kondo parmi les "digisexuels de seconde vague", pour qui la technologie fait partie intégrante de l'identité romantique, sans qu'un partenaire humain soit nécessaire.

Ce n'est pas seulement une affaire intime. Depuis 2017, la société Vinclu, liée à Gatebox, propose des certificats de mariage commémoratifs avec des personnages d'anime. Plus de 3 000 personnes s'y sont inscrites. Ces documents n'ont aucune valeur juridique, mais ils matérialisent l'engagement, comme un anneau ou une photo de mariage.
Le prolongement logique se joue désormais du côté des partenaires IA. L'application Loverse, développée par la start-up tokyoïte Samansa et lancée en juin 2023, permet de choisir un partenaire IA pour dialoguer et construire une relation suivie. On passe ainsi du personnage préexistant, comme Miku, au partenaire généré et personnalisé. Au-delà de ce repère, on ne dispose pas de décompte public fiable et actualisé pour 2024-2026 sur les certificats, ni de données solides sur les usages, les prix ou le profil des utilisateurs de Loverse et des autres IA compagnes au Japon.
La solitude japonaise en chiffres, sans en faire une explication unique
Il serait tentant de résumer ces unions à la solitude du Japon. Les chiffres de l'isolement sont réels, mais ils n'expliquent pas à eux seuls un parcours individuel.
En 2023, 34,1 % des célibataires japonais de 20 à 49 ans déclarent n'avoir jamais eu de relations amoureuses, selon une enquête Recruit menée auprès de 1 200 personnes. C'est le taux le plus élevé jamais atteint depuis le début de ces enquêtes. La même série d'enquêtes montre qu'en 2023, 46,0 % des hommes japonais dans la vingtaine déclarent n'avoir "jamais été en couple", soit 11,8 points de plus qu'en 2021, contre 29,8 % des jeunes Japonaises.
À l'autre bout de la vie, les chiffres du gouvernement et de la police publiés fin avril font état de 76 941 morts solitaires, les kodokushi, pour l'exercice fiscal clos fin mars 2025. Ce contexte d'isolement s'inscrit dans une fragilité démographique plus large "Le déclin démographique de notre pays s'aggrave" : la population du Japon a chuté de 2,5 % en cinq ans, une baisse record.
Mais corrélation n'est pas causalité. Tous les célibataires ne sont pas fictosexuels, et toutes les personnes fictosexuelles ne vivent pas recluses. Réduire Kondo à un symptôme ferait disparaître ce qu'il dit de lui-même : une reconstruction après une période difficile.
Un soutien possible pour l'individu, une question pour le collectif
Les experts cités apportent une nuance importante : avoir un partenaire sûr et prévisible est souvent très utile sur le plan thérapeutique, notamment pour des personnes fragilisées, anxieuses ou épuisées par les relations humaines.
Une béquille n'apprend pas à marcher à votre place, mais elle permet de traverser la pièce sans tomber. Pour certains, un personnage toujours disponible, qui ne juge pas et ne disparaît pas, joue ce rôle de point d'appui.
Reste l'autre plateau de la balance : si le lien prévisible remplace durablement le lien imprévisible, que devient la vie commune ? Les mêmes observateurs s'inquiètent d'un repli social et d'une raréfaction des occasions de se frotter aux autres, avec leurs désaccords et leurs surprises.
D'un côté, une cérémonie sans effet légal peut avoir un effet réel pour celui qui l'organise. De l'autre, une société où de plus en plus de jeunes n'ont jamais été en couple et où des dizaines de milliers de personnes meurent seules ne peut pas se contenter de certificats commémoratifs et d'hologrammes.
Reste à savoir si ces liens virtuels réparent un rapport abîmé au monde ou s'ils permettent de l'éviter, et s'ils fonctionnent comme une étape, un refuge durable ou une offre affective qui s'industrialise.