Illustration en noir et blanc d’Olivier Levasseur, dit La Buse, capitaine corsaire barbu coiffé d’un chapeau, avec un texte identifiant son nom.
Paranormal

Le trésor de La Buse : un cryptogramme sans archives, aucune fouille autorisée connue à La Réunion

Les archives établissent la prise de La Vierge du Cap en 1721 et la pendaison d'Olivier Levasseur en 1730, pas le parchemin : sa première trace publique date de 1934 et l'original n'est conservé dans aucune archive publique. Rien, dans les sources consultées, n'atteste qu'une fouille autorisée à La Réunion ait livré une cache.

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Saint-Paul, le 7 juillet 1730, cinq heures du soir. Devant l'église, la foule est massée pour voir mourir Olivier Levasseur, dit La Buse. On raconte qu'au pied de l'échafaud, le pirate jette un parchemin couvert de signes étranges en lançant : "Mon trésor à qui saura le prendre !" La scène est magnifique. Elle a nourri trois siècles de chasses, de livres et de vocations. Elle n'apparaît dans aucun document d'époque.

Illustration en noir et blanc d’Olivier Levasseur, dit La Buse, capitaine corsaire barbu coiffé d’un chapeau, avec un texte identifiant son nom.
Illustration en noir et blanc d’Olivier Levasseur, dit La Buse, capitaine corsaire barbu coiffé d’un chapeau, avec un texte identifiant son nom. - (source)

C'est là que commence le vrai dossier. Les archives établissent la naissance, les prises, le procès et la mort. Elles ne disent rien du parchemin. La première trace publique du fameux cryptogramme date de 1934, et son original n'est conservé dans aucune archive publique. Quant à la cache réunionnaise, rien dans les sources consultées n'atteste qu'une fouille autorisée l'ait jamais mise au jour.

Ce que les archives établissent sans difficulté

Sur la vie du pirate, le dossier est plus solide qu'on ne le croit. L'acte de baptême retrouvé aux archives de Calais par le chercheur Cyrille Lougnon fixe la naissance au 5 novembre 1695, à dix heures du matin, d'Olivier Levasseur et de Marie-Anne Jensse ; l'enfant est baptisé le lendemain à Notre-Dame de Calais. Le père est mort quelques mois plus tôt, le 27 août, lors du bombardement de la ville par les Anglais. Détail révélateur : des notices plus anciennes donnaient 1689. C'est le document qui a tranché, pas la tradition.

Le reste de sa carrière est documenté par les archives européennes à partir de 1721, mais le seul récit d'époque reste la General History of the Pirates de Charles Johnson - pseudonyme possible de Daniel Defoe - publiée dans les années 1720. Corsaire pour Louis XIV pendant la guerre de Succession d'Espagne, mutin dans les Caraïbes, compagnon de Hornigold, de Bellamy et de Howell Davis, il finit par échouer dans l'océan Indien.

Le 8 avril 1721, en rade de Saint-Denis, il tombe avec John Taylor sur un navire portugais en réparation après une tempête : Nossa Senhora do Cabo, la Vierge du Cap, 800 tonneaux, 72 canons, avec à son bord le vice-roi des Indes portugaises, le comte d'Ericeira, et l'archevêque de Goa. L'abordage est bref. La prise est considérée comme la plus grosse de l'âge d'or de la piraterie. Le récit du comte, qui se décrit en héros, est jugé sujet à caution : il avait intérêt à enjoliver son courage et à minimiser l'abandon du navire.

Puis La Buse s'efface. Il s'installe à Madagascar, dans la baie d'Antongil, où il travaille comme pilote. En 1729, il propose ses services à un navire de la Compagnie des Indes, La Méduse : le capitaine le reconnaît. Arrêté, conduit à Bourbon, jugé, condamné, il est pendu le 7 juillet 1730, à 34 ans. Son corps reste exposé au bord de la mer avant de finir dans une fosse commune. Les archives du procès existent toujours.

Le butin : décrit avec précision, jamais retrouvé

Ce qui a été pris est décrit avec une abondance de détail presque suspecte : diamants des mines de Golconde, pierres précieuses, bijoux, perles, barres d'or et d'argent, vases sacrés, tissus, et cette pièce qui vaut à elle seule une visite de musée - la crosse d'or de Goa, plus de deux mètres de haut, une centaine de kilos, constellée de rubis. Un objet liturgique devenu butin, et aujourd'hui fantôme d'inventaire.

Ce que ce butin est devenu, en revanche, reste inconnu. Aucun document consulté ne décrit un partage, un enfouissement, une revente. Les estimations chiffrées qui circulent - "plusieurs milliards d'euros actuels", jusqu'à cinq milliards - sont des ordres de grandeur de presse, sans méthode de calcul ni expertise publiée. Il faut les lire comme un signe de l'énormité prêtée à la prise, pas comme une évaluation.

C'est dans cet écart que la légende s'engouffre : une capture certaine, une fortune décrite, une disparition totale.

Le cryptogramme, ou la cache documentaire

Le parchemin est décrit comme dix-sept lignes de symboles - angles, carrés ouverts, points - que les spécialistes rattachent au chiffre "pigpen", le "parc à cochons", un système de substitution où chaque lettre occupe un fragment de grille. Graphiquement, c'est un objet fascinant, et pas seulement pour les chasseurs de trésors : cette grille de carrés et de lignes appartient à la même culture visuelle que les signes maçonniques du XVIIIe siècle, ce qui explique une partie de la fascination.

Le problème n'est pas le dessin. C'est le papier.

Le cryptogramme apparaît publiquement en 1934, quand l'historien Charles de La Roncière le publie dans Le Flibustier mystérieux. En 1962, Robert Charroux en donne une version presque identique dans Trésors du monde et affirme qu'une certaine madame Savy, habitante des Seychelles, le lui a confié. Rien ne permet de vérifier cette provenance. Le document original n'est conservé dans aucune archive publique : il serait toujours entre les mains de particuliers. Le déchiffrement de La Roncière commence par une phrase célèbre - "Prenez une paire de pigeons..." -, mais la suite n'a jamais pu être reliée avec certitude à un lieu réel.

Autrement dit, la pièce maîtresse du dossier n'a pas d'état civil documentaire. On peut le dire sans mépriser ceux qui la cherchent : des amateurs eux-mêmes évoquent, sur les forums de chasseurs, une fabrication postérieure aux années 1920. Et la page encyclopédique consacrée au trésor porte encore un bandeau signalant un fond "à vérifier".

Il y a plus troublant. Le dossier de documents que détenait un notaire de Mahé dans les années 1920 ne concernait pas d'abord La Buse, mais un certain Nageon de l'Estang, dit "Le Butin", et son testament évoquant des trésors sauvés de l'Indus, avec cette mention ambiguë d'"île de France" - Maurice ? Madagascar, alors "France orientale" ? La tradition a ensuite rapproché, puis fusionné, les deux affaires, en supposant une succession ou un vol. Le trésor de La Buse hérite ainsi d'un dossier qui n'était pas tout à fait le sien.

Ce que les fouilles ont réellement donné

Les recherches physiques, elles, sont bien réelles. Elles ont commencé vers 1923 sur l'île de Mahé, aux Seychelles, sur un terrain du bord de mer appartenant à madame Savy. Des rochers y portaient des figures taillées : chiens, serpents, tortues, chevaux, une urne, des coeurs, un visage de jeune femme, une tête d'homme, un oeil démesuré. On crut y reconnaître des écritures idéographiques comparables à celles d'Indonésie ou de l'île de Pâques, et l'on fouilla : deux cercueils, des restes humains, un anneau d'or à l'oreille gauche - des pirates, dit-on. Ces rapprochements iconographiques disent surtout l'enthousiasme d'une époque pour les écritures perdues ; ils ne constituent pas une preuve.

L'Anglais Reginald Cruise-Wilkins, lui, a creusé à Mahé de 1947 à 1970, vingt-trois ans durant, convaincu que le cryptogramme suivait les douze travaux d'Hercule. Il en a remonté de vieux pistolets, quelques pièces, jamais le trésor. Son fils John a repris le flambeau.

À La Réunion, le nom qui reste est celui de Joseph Tipveau, dit Bibique, né à Saint-Paul le 16 avril 1934 - dans la ville du supplice, plus de deux siècles après - et mort au Tampon le 30 mars 1995. Il a cherché sur la côte ouest, puis du côté de la ravine Ango, et raconté sa quête dans plusieurs livres qui ont fait rêver des générations de lecteurs réunionnais. Il n'a rien trouvé.

Le seul chantier récent dont les sources parlent se situe à Maurice, pas à La Réunion. En 2024, sept randonneurs repèrent des roches couvertes de signes comparables à ceux du cryptogramme ; des monnaies sont découvertes après quelques jours d'excavation, et des fouilles archéologiques y sont menées une dizaine de jours. Les sources consultées n'établissent ni la nature, ni la datation, ni la valeur de ces pièces.

À La Réunion, pas de fouille autorisée connue - et une loi qui complique tout

Il faut ici une formulation prudente. Rien, dans les sources consultées, n'atteste qu'une autorisation de fouille ait été délivrée à La Réunion pour le trésor de La Buse, ni qu'une fouille autorisée y ait livré une cache. Ce n'est pas la même chose que l'absence de toute demande : le registre des autorisations relève du service régional de l'archéologie, à la DRAC, et n'est pas librement consultable. L'absence de preuve n'est pas preuve d'absence. Comme pour le sabbat du Puy-en-Velay, dont aucun procès retrouvé ne décrit la scène, un dossier manquant déplace la légende du côté du récit sans établir qu'elle ait été inventée.

Le cadre juridique, lui, est stable et il explique beaucoup. En France, une fouille archéologique sur le terrain d'autrui suppose l'accord du propriétaire et une autorisation préfectorale, instruite par la DRAC. La découverte d'un trésor relève de l'article 716 du Code civil : moitié pour l'inventeur, moitié pour le propriétaire du fonds. Mais les biens archéologiques mobiliers tombent sous l'article L541-1 du Code du patrimoine, qui les attribue à l'État, avec obligation de déclaration.

Le résultat est une mécanique délicate. D'un côté, la promesse d'une moitié encourage à déclarer. De l'autre, le régime patrimonial peut réduire à presque rien ce que le découvreur espérait, ce qui pousse une partie des chercheurs à creuser de nuit. À Saint-Philippe, trois pilleurs ont été interpellés par les gendarmes alors qu'ils fouillaient illégalement une grotte. Le coût de cette illégalité n'est pas seulement l'amende : c'est la destruction du contexte - la couche, le mobilier associé, tout ce qui aurait permis de dater et de prouver. Ceux qui détruisent la preuve sont souvent ceux qui la cherchent le plus ardemment.

Reste une circularité plus profonde. Une fouille programmée coûte cher, mobilise des équipes et suppose un site et une question scientifique. Or l'emplacement est précisément ce qu'aucun document n'établit. On ne finance pas de chantier sur une cache dont l'existence repose sur un parchemin sans provenance.

La tombe, la ravine, le manga : la légende comme patrimoine

Au cimetière marin de Saint-Paul, une tombe ornée d'une tête de mort et de tibias croisés attire chaque année des milliers de visiteurs, qui y déposent des cigarettes, du rhum, des offrandes. La Buse ne peut pas y reposer : son corps a été jeté dans une fosse commune, et le cimetière est postérieur à sa mort. Le lieu est un mémorial, pas une sépulture - ce qui, pour un homme devenu figure folklorique de l'île, n'est peut-être pas le pire des destins.

La légende locale a aussi sa topographie. En traversant la Ravine à Malheur pour se rendre au supplice, le pirate aurait lâché : "Avec ce que j'ai caché ici, je pourrais acheter toute l'île." Aucun document ne le prouve, et l'on ne passe plus tout à fait devant la ravine de la même façon. C'est ainsi que fonctionne un patrimoine immatériel : pas par preuve, par répétition.

Le dernier étage est pop. Dans One Piece, tout commence par l'exécution publique de Gol D. Roger, qui lance à la foule : "Mon trésor ? Je vous le laisse si vous voulez. Trouvez-le !" Un pirate exécuté, une fortune annoncée, un défi aux vivants : pour de nombreux fans, La Buse est passée par là. Eiichirō Oda ne l'a jamais confirmé. C'est une hypothèse de lecteurs, et elle dit surtout quelque chose de notre époque : la légende de Saint-Paul a aujourd'hui deux publics, celui des archives et celui des mangas.

Que faudrait-il pour sortir du régime de la croyance ? Trois choses, simples à énoncer, difficiles à obtenir : l'original du cryptogramme, authentifié et daté ; une provenance vérifiable, qui relie ce papier à un porteur du XVIIIe siècle plutôt qu'à un collectionneur des années 1930 ; et une couche archéologique, fouillée dans les règles, contenant un objet identifié de la prise de 1721. Aucune des trois n'existe à ce jour dans les sources consultées.

Le trésor de La Buse a donc une existence certaine, mais elle n'est pas souterraine. Elle est dans les archives de Calais, dans un arrêt de procès, dans des rochers gravés aux Seychelles, dans les livres d'un chasseur réunionnais, dans les offrandes au bord d'une tombe symbolique. Trois siècles après la corde, la cache la mieux attestée est celle du récit.

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Questions fréquentes

Le trésor de La Buse a-t-il été retrouvé ?

Non. Aucun document consulté ne décrit un partage, un enfouissement ou une revente du butin de 1721, et rien n'atteste qu'une fouille autorisée à La Réunion ait livré une cache. Les recherches menées aux Seychelles, à La Réunion et à Maurice n'ont pas livré le trésor.

D'où vient le cryptogramme attribué à La Buse ?

Il apparaît publiquement en 1934, publié par l'historien Charles de La Roncière dans Le Flibustier mystérieux. En 1962, Robert Charroux en donne une version presque identique et affirme qu'une certaine madame Savy, habitante des Seychelles, le lui a confié ; rien ne permet de vérifier cette provenance, et l'original n'est conservé dans aucune archive publique.

Quelles fouilles ont été menées pour retrouver le trésor ?

Aux Seychelles, à Mahé, les recherches commencent vers 1923 sur un terrain de madame Savy, et Reginald Cruise-Wilkins y creuse de 1947 à 1970 sans trouver le trésor. À La Réunion, Joseph Tipveau, dit Bibique, a cherché sur la côte ouest puis du côté de la ravine Ango, sans succès. En 2024, des fouilles ont lieu à Maurice, après la découverte de roches gravées et de monnaies dont les sources consultées n'établissent ni la nature, ni la datation, ni la valeur.

Que dit la loi française sur une fouille et sur un trésor découvert ?

Une fouille archéologique sur le terrain d'autrui suppose l'accord du propriétaire et une autorisation préfectorale instruite par la DRAC. L'article 716 du Code civil partage le trésor entre l'inventeur et le propriétaire du fonds, mais les biens archéologiques mobiliers relèvent de l'article L541-1 du Code du patrimoine, qui les attribue à l'État avec obligation de déclaration.

Le trésor de La Buse a-t-il inspiré One Piece ?

Eiichirō Oda ne l'a jamais confirmé. L'exécution publique de Gol D. Roger et sa phrase laissant son trésor à qui saura le trouver rappellent la légende de La Buse, mais l'inspiration reste une hypothèse de lecteurs.

Sources

  1. Le Trésor de la Buse : un mystère caché par le plus grand pirate français depuis 300 ans · actu.fr
  2. La Buse mort à 34 ans (1695-1730) – Biographie - Anniversaire Célébrité · anniversaire-celebrite.com
  3. http://www.culture.gouv.fr/culture/dp/archeo/ · culture.gouv.fr
  4. Chasse au trésor aux côtés du légendaire pirate La Buse – CultureMag · culturemag.fr
  5. « La Buse » : Le Légendaire Pirate et Son Trésor Perdu · exotismes.fr
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Marie Barbot @screen-addict

Étudiante en histoire de l'art à Aix-en-Provence, je vois des connexions partout. Entre un tableau de la Renaissance et un clip de Beyoncé. Entre un film de Kubrick et une pub pour du parfum. La culture, pour moi, c'est un tout – pas des cases séparées. J'écris pour ceux qui pensent que « l'art, c'est pas pour moi » et qui se trompent. Tout le monde peut kiffer un musée si on lui explique bien.

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